Il n'est pas une
ville ou un village qui ne voit pas déambuler, à longueur de journée, ces êtres
déchus socialement.
Ils investissent
de jour comme de nuit, les espaces publics comme pour narguer notre confort. Ils
ont dus être, comme vous et moi, probablement heureux à un moment donné de leur
vie. L'air hagard, loqueteux, repoussants de saleté et parfois à demi nus, ils
évoluent dans les espaces de notre opulence. Hier, ils représentaient des voix
alimentant les suffrages ; plus maintenant, ils « déshonorent » la cité par
leur répugnance. Leur agressivité visuelle est insoutenable. On les toise et on
s'en détourne rapidement. En dépit de leur regard éteint, presque indifférent,
ils scrutent nos âmes. Rendu mal à l'aise, on les dépasse vite, la démarche
raide et le pas preste. En voiture, on exprime une certaine impatience quand
ils gênent notre parcours ; on les contourne en marmonnant. Ils sont cependant,
transparents à l'objectif de la caméra télévisuelle, aux organismes
humanitaires, aux congrégations et aux partis. Simples d'esprit au départ, ils
sont devenus des esprits par leur immatérialité, l'acte solidaire ne peut s'en
saisir. Irrécupérables, ils feront partie des « chutes » de l'ouvrage social
avec lesquels on ne peut rien faire, si ce n'est de les jeter au rebut ou à la
décharge mémorielle. En théorie institutionnelle, leur prise en charge alterne
entre la Collectivité nationale et la Collectivité locale ; en pratique, ils se
retrouvent dans le ruisseau. Ils feront l'objet, de temps à autre, de campagnes
d'assainissement par le ramassage collectif afin de les escamoter, à l'Å“il officiel
en visite d'inspection et de travail. Les louables efforts des quelques Samu
sociaux ne suffiront pas à éponger le déficit en prise en charge idoine. L'immense
réseau associatif religieux encore immature pour la charité humaine, tente de
restituer les fastes ornementaux des khalifats à des Mossalate utilisées, à
peine deux ou trois heures par 24 heures.
Aucune dépendance pour assurer le gîte à la
déshérence humaine. Le Croissant rouge, sorti à peine d'une fièvre éruptive, se
reconstitue. Il y pensera, un jour peut être !
Les services de santé, encombrés à souhait,
arrivent laborieusement à s'en sortir avec toutes sortes de calamités
surajoutées (accidents de la circulation automobile- épidémies saisonnières-
violences polyformes). L'hygiène mentale et la post cure, ne sont
pas pour demain ; elles sont, ailleurs, le fait de la modernité sociétale. La
problématique est en amont, l'aval n'est que le sommet visible de l'iceberg. Si
complexe, pour pouvoir être contenue dans des limites raisonnables, sa
résolution ne peut être que globale et intégrée. Elle interpelle toute la
composante nationale. La déstructuration de la société traditionnelle, a porté
un sacré coup aux simplets qu'on appelait : bahloul, bouhali et autre dérouich.
L'idiot du village, personnage central, était pris en charge par la communauté
villageoise. La déchéance généalogique ayant eu raison de la solidarité
clanique (honneur de la tribu), a vite fait de « défenestrer » la tare
parentale ou filiale. Il est bien loin le temps de la « Hchouma », on
s'accommode de la mise à l'index ; çà peut arriver à tout le monde ! Le pouvoir
d'achat des uns, représentés par la majorité, pressuré par l'anomie économique
et l'avidité éhontée du lucre facile des autres, ont mis bas les masques. Les
premiers peuvent geindre à l'infini, les seconds plastronner à l'étouffement ;
plus rien ne viendra mettre de l'ordre dans le magma nauséabond. Tout le monde,
a perdu son sens olfactif. L'errance est dramatique, elle fait choir les
fortifications socio familiales les mieux assises. Elle semble guetter ses
victimes au moindre trébuchement, gare aux plus faibles économiquement. Ils
n'auront droit à aucune grâce, encore moins de la part de leurs congénères
immédiats. Et si le sort en est jeté, ils l'assumeront seuls ; l'isolement
sidéral ne fera parvenir aucun bruissement. L'autisme, d'habitude congénital, a
muté en autisme acquis et ambiant. On n'aime pas se voir dans son propre miroir
; le reflet est impitoyable. A la recherche instinctive de havre de quiétude, ces
damnés éviteront la périphérie urbaine où les nuées d'enfants et les meutes de
chiens maraudant, leur sont potentiellement nuisants.
Il est pour le moins curieux que de tous les
passants, la gente canine en fait sa cible privilégiée. Et c'est certainement
pour ces multiples raisons que l'on retrouve, ces épaves humaines dans le
centre ville où la vie est plus animée. On peut s'assurer le gîte des arcades
ou des portiques et la subsistance que pourraient prodiguer, des âmes
charitables au sortir de restaurants ou de cafétérias.
La détresse, n'est plus d'exclusive
individuelle en situation de précarité, elle touche présentement d'autres
strates nouvellement recrutées. Il n'est pas rare de rencontrer des couples et
même des familles entières, sur la dalle du désarroi. La globalisation
économique a bon dos, on y inscrira toutes les tares d'une société qui tournoie
si vite et qui par effet de centrifugation, se débarrasse des impuretés qui
polluent le moût. Qui peut bien mener toute une famille à la dèche ? La perte
de revenus ne peut justifier, à elle seule, la perdition ; d'autres facteurs
défavorables ont, sans doute, concouru à la déveine. Un vieil adage populaire,
dit non sans bon sens : « Dari Testar Aâri » (Ma demeure élude ma tare). C'est
indubitablement, la perte du toit familial qui participe le plus, à la
dégringolade sociale. Le foyer familial, citadelle de la dignité, soumis à la
désintégration met à nu la désespérance, jusque là, cachée par son enceinte
opaque.
De là, débute la descente aux enfers. Les
membres les plus touchés, en dépit de leur apparente insouciance, en sont les
enfants. Pourront-ils mener une vie normale, aller à l'école comme tous les
enfants de leur âge et soutenir leur regard interrogateur ? Rien, n'est moins
sûr !
Auront-ils droit à la protection sanitaire en
matière de vaccination et de surveillance médicale ? La rue, ouverte sur toutes
les déviances, sera leur seul univers. Il se trouve malheureusement, de froides
dispositions judiciaires, faisant force de loi, qui livrent de pleines couvées
d'enfants à la rue, compte non tenu de leur vulnérabilité. Il s'est même
trouvé, un département ministériel ès Solidarité qui a fait usage de cette
procédure pour déloger des indus occupants. La posture du maire qui ne réagit
pas à la détresse d'un seul de ses administrés, ne peut être qu'immorale.
Et s'il tel était le cas, celle-ci devrait le
contraindre à remettre le tablier, L'attitude contemplative, ne peut être
assimilée qu'à non assistance à personne en danger moral pour ne pas dire
mortel. N'y -a-t- il pas eu des précédents de tentative d'immolation collective
par le feu ?
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com