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REDHA MALEK



REDHA MALEK
L'intention première de cette analyse faite à chaud n'est pas d'en rajouter au flot d'hommages conventionnels ou non qui se déversent, déjà , comme de tradition, et se précipitent à dresser de l'homme un portrait aussi lisse et aussi neutre que possible, débarrassé de ce qui gêne ou fâche.Il ne s'agit pas, non plus, de recycler les écrits que j'ai, auparavant, consacrés au militant historique qu'il fut, à son action et à sa pensée pré et post-indépendance ; le dernier en date remonte au 3 mai dernier dans lequel j'avais sérié, dans les colonnes de ce journal, dans le cadre d'une étude, les motivations qui avaient poussé ce farouche défenseur du pouvoir d'Etat à créer, en 1995, un parti politique d'opposition. Aussi, et sous réserve de revenir sur le sujet, en prenant, par rapport à l'événement, la distance nécessaire, je m'en tiendrai, cette fois-ci, à l'évocation des deux seuls traits qui me paraissent rendre, le plus fidèlement, compte de ce que Redha Malek avait, réellement, incarné dans l'histoire du Mouvement national et de l'Etat algérien indépendant, dans le feu de l'action aussi bien qu'au plan des idées.1- Redha Malek a appartenu, durant l'occupation coloniale, à la génération des intellectuels algériens qui eurent, tèt, pris conscience du fait national et qui surent, plus que d'autres, l'appréhender dans son acception émancipatrice de la domination étrangère mais, également, du poids des vieilles idées que le charlatanisme féodal véhiculait, sous le manteau de la religion, dans les couches les plus vulnérables de la société.La création de l'Ugema, dans le prolongement d'une Amena dépassée, répondait, dans l'esprit de Redha Malek et de ses compagnons, à la nécessité de faire porter haut et fort la revendication indépendantiste des élites.Sur des terrains et avec des outils conceptuels plus proches de ceux de Abane et de Lotfi que de ceux de la droite du Mouvement national, il s'émancipa, rapidement, du carcan des approches d'appareil pour plaider en faveur de la promotion de la classe des érudits progressistes à la direction de la Révolution.Aux détracteurs de l'Ugema qui accusaient ses dirigeants d'avoir atermoyé sur la question de la lutte armée et de ne s'être ralliés à la cause du FLN-ALN qu'en 1956, il opposait le fameux communiqué publié, par les étudiants algériens, en 1953, dans lequel ils exhortaient le peuple et son avant-garde intellectuelle à déclencher l'insurrection. Y puisant toute sa force, le parcours ultérieur de Redha Malek s'en ressentira, fortement, jalonné par les manifestations multiformes de cette constance à vouloir défendre, jusqu'au bout, le caractère moderniste que l'Etat, issu de la guerre de Libération, devrait, à ses yeux, revêtir.Il ne fut, certes, pas le seul à se réclamer de cette orientation mais il fut l'un des rares à ne s'en être, en aucune circonstance, éloigné, par opportunisme ou par crainte de l'affrontement.Son idée maîtresse était que l'Etat algérien indépendant ne pouvait être réduit à une restauration mécanique — passéiste ' – de celui de l'émir Abdelkader, quelque aient pu être, en son temps, l'originalité et les vertus historiques de celui-ci. Cet Etat devrait être bâti, à son sens, aussi, sur la base des victoires politiques, sociales et culturelles remportées par la Révolution sur le système colonial et sa force auxiliaire, la féodalité, ainsi que le soutenait, avec prescience, l'autre visionnaire, Frantz Fanon.Tradition et Révolution, son ouvrage de référence, avait traduit toute l'authenticité et la densité de ces positions, tant il est vrai que ce qui caractérisait, le mieux, Redha Malek était sa capacité de conceptualiser dans des projections porteuses, la variété et la pertinence des pratiques sociales et des événements historiques vécus par le peuple algérien ; une ligne dont il ne s'écartera, jamais, et, a fortiori, lorsque l'Etat-Nation fut mis à rude épreuve par l'entreprise de déstabilisation menée contre lui par l'intégrisme islamiste.J'ai eu à le relever quand il me reçut dans sa modeste résidence de Sidi-Fredj afin de mettre au point le texte par lequel il avait accepté de préfacer mon essai sur «Les Présidents algériens à l'épreuve du pouvoir».Intarissable sur les questions idéologiques de principe qui ne souffraient, selon lui, aucun marchandage, il m'avait, longuement, entretenu de l'histoire de la Révolution de Novembre et de son actualité