Samedi 20 juillet, deuxième jour du Ramadan, vers 16h, dans ce quartier populeux et désormais impopulaire du Golfe, la tension est à son comble. Selon les spécialistes, c'est le moment le plus dur de la journée pour un jeûneur et pour sa victime potentielle. Le corps et la raison sont soumis à rude épreuve, et le croyant peut estimer, en toute mauvaise foi, qu'ayant accompli la prière du asr, il peut lâcher la bride à sa colère.
N'oublions pas que deux à trois bonnes heures nous séparent encore du moment béni de la rupture de la digue réprimant les estomacs des fidèles. Ventre affamé n'a point d'oreilles, dit-on, et entre les oreilles, il y a encore moins de lucidité quand ils sont plusieurs à être taraudés par la même faim dévorante. C'est à ce moment de déraison individuelle et collective qu'un jeune docteur, Madjid, se retrouve pris au piège de la démence du asr, la version obscure du démon du midi. S'adressant à un groupe de jeunes pour demander l'adresse d'un mécanicien, Madjid se heurte au machisme protecteur de quelques surexcités qui voient en lui un dangereux envahisseur, voire un suborneur. Plutôt beau gosse, costaud et résistant mieux aux sollicitations conjuguées et dévastatrices de la pompe à adrénaline, l'intrus qu'est Madjid suscite vite acrimonie et méfiance : «Que viens-tu faire ici ' Que cherches-tu '» A peine a-t-il fini de répondre qu'il cherchait le garage du mécanicien que le malheureux est littéralement extirpé de sa voiture, et qu'une troupe, à la lâcheté euphorisante, se met à le rosser. Bien sûr, Madjid est assez costaud et il peut même s'offrir un bref instant de revanche en regardant la face tuméfiée d'un de ses agresseurs. Mais ils sont décidément aussi nombreux que galvanisés par la peur d'un pugilat loyal, à un contre un ou même à deux contre un. Que faire alors sinon se protéger du mieux qu'on peut contre cette avalanche de coups qui pleuvent de toutes parts. Madjid ne sait plus s'ils sont dix, vingt ou trente à se ruer sur lui, au signal de la curée et à le battre sans pitié ni remords. C'est dans ces moments-là qu'il aurait fallu convoquer les spécialistes de la psychologie des masses ou emmener tout le monde en asile. Inutile d'attendre quoi que ce soit de passants apathiques, et que seule la peur de recevoir un «coup perdu» empêche sans doute de se joindre au «massacre». Finalement, c'est un jeune barbu qui met fin au passage à tabac, en rappelant aux assaillants que les portes du paradis risquent de se refermer devant le honteux spectacle qu'ils donnent. Entre-temps, l'un des agresseurs «amoché» s'est rendu au commissariat voisin pour déposer une plainte contre la victime, décrit pour la main courante comme un agresseur étranger à la «rue de la foi». Le courage qui leur manque est amplement compensé par la duplicité, et ils décrivent même «l'agresseur », dont ils ont eu tout le temps de faire le portrait, avec la clé et la marque de sa voiture que d'autres coquins ont tenté de voler. Bien sûr, Madjid finit lui aussi par rejoindre le commissariat après un long passage par l'hôpital pour réparer les multiples contusions subies. Comme d'habitude après de tels actes de violence, les parents et les proches des agresseurs font soudain leur apparition pour solliciter l'indulgence du bastonné, faire pression sur lui pour qu'il retire sa plainte. Pour un peu, on lui demanderait de tendre la joue gauche mais elle est aussi mal en point que la droite. De plus, ses côtes endolories et tout son corps qui crie justice, à défaut de vengeance, ne laissent place à aucun sentiment de pardon, surtout lorsque les pressions sont enrobées de promesses de compensations financières, rejetées dignement. «Quoi ' Non contents de m'avoir agressé, ils voudraient aussi que je passe la main, que je leur permette encore de recommencer et de tuer sans doute la prochaine fois ! Où me cacheraisje alors si demain l'un de mes agresseurs identifiés s'en sort sans conséquences judiciaires, voire pénales, et qu'il récidive avec un meurtre à la clé '» s'écrit-il indigné par tant de cynisme et de déchéance morale. Âgé seulement de quatorze ans, Djalal, lui, connaissait par cœur le chemin qu'il devait emprunter le samedi 28 juillet pour aller faire quelques emplettes en ce neuvième jour de Ramadan. Lui aussi était là au mauvais moment, à l'heure où le diable, censé avoir été enfermé en cette période, est le plus actif. Au moment où il se faufile au travers d'une des batailles de quartiers, devenues traditionnelles, Djalal est violemment percuté à la gorge par une fusée de détresse. Un de ces engins (les pistolets et leurs projectiles) en vente libre partout et qui sont supposés servir à l'usage des marins en difficultés en mer. Les marins et pêcheurs qui les utilisent habituellement savent qu'il faut pointer ces armes vers le ciel afin que la fusée et son halo puissent être vus de partout. Pour les bandes armées qui hantent les cités et les immeubles surpeuplés, la fusée dite de détresse doit viser ceux de la bande rivale, ou des policiers venus rétablir l'ordre. Certaines devantures de magasins attestent encore de l'étendue des dégâts que peuvent commettre ces objets incontrôlés. Djalal a eu la gorge déchiquetée par le projectile mortel, et les médecins n'ont rien pu faire pour le sauver. Deux ans après avoir enterré son père décédé des suites d'une longue maladie, Djalal a été inhumé à son tour vendredi 3 août. Bien sûr, le tireur principal(2) a été arrêté ainsi que ses complices réels et présumés, mais des voix s'élèvent déjà pour invoquer le «mektoub», l'inévitable coup du sort, providence des signataires de la lettre de démission de la société. On a même parlé d'accident, en racontant, ô suprême veulerie, que le tireur visait en réalité un policier. Djalal n'a pas survécu à ses blessures, Madjid a échappé au trépas, mais conservera longtemps le douloureux souvenir de cette horrible humanité mise à nu. Si Madjid avait succombé au Golfe, on aurait parlé d'un malheureux concours de circonstances, de volonté divine, etc. Juste pour dédouaner une société drapée dans sa vertu importée et sanctifiée à l'eau de Zem-Zem. Normal, dans un pays où les mosquées résonnent de suppliques appelant la colère divine sur les chiites et priant pour la victoire des «moudjahidine» de Syrie, soutenus et armés par le «grand satan» américain. Normal dans un pays où l'on banalise la mort de quatre gardes-frontières, victimes expiatoires des «djihadistes » du Ramadan aux frontières du Maroc. A comparer avec la colère et le deuil qui ont régné, au même moment en Egypte, pour l'assassinat de seize soldats et policiers à l'extrême est du Sinaï. Pourquoi diable s'obstine-t-on, dans ce pays, à vouloir imiter uniquement les travers des pays arabes '
A. H.
(1) Mes condoléances les plus attristées à Madame Lousada, la maman éplorée de Djalal, déjà éprouvée par un récent veuvage. Qu'elle trouve ici, ainsi que l'ensemble de sa famille, le témoignage de ma sympathie et de ma compassion
(2) La rumeur populaire attribue même un autre crime au principal suspect qui aurait poignardé une femme enceinte, avant son arrestation. C'est dire l'atmosphère qui prédomine durant ce sacré mois.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ahmed Halli
Source : www.lesoirdalgerie.com