Moussa tira une cigarette du paquet d'Afras
posé sur la table à portée de sa main, la glissa doucement sur ses moustaches
parsemées de poils blancs pour la renifler un instant, les yeux fermés, puis la
coinça entre ses dents et l'alluma en observant rêveusement la petite flamme
orange qui se tortillait sur la tête du briquet.
L'air songeur, il
aspira une longue et profonde bouffée, emprisonna la fumée pendant quelques
secondes à l'intérieur de ses poumons pour jouir du tabac, et l'expulsa ensuite
dans la direction de son épouse assise en face de lui, qui épluchait
péniblement des navets élastiques comme du caoutchouc, silencieuse et absorbée.
Malicieux comme un singe, du coin de l'œil, il vit sa femme toussoter et agiter
vivement ses mains pour dissiper le nuage puant et gris qu'il lui avait soufflé
au visage. Puis, elle posa sur lui un regard accusateur mais indulgent et
moqueur, qui l'avait troublé, qui avait agité en lui de délicieux souvenirs. Elle
murmura:
- Toi et tes conneries de gamin poilu comme
un bouc ! Quand grandiras-tu mon homme ? Au lieu de me souffler ton poison sur
la figure, tu pourrais peut-être me dire des mots gentils pour me faire planer
loin de ce bêton sombre et humide qui ferait moisir un ange ! Tu sais combien
je suis folle de ta langue de poête, chéri, et des remous dévastateurs qu'elle
produit dans mon sang ! Sinon, cesse tes gamineries et laisse moi peler ces
légumes flexibles comme des sandalles ! Ou, encore mieux, si tu n'as rien à
foutre, arrache tes fesses de cette chaise, et va donc souffler ta fumée
degoûtante dans ce trou que tu vois là-bas ! Comme un héros, délivre ta pauvre
épouse de la souris qui y demeure pendant le jour et chie dans sa semoule
durant toute la nuit. Va, mon cœur, va !
Moussa eut un
petit rire approbateur, heureux et fier d'être le mari d'une femme qui savait
manier le mot, dotée d'une langue qui faisait naître en lui des milliers de
petits vers, qui frétillaient et le mordillaient, débarrassant sa chair des
épines empoisonnées de la fatigue et des soucis quotidiens, délicieusement. Il
pensait : « Je l'ai toujours vue rire et s'amuser. Elle ne se plaint jamais. Ou
alors rarement. Vivante et ardente, elle adore le soleil et la mer, et déteste
l'obscurité. Quand il fait beau, elle ouvre toutes les fenêtres, et, les
cheveux répandus sur les épaules, caracolant comme une gazelle, elle joue dans
la lumière et l'air qui coulent maintenant dans maison, courant d'une chambre à
l'autre, fredonnant, gaie et ravissante, épanouie... Mais elle n'a jamais réussi
à dissiper ce nuage sombre qui s'abat sur moi, quand je reviens du chantier,
dans la poche cette poignée de sous crasseux, que je ramasse au bout de trente
journées passées à réduire la distance qui me sépare de la tombe. D'ailleurs,
c'est la raison pour laquelle, elle est allée hier consulter une voyante. Je
l'inquiète beaucoup... » Sa voix résonna brusquement dans la cuisine :
- La voyante a raison, Aicha ! Sinon, comment
expliquer cette misère qui nous colle au corps, nous suçant les os sans trêve,
comme des tiques ancrées dans la peau d'un chien, lui pompant avidement le
sang. Raconte-moi encore ce qu'elle t'a dit, ma chérie. Imprègne-moi des
paroles de vérité que cette prophétesse t'a révélées avec ses cartes, hier
après-midi, quand tu es parti chez elle pour l'interroger sur la merde qui
s'étale de plus en plus sur notre vie. Mais n'oublie rien ! Je veux tous les
détails ! C'est très important pour notre avenir ! N'oublie pas une miette de
ce qu'elle t'a dit ! Hier, il m'a semblé que la fatigue a grandement déformé
les révélations de cette excellente voyante ! Il faut que je sache exactement
ce qu'elle a découvert dans ses cartes bénies ! Va, mon âme, je t'écoute !
Sa femme, qui avait fini d'éplucher ses
navets, quitta sa chaise, fouina à l'intérieur d'un sachet en plastique qui
gisait à ses pieds, en sortit des pommes de terre et des oignons, et regagna
son siège. Elle avait deviné que son mari brulait du désir d'entendre encore
une fois les paroles qu'elle avait rapportées de chez la tireuse de cartes. Alors,
elle s'était mise à parler, mettant dans sa voix toute l'émotion dont elle
était capable :
- La voyante m'a dit : « C'est la jalousie et
le mauvais Å“il qui sont à l'origine de la misère pouilleuse qui vous ronge, ma
fille. Je vois des femmes, beaucoup de femmes, les cheveux dévoilés, habillées
de robes vaporeuses et transparentes, belles et charnues, excessivement
parfumées, l'Å“il étincelant, la bouche rouge comme une blessure qui saigne,
elles s'avancent dans la direction d'un gourbi, en grognant comme des bêtes
sauvages. Maintenant, elles encerclent la baraque, quelques-unes s'acharnent
sur la porte qui refuse de s'ouvrir, d'autres griffent les murs comme pour les
percer, poussant toujours des grognements. Toi et ton mari, vous êtes à l'intérieur,
blottis l'un dans les bras de l'autre, crevant de peur. À présent, elles
hurlent le nom de ton époux, elles l'appellent. » Voilà ce qu'elle m'a dit.
