«L'ouverture d'une ligne aérienne entre nos deux capitales est une
condition pour fructifier les échanges économiques
et commerciaux entre nos deux
pays.»
Le propos est du ministre iranien du Commerce lors d'une conférence de
presse qu'il avait -animée à Téhéran lundi dernier au siège de son ministère.
Mehdi Ghazar avait tenu à rencontrer les journalistes accrédités pour la
couverture de la conférence internationale sur le désarmement nucléaire qui a
été organisée dans la capitale iranienne les 17 et 18 avril derniers. Interrogé
sur l'éventualité de l'ouverture d'une ligne aérienne entre Alger et Téhéran et
les possibilités de construction de la voiture iranienne en Algérie, le
ministre a en premier précisé que le dossier était au niveau du ministère des
Affaires étrangères non sans souligner le retard que prend l'ouverture de la
ligne aérienne en question. Il s'arrangera d'ailleurs pour répondre aux deux
questions en une seule réponse. «La ligne aérienne est une condition pour
fructifier nos échanges économiques et commerciaux», a-t-il soutenu. Rejoindre
Téhéran à partir d'Alger oblige le passager à passer de longues heures dans les
aéroports de transit. Il faut ainsi passer par Doha ou par Istanbul
pour y arriver. Les responsables algériens estiment qu'il est certes nécessaire
d'ouvrir une ligne directe entre les deux capitales algérienne et iranienne,
mais encore faut-il qu'elle soit rentable pour la compagnie nationale. Si le
dossier aboutit, il sera en principe question que les vols sur Téhéran
desserviront en même temps Moscou «pour rentrer dans ses frais». Les
responsables iraniens boudent un peu mais «mieux vaut un tu l'as que deux tu
l'auras».
En attendant que les deux parties
trouvent la solution qu'il faut, pour aller en Iran, Istanbul, cette beauté
architecturale turque, vaut bien le détour. Même de loin, la vue du Bosphore
dégage une fraîcheur qui réanime des esprits qui ont somnolé pendant plus de
trois heures sur le vol en provenance d'Alger. Ces territoires chargés
d'histoire ne doivent pas en principe être étrangers aux Algériens. L'histoire de notre pays retient incontestablement dans ses
annales la présence des Ottomans sur son sol. Il reste cependant curieux que
dans notre quotidien, l'on n'aura gardé aucune tradition qui rappelle la
grandeur de ces ancêtres des Turcs. Evidemment, il est toujours possible de
déceler chez nous une ou deux façons «de faire ou d'être ottomane» comme
certaines tenues algéroises ou alors les délicieuses «dolma» en cuisine. La
colonisation française s'est cependant bien arrangée pour atténuer de
l'importance de ce magnifique patrimoine et le remplacer par une culture - la
sienne - qui a failli effacer jusqu'à notre propre identité.
Istanbul, l'Empire ottoman et les feuilletons turcs
A la vue d'Istanbul, les Algériens se sont quand même rappelés que les
feuilletons turcs font depuis quelque temps le bonheur de ceux qui ont la
chance de passer du temps devant leur écran de télévision. Ce sont bien sûr les
femmes en général qui suivent avec une grande attention cet autre genre
d'histoires dont les producteurs savent allier faste, beauté et élégance. Nous
entendrons beaucoup parler du fameux «Mouhaned» ou du grand «Amar» ou alors la
belle «Nirmine». Ces noms, nous les avions entendus de la bouche d'un groupe de
jeunes filles arrivées à Istanbul. Elles donnaient l'impression d'être venues
en Turquie juste pour rencontrer ces acteurs. Au passage, l'on apprendra par un
diplomate que la télévision algérienne a acheté un nombre important de réalisations
turques en prévision de l'animation des prochaines soirées ramadanesques. Au
grand dam des Egyptiens !
Seconde étape du voyage, le vol
Istanbul-Téhéran. Il est 4h du matin (0h30 heure algérienne) quand l'avion a
atterri à l'aéroport Imam Khomeiny. La fatigue brouillera quelque peu la notion
du temps dans nos esprits. L'on remarquera cependant avec beaucoup de plaisir
que des familles iraniennes attendaient leurs proches avec des beaux bouquets
de fleurs à la main. Les Iraniens aiment la nature. Leurs femmes aiment les
fleurs. Chez eux, c'est toute une culture. A la sortie de l'aéroport, un
fleuriste ouvert H 24 devait bien gagner sa vie.
