Enfoncé dans un
somptueux fauteuil , le vieil homme déjà marqué par l'âge semblait encore plus
écrasé par la peine qui embuait ses yeux d'un bleu délavé, il n'arrivait pas à
ingurgiter la moindre goutte du café que venait de lui servir sa belle-fille.
Il attendait dans
la maison de son cadet le retour de celui-ci parti chercher son ainé, arrêté
dans la matinée, par la police au cours d'une manifestation publique qui a
dégénéré entre les services de l'ordre et les médecins grévistes.
Il n'arrivait pas encore à croire à la
réalité des événements. De toute leur enfance aucun de ses trois fils ne lui
imposa l'épreuve qu'il était entrain de vivre.
Il a fallu que les trois atteignent l'âge
adulte et qu'ils s'installent aussi bien dans la vie professionnelle que dans
la vie conjugale pour que l'ainé commette l'incartade qui le mena au
commissariat comme un garnement pris sur le fait d'une mauvaise action. Pourtant
l'ainé, durant toute son enfance, a été doux, obéissant, avec d'excellents
résultats scolaires qui alimentaient les sujets de discussion de sa mère avec
ses amies et ses voisines.
Au lycée sa bonne conduite et sa distinction
dans les études ont continué à faire le bonheur de ses parents.
Et quand à l'Université il opta pour la
Médecine, tous les membres de la famille étaient sur un nuage. Il n'avait pas
terminé sa première année qu'il était sollicité au moindre petit ennui de santé
; même les voisins guettaient son passage dans l'espoir d'un conseil gratuit.
Studieux et discipliné, il n'a jamais eu la
grosse tête et s'évertuait à devenir ce qu'il a toujours voulu être, un bon
Médecin.
Son rêve accompli, il épousa une consÅ“ur
qu'il a eu tout le temps de connaître et d'apprécier aux cours de leurs longues
études. Il opta pour un établissement public, une fois le service national
accompli. Mais au bout d'une décennie, son niveau de vie ne s'améliora guère ;
à l'étroit dans un studio que son frère cadet à mis à sa disposition après
avoir terminé sa villa, fréquemment chez le mécanicien pour maintenir en vie sa
vieille guimbarde, il ne voyait pas d'éclaircie à l'horizon. Pourtant il ne se
permettait aucun écart de consommation, se privait même des dépenses qui
relevaient de l'ordinaire chez ses collègues exerçant dans le secteur privé.
Mais son salaire
et celui de son épouse suffisaient à peine aux besoins quotidiens de sa petite
famille de quatre personnes. Toutefois d'une nature paisible et sans passé
belliqueux, même quand il était étudiant , il se contentait de ruminer ses
déceptions sans participer à la revendication publique. Et voila que ce matin
là ressentant comme un petit sentiment de culpabilité envers les collègues qui
s'exposaient dans l'espoir d'améliorer le sort de la profession, il décida de
se joindre à leur marche.
Et c'est justement ce jour là que les choses
dérapèrent ; Pourquoi s'est-il trouvé là où rien ne le préparait à venir ? Pourquoi
ne s'est-il pas éclipsé en douce dés que les choses ont mal tourné ? Pourquoi
a-t-il attendu comme tétanisé que le policier vienne le cueillir et le conduire
au commissariat sans aucune résistance?
Pourquoi... ? Les questions se heurtaient
dans la tête du vieil homme et il priait pour que le cadet, élu national,
arrive à faire libérer son frère et le ramener à la maison. Il pouvait le faire
, il a toujours surpris ses vieux parents en faisant ce dont ils ne l'ont
jamais cru capable.
Ce n'est pas qu'ils le sous-estimaient, même
si le père se laissait aller parfois à des comparaisons entre ses fils, la mère
ne s'y hasardait jamais, mais le cadet n'a pas fait montre d'une intelligence
particulière. A seize ans il n'a pas pu aller plus loin que la dernière année
du primaire qu'il a fréquentée trois années durant, y accueillant même son
benjamin avant de faire ses adieux définitifs aux bancs de l'école.
Agent de sécurité
dans une entreprise publique économique dés l'âge de dix neuf ans, il grimpa
rapidement l'échelle syndicale et se retrouva à la faveur d'élections locales
sur la liste d'un parti dont il ne connaissait que le sigle. Elu, à sa propre
surprise, il appréhendait la première réunion d'une assemblée dont il ignorait
la fonction même dans les textes qu'il n'a jamais lus, de toutes les façons il
ne pouvait pas tout comprendre.