Moussa alluma une autre cigarette. Il avait
l'air soucieux, comme s'il était absorbé par une pensée profonde. Son visage
exprimait une grande concentration. Sa femme continuait sa besogne, les yeux
braqués sur le couteau, et le légume qu'elle était en train de peler, mine de
rien. Pensivement, Moussa aspira une bouffée de fumée qu'il rejeta par les narines,
et demanda :
- Dis-moi, Aicha ! Dans cette horde de
diablesses qui entourent la cabane qui nous sert d'abri, la voyante a-t-elle
évoqué une présence d'hommes ?
- Je ne me souviens pas l'avoir entendue
faire allusion à des hommes ! C'est vrai qu'elle habite dans une rue où règne
un vacarme épouvantable, et qu'elle parle du nez, mais je ne crois pas avoir
oublié quelque chose. Mais il n'y a que le Seigneur qui est toujours sûr, qui
ne se trompe jamais ! Nous ne sommes que de pauvres créatures imparfaites,
dotées d'organes souvent défectueux.
- Bien ! déclara Moussa, maintenant je
comprends pourquoi plus je bosse plus je m'enfonce dans la merde. Ce sont donc
des femmes qui te jalousent. C'est clair ! Je m'en doutais un peu, que c'est la
jalousie qui alimente la poisse qui me colle à la peau. Mon flair ne m'a jamais
conduit dans un chemin sans issue, mais je n'ai pas voulu lui faire confiance,
craignant d'accuser à tort des gens innocents. Car, tu sais que je n'aime pas
mettre en colère notre Créateur, le Clémént, le Miséricordieux ! J'ai toujours
mesuré mes paroles. C'est donc la jalousie qui empêche la fortune de se
répandre dans notre foyer ! Et maintenant, je m'explique toutes ces griffures
qui incendient ma chair quand je suis dans le quartier. Ce sont des yeux qui se
métamorphosent en pattes de chats sauvages, qui me lacèrent ainsi. Cachées
derrière des rideaux, pourries par la jalousie qu'elles nourrissent contre ma
femme, les voisines me lancent des regards qui s'enfoncent dans ma chair comme
des aiguilles ruisselantes de venin ! C'est la seule explication possible ! La
voyante a raison ! C'est le mauvais œil qui me ruine ! Je comprends aussi
pourquoi un Président et des dizaines de ministres, brillants et bourrés de
science et d'intelligence, travaillant d'arrache-pied à longueur d'année, n'ont
pas réussi à me rendre heureux, à m'arracher à la misère. La télévision est là
pour le prouver.
Ces gens
n'arrêtent pas de trimer pour mon bonheur, parcourant le pays sans repos,
Aicha, mais la jalousie, l'épouvantable jalousie des voisines, ravage tout ce
qu'ils font. Tu as vu la chose de tes propres yeux, Aicha ! le président a
souvent cinglé ses ministres sur le petit écran pour les pousser à se secouer,
à semer le bien-être sur ma vie ! Je ne peux pas donc lui reprocher de ne pas
avoir songé à mon bonheur ! Et notre Premier ministre ! Quand il a commencé à
bosser dans l'État, il était encore jeune, avec une chevelure noire, le visage
lisse comme celui d'un adolescent, toujours souriant, respirant une santé de
fer, la tête farcie de science, et regarde le maintenant ! Il s'est bousillé la
viande pour faire de moi un gars vivant dans la joie et l'abondance ! Mais je
n'ai rien obtenu ! Il a vieilli dans le gouvernement pour rien ! Comme
l'honnête homme qui l'a précédé. D'ailleurs, c'est le gouvernement tout entier
qui est envahi par la moisissure de la vieillesse ! C'est une catastrophe ! C'est
horrible ! Bientôt, ils se mettront tous à s'éteindre l'un après l'autre, et je
me retrouverai sans guides ! Comme un orphelin analphabète égaré sur la terre !