La grande ambition de l'Iran ou le port du foulard
Après avoir dormi à peine 2 heures, les journalistes devaient retrouver
le service presse de la conférence sur le désarmement pour faire leur
accréditation. Les journalistes femmes devaient, elles, se faire photographier
tête recouverte d'un foulard pour les besoins du badge. Des journalistes croates
n'avaient pas du tout apprécié la consigne. Surtout celle de devoir se voiler
la tête durant tout leur séjour à Téhéran. Au regard des «évolutions» que
connaît le port du tchador dans le pays des mollahs, l'on s'attend à ce que
dans quelques années, cette obligation disparaisse pour laisser s'exprimer le
choix individuel. L'Iran veut devenir cette force qui régnera sur l'ensemble de
la région. Il est donc impensable qu'une si grande ambition soit mélangée à un
autoritarisme à propos d'un accoutrement qui ne doit relever, en principe, que
d'un choix personnel. N'est-ce pas «la ikraha fi dine (pas de contrainte en
religion)» disent les théologiens ? Il faut croire que les responsables
iraniens obligent les femmes occidentales à se couvrir la tête juste pour des
raisons de réciprocité. Sarkozy fait bien dans l'excès de zèle quand il s'agit
de débattre de l'identité nationale et du port de la burka. «Les Occidentaux
nous ont bien imposé un partage du monde sans nous demander notre avis», nous
dit un Iranien. On est vendredi, jour de repos et de prière. Les Iraniens
affluent en nombre important vers les lieux de prière.
Il est 7h30. Le bus transportant
les journalistes accrédités traverse la ville pour rejoindre le centre
international des conférences. Bordées d'arbres imposants, les grandes avenues
de Téhéran dégagent un air de fraîcheur et de sérénité. Les nombreux parcs
verdoyants, les magnifiques places fleuries confirment la venue du printemps
même si le calendrier perse n'en est qu'à son 2ème mois. En ce samedi, jour de
l'ouverture officielle de la conférence, il fallait être sur place très tôt. La
venue du président Ahmadinedjad oblige à la mise en place d'un important
dispositif sécuritaire autour et à l'intérieur du centre. Les journalistes
devaient d'ailleurs remettre leurs appareils électroniques (ordinateurs,
caméras, enregistreurs…) aux services de la sécurité présidentielle la veille
de la tenue de l'événement. Au fait, le dispositif sécuritaire couvrait juste
ses endroits. Tout au long des rues de Téhéran, il n'y a aucun barrage de
police. A peine quelques feux pour réglementer la circulation automobile.
Les éternels témoins de la folie humaine
Le hall du centre des conférences abritait une exposition de photos sur
le désastre causé par la bombe atomique américaine lancée sur Hiroshima et
Nagasaki, deux villes japonaises, éternels témoins de la folie humaine. Les
invités de l'Iran suivront aussi la projection d'un documentaire sur la bombe
nucléaire après avoir écouté l'hymne national et des versets coraniques. Il
était 9h (5h30 heure algérienne), juste après l'entrée d'Ahmadinedjad dans la
salle de conférence. Ali Akbar Wilayati, le haut conseiller du guide suprême de
la révolution, Khamenei, rappellera que la fabrication et l'utilisation du
nucléaire à des fins militaires est jugée illicite par l'Islam. Il défendra
cependant énergiquement le droit légitime des nations à son utilisation
pacifique et civile. Ahmadinedjad fera de même. Il estime que l'ère de l'arme
nucléaire est révolue. «Leur recours à la menace démontre leur fausseté et leur
mauvaise foi envers l'humanité. Le recours à l'armement pour régenter les
relations internationales est un legs des pays colonisateurs qui sont en retard
par rapport à l'histoire des nations et des peuples.» C'était là le message
d'Ahmadinedjad à Washington. La conférence retiendra comme recommandations ce
droit légitime à l'utilisation pacifique du nucléaire, la non prolifération des
armes, l'exigence d'une refonte du Conseil de sécurité, une révision «juste et
équitable» du Traité de non-prolifération (TNP) et enfin une redéfinition des
missions de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
Recommandations auxquelles l'Algérie adhère sans hésitation. Sa délégation
proposera aussi la mise en place d'un instrument international pour le suivi et
l'évaluation des programmes de désarmement paraphés par Moscou et Washington
(Start 1 et 2). Le MAE iranien, Mouchaher Moutaki, a fait savoir aux
journalistes que l'Iran entamera dans les tout prochains jours des discussions sur
toutes ces questions avec la Russie et la Chine dont les représentants étaient
présents à la conférence de Téhéran, avec le Liban et l'Ouganda. Le MAE
annoncera la tenue d'une 2ème conférence sur le nucléaire à Téhéran au cours du
mois d'avril 2011. «Nous voulons démontrer notre ferme volonté à poursuivre ce
dialogue», affirme Moutaki. Notre confrère de la télévision iranienne El Alam
nous a été d'un grand secours pour la traduction. Nouredine est marocain. «Nous
sommes et resterons toujours de bons voisins, si vous avez besoin de quoi que
ce soit, je suis là, n'hésitez pas», nous a-t-il dit avec un grand sourire.
