Oran - Revue de Presse

Belgique: Perversion démocratique



Quand des responsables politiques au sommet de l'Etat prennent le risque de faire éclater un pays au nom de simples calculs électoraux, il y a de quoi s'interroger si la démocratie dite occidentale n'a pas, elle aussi, besoin de revoir ses fondements et son fonctionnement.

 A deux mois de la présidence tournante de l'UE, la Belgique est, politiquement, « décapitée ». Le gouvernement « II » d'Yves Leterme est tombé, lundi soir, suite à un scénario à la Hitchcock. Pas du côté suspense, car il fallait être bien naïf de croire encore à la survie de ce gouvernement mis en place (après une première chute en décembre 2008) fin novembre 2009, alors que les tensions communautaires entre Flamands et Wallons francophones étaient (et sont) inconciliables autour de la question de l'arrondissement électoral de la banlieue bruxelloise, dit arrondissement de « BHV». Mais, le scénario concocté par les Flamands est marqué par un « cynisme » politique qui frôle l'inconscience. Jeudi dernier, le parti libéral flamand, l'Open VLD, a décidé de quitter le gouvernement, se désolidarisant ainsi de l'autre parti flamand le CD&V, avec lequel il constituait la majorité gouvernemental.

 L'ensemble des partis politiques francophones, y compris ceux de l'opposition, ont dénoncé le coup de force de l'Open VLD et son chantage à la stabilité politique de l'Etat belge, qui plus est, s'apprête à prendre la direction des affaires de l'Union européenne au 1er juillet prochain. Jusqu'au CD&V du Premier ministre Yves Leterme, qui a dénoncé le chantage de son allié l'Open VLD. Pourtant, lundi dernier, alors que le leader du parti libéral francophone (MR), Didier Reynders, mandaté par le roi des Belge, Albert II, était sur le point de faire revenir tous les partis politiques au pouvoir, comme dans l'opposition à la table des négociations sur la question de BHV, c'est au tour du président de la Chambre des représentants (les députés), Patrick Dewael, appartenant au même parti que celui du 1er ministre, CD&V, d'annoncer qu'il va inscrire à l'ordre du jour, lors de la plénière de jeudi prochain, le vote sur la scission de BHV. C'est-à-dire prononcer détacher les régions de Hall et Vilvoorde (35 communes) de l'arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Capitale. Et comme sur les 150 députés fédéraux que compte la Chambre, 88 sont flamands, soit la majorité absolue, il ne restait aucun doute sur l'issue du vote. Le Premier ministre n'avait d'autre choix que la démission.

 En résumé, les Flamands, y compris ceux qui ont appelé au retour à la négociation et à la stabilité de l'actuelle coalition gouvernementale, avaient, en réalité, la ferme intention de ne plus reculer d'un jour sur leur objectif de scinder BHV de Bruxelles. Sinon comment expliquer la décision du président de la Chambre (CD&V) de voter, unilatéralement, la scission de BHV ? Le stratagème flamand ne s'arrête pas là. Dès mardi, le CD&V rejoint l'Open VLD pour réclamer des élections législatives anticipées pour le début du mois de juin prochain. Cette revendication va encore compliquer la donne, non pas que les francophones craignent les élections, mais parce que l'échéance de la présidence belge pour l'UE ne laissera pas le temps d'assurer une présidence sérieuse des politiques communes de l'UE. Par ailleurs, la mise en place d'un nouveau gouvernement issu des élections prend un temps assez long, tant le nombre des partis politiques flamands et francophones sont nombreux et les alliances fragiles en termes de nombre de sièges gagnés.

 Face à ce climat d'incertitude, il reste l'élément principal qui soude et unit la Belgique : le roi Albert II. Même avec des pouvoirs symboliques, il a la possibilité de maintenir un gouvernement qui traite des affaires courantes, y compris durant la présidence de l'UE, et repousser les élections à plus tard. Cette solution a néanmoins un inconvénient, celui de geler toute initiative en matière de politique nationale au profit des citoyens belges. Le gouvernement d'Yves Leterme II a réussi, au prix de grands compromis, à mettre en place un plan et un budget national assez équilibré en ces temps de crise sociale et économique. Depuis lundi soir, la Belgique est devant un « trou noir » et ses citoyens, flamands comme wallons, vivent dans l'incertitude des lendemains. Il y a là, la preuve évidente qu'au nom de calculs électoraux, les partis politiques (et les hommes qui les dirigent) n'ont pas d'état d'âme. Jusqu'à faire courir le risque de l'éclatement d'un pays ou le pousser à une guerre civile. Cela a existé en Europe il n'y a pas longtemps.


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