Lecteurs, vous
avez certainement remarqué que des mots comme bande, clan, tribu, communauté,
affrontements, rivalité, vengeance, rixe, violence et pourparlers reviennent de
plus en plus dans notre langage quotidien. Par contre, des termes comme parti,
association, syndicat, dialogue, débat et concertation deviennent de plus en
plus rares.
C'est un bon
signe. Nous prenons enfin conscience que regarder vers l'avenir, c'est
contempler la mort. En effet, qu'y a-t-il de sûr dans le futur en dehors de la
tombe qui nous attend ? Voici une histoire qui provient de ce glorieux passé
lointain qui nous appartient, et vers lequel nous sommes en train d'évoluer
maintenant, Dieu merci. Il était une fois une poulette qui se promenait au bord
de la mer avec son « amoureux », un coquelet habitant un quartier voisin de
celui où elle résidait avec ses parents. Élèves dans le même lycée, mais
appartenant à deux tribus différentes, Satan - que Dieu le maudisse - venait de
s'emparer de leur âme et entraînait leur corps juvéniles et dociles vers les
prairies de la sensualité. C'était au cours d'une excursion organisée par
l'école, par une journée printanière, une saison où l'on doit surveiller
étroitement sa progéniture. Ils étaient visiblement heureux tous les deux.
Émoustillés par le soleil et l'air marin, ils roucoulaient, et la mer, agitée
par une curiosité et un plaisir malsains, poussait ses vaguelettes jusqu'à
leurs pattes, pour qu'elles lui rapportent les mots étrangers et impurs qu'ils
se chuchotaient langoureusement. Car ils ne se parlaient pas en notre langue
maternelle ! Et absorbés, ils ne se rendaient pas compte des regards et des
paroles désapprobateurs qui fusaient en abondance des yeux et des bouches des
pauvres citoyens qui se promenaient dans les parages. La plupart étaient des
hommes, et à un certain moment, beaucoup parmi eux eurent du plaisir, quand ils
virent des enfants jeter des pierres aux deux dévoyés.
Parmi ces gens
mécontents, se trouvait le correspondant d'un grand journal. Le jeune homme
avait aperçu le couple, et attendait le moment propice pour les photographier
en catimini. En effet, comme beaucoup de ses collègues du journal, la main
armée d'un appareil-photo numérique et d'un calepin, il furetait partout, à la
recherche de ce qu'il appelait les signes du vice. Il jubilait, et était très
pressé de rentrer chez lui pour rédiger son papier. «Je mettrai dans les mots
tout le venin dont je suis capable, se disait-il. Le patron sera content. Mais
il me faut d'abord une jolie photo ! Se tortiller ainsi de la queue, son aile
se frottant contre l'aile de cet oiseau égaré, la dévergondée ! Voilà ce qui
explique pourquoi le pays va à la dérive ! Voilà ce qui explique les dégâts que
provoquent les pluies diluviennes qui s'abattent sur nous ces derniers temps !
La mort qui nous fauche sans trêve. La misère qui a fait de nous des mendiants.
Les ordures sous lesquelles croulent nos villes et nos villages». Il avait
raison, le chérubin, la dégradation des moeurs pourrissait le pays !
Et en effet, le lendemain matin, le fameux
canard de notre angélique journaliste publia en première page, sous le titre,
Nous périrons tous : la débauche envahit nos plages, une photo montrant de dos
deux gallinacés assis côte à côte sur le sable d'une plage. Ce fut un scandale
de plus. Comme d'habitude, des milliers de lecteurs dénoncèrent le laxisme des
parents et de l'Etat. Ils s'exprimèrent violemment sur le forum ouvert par le
journal. Pendant des jours, l'événement défraya les cafés, les rues, les magasins,
les administrations et les chaumières. Des centaines d'e-mails pleins de
louanges pour l'auteur de l'article parvinrent à la rédaction du journal. De
hauts responsables téléphonèrent au patron pour le féliciter. Des enseignants
découpèrent la photo pour l'utiliser dans les leçons de morale. Une université
informa le correspondant qu'elle serait très honorée s'il acceptait de venir
donner des conférences à ses étudiants du département des sciences de la
communication. Bref, le journal était arrivé à attirer encore une fois
l'attention des citoyens sur les causes réels des problèmes qu'ils enduraient
quotidiennement depuis des décennies.