Shiraz ou le temps des poètes
Après deux jours de travail intense, les journalistes ont été conviés par
le ministre de la Culture à visiter Shiraz, cette ville mystique qui a enfanté
les plus grands poètes soufis. Nous sommes le lundi 19 avril. Il est 20h, heure
locale (16h30 heure algérienne). L'aéroport des lignes intérieures
Mehrabad-Téhéran grouille de monde.
Loin de 950 km de Téhéran, Shiraz
est la capitale du golfe Fares qui compte plus de 5 millions d'habitants.
Shiraz ville en abrite à elle seule deux millions. On y trouve des musulmans,
des juifs, des chrétiens. Y vit aussi une forte communauté d'Arméniens. Shiraz
se situe à 400 km d'Isfahan (Ispahan), tout aussi soufie qu'elle. Qom la chiite
se trouve à plus de 700 km de cette magnifique région. A peine le soleil levé,
nous nous dirigeons vers Persépolis, une contrée située à près de 90 km de la
ville. La visite de sites historiques s'impose. Chargée de plus de 5000 ans
d'histoire, la région renferme les vestiges de grandes cités antiques où
s'étaient érigés d'immenses civilisations (Akhameidj avec pour capitale
Akhdatamchit) et de puissants royaumes à l'exemple de celui de Darius (Daryosh).
Sur le chemin du retour vers Shiraz, le bus s'arrête au pied d'une grande
montagne rocailleuse. Elle renferme trois imposantes tombes du roi Daryosh, de
son fils et de son frère.
Le soir de notre arrivée à
Shiraz, les organisateurs ont tenu à nous faire visiter la mosquée de
Hossienieh pour se recueillir à la mémoire des martyrs de l'attentat terroriste
qui a visé les lieux le 12 avril 2008. Des jeunes et même des enfants y ont
perdu la vie. C'était, disent les guides, au moment où les
fidèles accomplissaient leur prière, une bombe a éclaté tuant plusieurs
personnes. Cet acte terroriste a été attribué, disent les Iraniens, à un groupe
dirigé par le fils du Chah, vivant actuellement aux Etats-Unis. Des membres de
la famille des jeunes martyrs racontaient leur drame aux journalistes. Des
moments de profonde émotion.
«Pourquoi les Américains protègent-ils des terroristes ?»
Nous sommes le mardi 20 avril. Il
est 15h30. On se prépare pour le retour sur Téhéran. Avant de quitter l'hôtel à
Shiraz, les journalistes se sont entretenus avec des membres des familles de ce
que les Iraniens appellent «El Mouafikine Khalki Irane». Ce sont les martyrs
morts durant les années 70-80 où le terrorisme faisait rage dans la région. Le
frère d'un des membres de la garde rapprochée de l'imam d'une des mosquées de
Shiraz raconte la mort de son frère. «Son assassinat a été perpétré par une
organisation terroriste qui a été créée par les Américains. Elle est composée
de jeunes Iraniens à qui il a été fait un lavage de cerveau. Mon frère est mort
en 1971, quand une femme kamikaze s'est rapprochée de lui et de l'imam qu'il
protégeait. L'attentat a eu lieu au moment de la prière du vendredi. 11
personnes y ont péri», nous fait-il savoir.