Son rôle de figuration n'allait pas durer
longtemps, au bout de quelques mois le président, victime d'un retrait de
confiance, lui céda la place.
Il avait bénéficié d'un rapport de forces qui
se solda par l'élimination mutuelle des deux principaux prétendants à la
succession.
Et quand deux ans plus tard le renouvellement
du Senat arriva à échéance, rien ne s'opposait à son sacre par la majorité des
élus de la circonscription; il a eu tout le temps de faire jouer son charme
sonnant et trébuchant.
En très peu de
temps, sa nouvelle situation l'aida à réaliser une belle demeure et à quitter
son petit studio qu'il céda à son Médecin de frère qui vivait jusque là sous le
toit du père avec sa femme et ses deux enfants.
Le vieux était tout à ses rêveries quand il
se rendit compte que ses deux garçons, revenus du commissariat, l'observaient
depuis quelques instants déjà.
Agréablement
surpris, il tenta de se lever pour manifester sa joie et les saluer mais ils le
forcèrent à demeurer assis et se penchèrent l'un après l'autre pour lui
embrasser le front, et se mirent à lui raconter leur péripéties se coupant la
parole et corrigeant les propos l'un de l'autre.
Le vieux ne les écoutait plus, ses pensées
s'étant envolées vers le benjamin qui tardait à le rejoindre avec sa mère.
Ah le benjamin ! il lui a donné tant de joie,
il savait attirer son attention et le faire fondre d'affection, il sût se faire
pardonner même son échec scolaire aux portes de l'Université.
Il se reprit à trois reprises en vain. Mais
il a su rebondir dans la vie en intégrant l'institut de technologie de
l'éducation. Il est aujourd'hui directeur d'une école primaire. Loin de
prétendre au train de vie du cadet il ne connait pas non plus les privations de
ses collègues enseignants. Bénéficiant d'un toit gratuit et de quelques petits
avantages matériels il partage les frustrations du corps enseignant mais ses
petits privilèges l'obligent à la réserve.
Finalement parmi les trois fils, le plus
insatisfait de son sort est celui dont les voeux professionnels ont été accomplis,
qui a acquis le plus de connaissances et qui a développé le mieux ses capacités
intellectuelles.
L'ainé n'a jamais prétendu à l'enrichissement
mais il pensait que son métier le mettait automatiquement à l'abri du besoin et
qu'il lui assurait une reconnaissance sociale sans faille. Y ‘a-t-il plus
gratifiant à ses propres yeux et plus respectueux aux yeux des autres que de
soulager les maux de son prochain et de s'appliquer à sauver des vies ?
Il faut croire
que sur cette belle terre les choses ne sont plus dans leur ordre naturel et
que chacun n'est pas reconnu à son juste potentiel. Le pays dans un effort
désordonné d'édification a ouvert une compétition non déclarée entre secteurs. Les
plus grandes sociétés économiques dés leur naissance ont appris à s'emparer des
meilleurs pour s'occuper des machines.
Les professions libérales plus
particulièrement la médecine et le barreau par leur prestige historique ont
bénéficié d'un mouvement de reconquête sociale par les plus studieux.
L'enseignement s'est contenté de la
réhabilitation des semi-échecs pour assurer l'encadrement des petites têtes.
L'administration, à l'exception des quelques
fonctions supérieures pour lesquelles elle a organisé une formation spéciale, a
fait de la récupération pour le reste de ses besoins.
Le reste du secteurs public n'affichait
aucune exigence pour pourvoir aux emplois offerts.
L'activité économique et commerciale privée
dans sa grande partie a opté pour la voie parallèle, elle ne risquait pas de
croiser les chemins des requis professionnels ou des règles éthiques.
La fonction électorale, au gré de l'évolution
politique, entre les mécanismes de désignation et le choix par défaut s'est peu
à peu enlisée dans les méandres du tribalisme, de l'opportunisme et des échanges
marchands.
Emergeant d'une longue parenthèse coloniale,
la société s'est reconstituée dans le désordre, chacun de ses segment s'est
reconstruit en autonomie.
Or, c'est le rapport à l'autre, la référence
à une cohérence d'ensemble qui fondent les notions de valeur et de droit. Et
c'est la perception commune de ces notions qui fait la communauté et la cité.
Une société sans droit ni valeur ne peut être
qu'une cohabitation d'hommes sans sens dont le présent est toujours difficile
et l'avenir aléatoire.
Oui, de la hiérarchie du hasard ne peut
naître qu'une société par défaut.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohammed ABBOU
Source : www.lequotidien-oran.com