pressante, en ce nouveau siècle, illustrant son récit par de nombreux commentaires sur les événements ainsi que sur les dirigeants de l'Etat et de l'opposition : Ferhat Abbas, Ahmed Ben Bella, Houari Boumediène, Chadli Bendjedid, Mohamed Boudiaf, Liamine Zeroual, Abdelaziz Bouteflika, Mohamed Betchine, Abdelaziz Belkhadem, Mourad Medelci, Mohamed Bedjaoui, Saïd Sadi, Ali Benflis... des commentaires qui présentaient l'avantage d'éclairer plusieurs pans de l'histoire agitée de notre pays.Deux d'entre eux, relatifs à des hommes de grande influence, m'avaient semblé résumer tout Redha Malek, c'est-à-dire la vérité des idées auxquelles il croyait et la fidélité qu'il devait à ceux qui les défendaient avec lui.Le premier était Krim Belkacem dont il admirait la stature révolutionnaire de chef politico-militaire, le seul, m'avait-il confié, avec lequel le général de Gaulle s'était résolu à négocier parce qu'il y voyait l'homme qui commandait, véritablement, le terrain.Le second était Khaled Nezzar qu'il continuait à défendre, bec et ongles, à l'époque où il essuyait, de nouveau, les assauts de la justice helvétique, s'interrogeant sur les mobiles d'un tel acharnement, alors que l'homme, disait-il, avait sauvé l'Occident d'un danger qui l'aurait miné pour longtemps.2- Rarement un homme politique – et Redha Malek était, assurément, plus que cela – aura été aussi familier de la communication, une attitude tout ce qu'il y a de plus naturel venant de la part d'un des fondateurs d'El Moudjahid, l'organe de la Révolution et de l'ancien ministre de l'Information et de la Culture nommé pour gérer, médiatiquement, la maladie du Président Houari Boumediène, un pari, difficilement tenable, avec toutes les incertitudes qui planaient, alors, sur une succession jugée par les Algériens plus que problématique. Il suffisait qu'un journal, un forum, une université le sollicitent pour mettre à profit ses connaissances sur la Révolution et l'Etat national, puisées à la source, et le voilà qu'il y répond, avec un entrain surprenant pour sa santé défaillante et qu'il déroule, d'une voix de stentor ponctuée de mouvements de menton appuyés et répétés, un discours sans concession.Ses digressions sur les otages américains dont il avait obtenu l'élargissement après de longues et habiles négociations avec les dirigeants américains et iraniens, étaient légendaires.A l'entendre, ainsi, raconter le siècle algérien, à livre ouvert, on se surprenait à dire que, malgré la sinistrose dans laquelle baigne l'Algérie de la médiocratie, il y avait de quoi ne pas désespérer que de pareils exemples puissent se démultiplier, pour avoir, enfin, raison de l'hydre de l'ignorance, de l'oubli et de la falsification. Au sortir de ces séances de lecture vivante sur Evian, le socialisme, le HCE, l'Union soviétique, les Etats-Unis on quittait Redha Malek — un homme d'une hospitalité avenante et simple – avec l'impression qu'il cachait, pudiquement, au tréfonds de lui-même, deux blessures incicatrisables : ne pas avoir été, suffisamment, crédité, dans son propre pays, des dividendes politiques et moraux réalisés, grâce à la libération des otages américains et moissonnés par d'autres moinsméritants ; et avoir été empêché de se porter candidat aux élections présidentielles de 1995, un interdit ressenti, très certainement, comme une profonde offense.Sur le pas de porte de son isba «russe», voisine de celle de feu Ali Kafi, une fois les brumes de l'amertume balayées par un regard plus clair, il rassurait par un solennel «j'en ai vu d'autres».Et de fait, ce jour-là , je pris congé de lui, rassuré : il était debout, bien solide sur ses appuis — un passé et un présent plus qu'honorables — impossibles à monnayer.C'est dire combien je fus peiné d'apprendre sa disparition. En cette triste circonstance, mes premières pensées et mes condoléances fraternelles vont à sa famille et, notamment, à son honorable épouse, une dame d'une grande lignée, qui sait tellement de choses sur les tribus du Nord constantinois et leur résistance à l'invasion coloniale.Je suis sûr qu'elle recèle, en elle, beaucoup de force morale pour surmonter cette dure épreuve et veiller à préserver et à diffuser, largement, le patrimoine intellectuel et politique légué par son prestigieux compagnon.B.'e.-M.P. S. : mes fraternelles pensées et condoléances vont, également, à mon ami Ahmed Hamoui qui vient de perdre sa fille Khaoula, suite à une longue maladie.
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