Deux jours après la publication de l'article
en question, l'implacable destin qui nous pilote interviendra de la façon
suivante : un coq « amoureux fou » de cette poulette et issu de la même tribu
qu'elle, va la reconnaître sur la photo. Il était au courant depuis longtemps,
et la raison ruinée par la jalousie, il découpe l'image, écrit une longue
lettre bourrée de renseignements sur le couple, les fourre dans une enveloppe,
et fait en sorte que cette dernière parvienne aux frères de la coquine. Depuis
longtemps, il ruminait sa vengeance, et le grand journal déclencha en lui les
gestes salutaires.
Et ce qui devait arriver, arriva. Ce fut une
guerre terrible qui dura deux jours. Le sang coula à flots. Pour sauver leur
honneur, poussant des hurlements de haine, les membres de la tribu de la
poulette, êtres humains et animaux, armés de gourdins, de barres de fer, de
poignards, d'épées, de faucilles, de pierres, de cocktails Molotov, de fusils
et de pistolets, foncent sur les quartiers de la tribu du coq qui avait osé
entraîner une des leurs dans la voie de la perdition. Avertis par un gamin, ces
derniers donnèrent l'alerte et se préparèrent. Ce fut une grande bataille. Des
bras et des jambes furent arrachés. Des épaules démantibulées. Des yeux crevés.
Des visages balafrés. Des bouches édentées. Des ventres ouverts. Des têtes
brisées. Des magasins et des maisons saccagés et brûlés. L'honneur enfiévrait
les mains. On casse. On perce. On transperce. On écrase. On éventre. On
disloque. On crève. On hache. On coupe. On incendie. On insulte. Les animaux
combattaient auprès de leurs maîtres avec un courage et un dévouement
exemplaires : ils mordaient, ruaient, donnaient des coups de patte, écrasaient,
piétinaient, brayaient, hennissaient, aboyaient, miaulaient, blatéraient,
meuglaient, bêlaient, chevrotaient, admirables ils étaient, ces bêtes ! Des
membres de chacune des deux tribus, vivants dans d'autres quartiers, furent
appelés à la rescousse. Ils s'embarquèrent aussitôt dans tous les véhicules
qu'ils se procurèrent et se dirigèrent vers le champ de bataille pour prêter
main forte à leurs frères. Bientôt, on vit apparaître des automobiles, des
tracteurs, des camions, des bulldozers et des motocyclettes, montés par des
hommes poussant des cris de vengeance, et prêts à mourir. Le sang giclait des
corps. Une fumée noire et âcre empestait l'atmosphère. Et sans répit, les
femmes poussèrent des youyous perçants qui exaltaient les combattants et les
jetaient les uns contre les autres avec la sauvagerie des braves. Grandiose et
inoubliable spectacle !
Deux heures après
le déclenchement de cette mémorable bataille, des centaines d'agents des forces
de sécurité encerclèrent les lieux. Mais ils ne purent rien faire. Les balles
en caoutchouc, les matraques et les gaz lacrymogènes ne réussirent pas à
arrêter les affrontements. Quelques-uns parmi eux furent roués de coups et
gravement blessés. Alors, ils comprirent qu'il ne s'agissait pas d'une bagarre
entre deux bandes de voyous, mais d'une guerre d'honneur entre deux tribus. Ils
reculèrent et attendirent.
Cela dura deux jours. Le calme revint.
Attirés par les odeurs que commençaient à dégager les dizaines de cadavres qui
jonchaient le sol, des nuées de vautours couvrirent le ciel. Nous dirigeâmes
nos fusils sur ces charognards pour défendre les dépouilles de nos héros. Mais
avant que nous eûmes le temps de tirer, les oiseaux disparurent de notre vue.
Un ancêtre âgé de deux cents ans nous expliqua le mystère : « Les vautours ne
touchent jamais aux cadavres de ceux qui meurent pour sauver leur honneur, nous
informa-t-il ».