Un ouvrier ignorant exposé à toutes les misères ! C'est horrible ! Car, écoute
bien ce que je vais te dire, Aicha mon petit cœur : une fois que tous ces
ministres auront rejoint le Seigneur, personne ne pourra occuper les postes
qu'ils auront vidés, et les tas de rats grouillants qui guettent ton pauvre
mari se jetteront sur lui et le dévoreront sans pitié ! Mettons-nous donc à
genoux et prions le Tout-Puissant d'augmenter la distance qui sépare mes
gouvernants de la tombe ! Tu vois de quoi est capable le mauvais œil qui vient
de la jalousie des femmes, Aicha ! Mais que veulent-elles donc toutes ces
femelles sauvages se dirigeant presque nues vers notre nid ? Pourquoi
m'appellent-elles ? Pourquoi me tourmentent-elles ainsi ? Et ça a été toujours
comme ça ! Les voisines disaient à ma mère : « Couvre son corps d'amulettes si
tu ne veux pas qu'il périsse par le mauvais Å“il. » Les fillettes de tout le
voisinage s'accumulaient sur le seuil de notre maison ! Elles voulaient toutes
jouer avec moi ! Elles se querellaient violemment pour regarder mes yeux ! je
n'ai jamais connu la paix ! Pourquoi m'appelaient-elles, ces diablesses aux
cheveux éparpillés sur le dos ?
Un silence lourd remplaça la voix émue de
Moussa. L'un après l'autre, les muezzins se mirent à appeler à la prière. Aicha
paraissait soucieuse et semblait vouloir dire quelque chose. Des éclairs
papillonnaient dans ses beaux yeux intelligents. Quelques instants plus tard,
elle dit :
- Oh ! mon Dieu !
C'est maintenant que ça me revient ! C'est sûrement l'appel à la prière qui m'a
rendu la mémoire. Tu voulais tous les détails et j'ai failli oublier ce que la
voyante m'a dit à la fin de la séance. C'est son téléphone portable qui est
responsable de cet oubli. À un certain moment, il s'est mis à chanter, et elle
a été obligée de s'arrêter de lire dans ses cartes. Ça a duré un bon bout de
temps. Ensuite, elle a repris ses divinations. Et elle a ajouté : « Voici
maintenant un homme qui arrive. Il se dirige vers le gourbi d'un pas décidé et
autoritaire. Il est grand. Il est beau. Il a dans la main droite un fouet avec
lequel il cingle les femmes qui appellent toujours ton mari. Elles se
dispersent et disparaissent dans les buissons qui poussent dans les environs de
la cabane en terre sèche. Maintenant, il pose ses yeux de feu sur la porte et
appelle. C'est ton prénom qui sort de sa bouche, vibrant d'émotion. Mais un
nuage tombe sur mes cartes. Les images disparaissent. C'est fini ma fille. »
Moussa éteignit
sa cigarette dans une tasse de café qu'il venait de vider. Il observa un moment
le filet de fumée qui s'en échappait. On devinait sur ses traits que des
pensées lourdes agitaient son âme. Ses yeux errèrent un instant puis se
posèrent sur les bananes, les poires, les pommes, les dattes et les oranges en
plastique qui ornaient joliment les murs de la cuisine. Ensuite, son regard se
déplaça vers une image punaisée sur la porte. Elle représentait une petite
fille, avec deux grosses larmes aux coins des yeux, la tête enroulée dans un
foulard rose, les mains et les yeux levés vers un ciel bleu, sans nuages. Une
immense tristesse s'empara de son corps et une salive amère envahit sa bouche. Et
c'est d'une voix épuisée qu'il formula les paroles suivantes :
- Il arrive souvent à l'homme de s'oublier et
de quitter la voie de Dieu, pour aller se rouler avec volupté dans la fange des
cochons, Aicha ! Jamais Dieu ne nous pardonnera ces virées dans les champs
boueux du pêché. Nous sommes parmi ceux dont la viande et les os nourriront les
flammes de l'Enfer. Car, notre religion est claire à ce sujet. L'Imam n'a
jamais cessé de le répéter. Consulter une voyante est un acte honni par le
Seigneur ! Cette sale menteuse a inventé toute cette histoire pour te vider le
portefeuille ! La garce !
- Tu as raison, mon amour ! Mais, c'est toi
qui m'as poussé à aller la visiter et lui demander pourquoi la poisse te colle
aux fesses comme une glue ! Moi, je ne voulais pas ! Mais, laissons tomber ces
sottises de vieillards qui n'ont plus que la langue pour se tenir compagnie en
attendant de crever ! Chante-moi, mon âme ! Chante-moi cette chanson qui
raconte l'histoire de cet homme qui dit à sa bien-aimée aux yeux noirs : Je
ferai hennir mon cheval dans ta demeure ! Que lui répondait-elle, mon amour ! Rappelle-moi
ces paroles qui me tourmentaient le sang et me transformait en bête sauvage !
-Elle criait : Je
t'ouvrirai toutes les portes et toutes les fenêtres de ma demeure, mon cÅ“ur ! Ton
cheval pourra piaffer et hennir autant qu'il voudra ! Et le jour où il perdra
sa vigueur, nous vivrons des fleurs charnues de nos souvenirs. Nous allumerons
des bougies, nos veillées seront gaies, et nous ne connaîtrons pas le poison
des regrets.
-
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com