Un autre habitant de la ville nous
racontera comment son frère a été assassiné dans son commerce par deux jeunes
qui lui ont tiré deux balles dans la tête. Notre interlocuteur précisera que
les deux terroristes ont été arrêtés par les services et condamnés à mort par
la justice iranienne. «J'ai tenu à les rencontrer pour leur demander pourquoi
ont-ils assassiné mon frère. Ils m'ont dit qu'ils avaient reçu de l'argent pour
le faire», nous dit-il. «Tous les terroristes ont regagné l'Irak pour être
protégés par les Américains», souligne Nasrah, frère d'un des martyrs. Les
familles font savoir que l'Iran veut leur pardonner et leur permettre de
rentrer dans leur pays. «A condition, disent-ils, qu'ils demandent pardon à la
Nation.» Elles affirment qu'elles même sont prêtes à leur pardonner parce que «
l'Islam est une religion de pardon et de tolérance. Notre prophète Mohamed
(QSSSL) pardonnait à tout le monde.» Elles tiennent cependant à poser cette
question « pourquoi les Américains protègent-ils des terroristes ?».
Djamila Boubacha et le régime du Chah
Dans l'après-midi, la visite de la citadelle Karim Khan Zend dont la
dynastie a commandé l'Iran pendant près de 200 ans, a été très agréable.
Entouré de jardins fleuris, la citadelle raconte l'histoire d'une ville
-Shiraz- dont les poètes ont légué à la Nation les plus beaux verts d'amour.
Saadi El Shirazi en est un. Son mausolée surplombe de merveilleux jardins de
fleurs de couleurs multiples.
Les Iraniens viennent s'y
recueillir dans une atmosphère embaumée de senteurs. Ce soir-là, la ville
mystique commémorait sa mort dans un de ses grands parcs verdoyants. Hafedh El
Shirazi est cet autre poète qui a vécu au 14e siècle. Pour composer ses verts,
ce poète soufi s'inspirait profondément des versets coraniques. Il en a tiré de
merveilleux poèmes spirituels. Le retour sur Téhéran se fera dans la nuit du
mardi au mercredi. Le voyage n'a pas été trop dur. Il faut
reconnaître que la présence à nos côtés d'un journaliste égyptien l'a rendu
agréable. Poète et écrivain, il a aussi le mot pour rire surtout quand il
raconte Oum Dorman. Inutile de rappeler l'événement. Mais ce qui est évident,
c'est qu'il n'y a pas que de mauvais Egyptiens. Comme partout dans le monde,
l'Egypte a aussi des gens merveilleux. Abdessetar en fait partie. Il se promet
de venir en Algérie et de faire connaître ses romans où il décrit le dur
quotidien des Egyptiens jusqu'à le faire confondre avec de la fiction. M'Hamed
est cet autre Egyptien qui était tout aussi aimable. Ahlem l'Irakienne et ses
deux confrères de Baghdad aiment entendre parler de l'Algérie. Ahlem semble
très marquée par «le courage et le fort caractère de la femme algérienne».
Johnny, ce Syrien d'origine, s'est aussi découvert une grande complicité avec
les Algériens. Les Iraniens, eux, vouent un grand respect à la révolution
algérienne.
A leur rencontre avec des
journalistes venus «d'Eldjeziir», ils aiment parler de la révolutionnaire
Djamila Boubacha. «Au temps du régime du Chah, nous lisions les livres sur la
révolution algérienne en cachette parce qu'ils étaient interdits», nous a dit
le réceptionniste de l'hôtel Persépolis à Shiraz.
Le retour sur Alger a commencé
par une longue nuit sans sommeil. Nous sommes le jeudi 22 avril. Il est 2h
(22h30 heure algérienne). C'est l'heure du départ vers l'aéroport Imam
Khomeiny. Dans le hall de l'hôtel Laleh de Téhéran, des poètes kurdes voulaient
savoir si leur poésie était connue en Algérie et dans le monde arabe. Mounir
Mazied, ce grand poète palestinien faisait partie des invités de l'Iran à la
semaine culturelle kurde. «Nous vous aimons et vous nous aimez, les
Algériens!», s'est-il exclamé. «Vous êtes nos vrais amis !», a-t-il lancé.
Mounir vit en Roumanie où il a déjà rencontré Hamraoui Habib Chawki,
l'ambassadeur d'Algérie à Bucarest.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Notre Envoyée Spéciale A Téhéran (Iran): Ghania Oukazi
Source : www.lequotidien-oran.com