Le troisième jour, des Responsables envoyés
par le Pouvoir arrivèrent sur les lieux. Ils étaient très contrariés. Les
combats avaient été filmés secrètement par un traître, et les images transmises
à une chaîne de télévision étrangère qui les diffusait en boucle depuis
quelques heures. Comme d'habitude, les Occidentaux déformaient les événements
pour dénigrer notre patrie.
Les notables des
deux tribus vinrent aussitôt souhaiter la bienvenue à ces Hautes Personnalités
qui venaient de la capitale. On s'embrassa longuement. Une tente fut dressée,
et des tapis épais et moelleux, étendus à l'intérieur. «Nous sommes venus nous
assurer que les affrontements ne reprendront pas, déclara un des Responsables.
D'abord, des semeurs de trouble pourraient se faufiler parmi vous et exporter
le feu ailleurs. D'autre part, nos Ennemis sont en train de grossir
épouvantablement ce qui s'est passé ici. Nous ne croyons pas que vous voudriez
que nous soyons victimes d'un de leurs ignobles scénarios. Nous avons appris
qu'il s'agit d'une affaire d'honneur, mais nos Ennemis ont une autre vision des
choses». «Mais de quel droit ces individus nous imposent-ils leur manière de
voir le monde ? Cria un notable. Il faut leur déclarer la guerre !». Comme ce
n'était pas le moment de traiter de questions aussi capitales, il y eut un silence
gêné qui, heureusement, ne dura pas : il fut balayé par l'entrée de deux vaches
laitières mamelues, le flanc droit de chacune marqué de l'emblème de sa tribu.
Deux paysans s'agenouillèrent auprès d'elles et se mirent à les traire dans un
récipient en terre cuite. Un lait chaud et parfumé giclait des mamelles
généreuses. Le spectacle était émouvant. On but le liquide nourrissant en
évoquant avec nostalgie les valeurs d'antan. Une longue discussion passionnée
sur les us et les coutumes s'ensuivit. Une tristesse poignante suintait des
voix et des yeux. Mais les Responsables étaient pressés de rentrer. Les
notables leur offrirent des cadeaux et leur donnèrent les promesses qu'ils
voulaient obtenir avant de repartir. « N'oubliez pas ! Il faut leur déclarer la
guerre ! cria encore une fois le notable de tout à l'heure en se mouchant
bruyamment ». Un des Responsables ricana sous cape. On se sépara.
Mais vous voudriez sûrement savoir ce que
sont devenus les deux oiseaux qui ont été à l'origine de cette guerre salutaire
? Soit.
Le coquelet traversa la mer sur une
embarcation de fortune. Quelques semaines plus tard, il envoya un e-mail truffé
de paroles stupides, comme cette phrase vide de sens qui lui avait été sûrement
dictée par un de nos Ennemis : les millions de paraboles qui tapissent les
façades et les toits de vos maisons disent haut et fort ce que vous essayez
vainement d'étouffer en vous. L'hypocrisie finira par vous envoyer tous dans le
monde de la folie.
La poulette, elle, fut fouettée jusqu'au sang
par son père. On entendit ses hurlements à plusieurs kilomètres à la ronde. La
chair lacérée par la cravache, elle n'arrêta pas de demander pardon, mais ses
supplications n'attendrirent pas la main de son géniteur. En outre, elle fut
empêchée de retourner au lycée. Six mois plus tard, après l'avoir appelée
vainement, sa mère la découvrira sans vie, un sourire aux lèvres. Comprenant la
gravité de sa faute, apaisée par le remords, elle est morte heureuse. Quelques
jours seulement après son enterrement, le fossoyeur fut le témoin d'un
événement extraordinaire : de splendides fleurs se mirent à jaillir en
abondance de la terre encore fraîche qui recouvrait son corps.
L'ancêtre bicentenaire qui nous avait
expliqué le comportement des vautours dissipa nos inquiétudes : « C'est le
démon, nous déclara-t-il d'une voix lézardée par l'émotion. Empêchez vos filles
d'accéder au cimetière. Ce sont elles qu'il convoite ! Ce sont elles qu'il
désire dévoyer !». Nous fîmes le nécessaire. Mais les parfums ensorcelants et
diaboliques que dégageaient ces fleurs envahirent nos maisons. Nous fumes
obligés de recourir au fouet pendant très longtemps.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com