Constitué de deux
cylindres que sont le jour et la nuit, on lui confie notre vécu. Il entame dans
l'épaisseur et fait de nous des êtres plats sans idéal, le plus souvent
végétatifs. Cet état d'esprit trouve dans la tradition orale un truculent
vocable : «N'gasrou», de la radicale qassara (écourter).
Cela peut aller
des interminables parties de dominos à ciel ouvert assis sur des objets
hétéroclites faisant office de sièges, aux joutes de palabre au bas des
immeubles. Nos préoccupations, nourries par le morbide fait divers ou quasiment
alimentaires, meubleront le plus clair de notre temps. Le Ramadan n'est pas si
lointain, il renvoie encore à ces silhouettes hagardes déambulant parmi les
étals achalandés de victuailles. On se surprend à tout vouloir sur sa table,
mais pas à consentir l'effort en rapport. Chacun se considère comme un insignifiant
grain de sable, mais aucun ne s'avoue responsable de l'amoncellement des grains
de sable qui participe à l'arrêt de la machine. Cette défaillance peut être
temporaire ou inexorablement définitive. L'exemple en est donné par une
multitude d'entreprises publiques dont la santé financière était pourtant
florissante, et qui ont mis la clé sous le paillasson. Les gestionnaires qui
avaient tenté un tant soit peu de gérer la chose avec orthodoxie, se sont vu
signifier des fins de non recevoir par des instances syndicales ou partisanes
avec le silence complice des tutelles, si ce n'est pas le cinglant désaveu en
prime. Beaucoup de cadres de bonne extraction nationaliste ont été taxés de
réactionnaires colonialistes. Nombre parmi eux se sont vus traités de fils de
caïd ; leur seul tort étant d'avoir suivi de solides études et tenté de mener
leur entreprise à bon port. Pour se cacher la face, l'Institution a inventé
l'article 120. C'est grâce à ce carcan qu'on faisait croire à la masse «
militante » que le détenteur de la carte de militant ne pouvait que porter le
pays dans son coeur. Et contre toute logique économique, on distribuait des
dividendes pour de virtuels bénéfices couverts tous par la perfusion étatique.
Des militances syndicales pouvaient s'organiser autour de l'installation d'une
simple enregistreuse (pointeuse) de présence. Et si le dernier mot revenait à
l'administration, le compromis exemptait le personnel d'encadrement et celui de
la cellule partisano-syndicale. On avançait les motifs d'astreinte qui les
rendaient disponibles à chaque sollicitation. Le temps que beaucoup, ailleurs,
considèrent comme de l'argent, est consommé de manière inconsidérée. La curée
est générale, elle n'exempte aucun secteur : du haut responsable qui convoque
longuement une conférence de presse au petit agent administratif qui fait
attendre une file humaine, ou du commandant de bord d'avion de ligne qui laisse
en rade toute une bordée de passagers, à l'enseignant qui sèche pour convenance
personnelle, une salle d'examen. Préalablement annoncées, des délégations
étrangères faisaient longuement antichambre pour être enfin reçues dans
certains départements.
Cette désinvolture n'aura de remède que le
jour où chaque individu évaluera le temps à sa juste valeur et se sentira contraint
moralement de respecter la dignité humaine sans tenir compte, ni du rang ni du
statut social des individus. Et c'est certainement dans ce créneau porteur que
devront s'investir et la société civile et les ligues de défense des droits du
citoyen. La défense des droits de l'Homme est un titre générique trop pompeux
et presque impalpable.
La force majeure évoquée pour justifier le
faux bond à l'emporte-pièce, ne peut être qu'exceptionnelle et même dans ce cas
de l'espèce, l'intérim de la vacance doit pourvoir à la majorité des attentes.
La continuité du service public ou privé participe de la crédibilité
institutionnelle. Il est des esprits libertaires qui considèrent que leur
entreprise de statut privé n'est pas astreinte aux mêmes obligations qu'un service
public. La confusion est sciemment entretenue pour que l'exigence de prestation
qualitative demeure unilatérale. Les agences commerciales de téléphonie mobile,
celles qui ont pignon sur rue, du moins, ne s'embarassent d'aucun état d'âme en
faisant attendre leur profuse clientèle sous une pluie battante ou un soleil de
plomb. Elles peuvent anticiper sur leur capacité journalière d'absorption de la
demande pour ne pas livrer leur « gagne-pain » aux aléas du temps.
Que dire alors de ces responsables qui renvoient
à des dates ultérieures des rendez-vous, ne tenant aucun compte des
désagréments causés aux usagers. Certains services médicaux peuvent ajourner
des actes pour malades réputés à risque sans en informer les intéressés. Les
absences dans le milieu du travail, pour motif d'incapacité physique d'ordre
médical, s'élèvent à des millions de journées rémunurées. Passée dans la
pratique sociétale, cet usage du faux est admis par tous et, comble du
paradoxe, par ceux-là mêmes qui en subissent institutionnellement le préjudice.
Certains membres du corps médical peuvent délivrer des documents médicaux pour
arrêt de travail complaisant, sans même vérifier l'identité de leurs patients.
Le comportement individualiste ne s'embarrasse guère de scrupules, encore moins
de posture de réserve.
La chaîne est ainsi ininterrompue, toute
personne subissant un préjudice quelque part, trouvera un malin plaisir à faire
de même dans son fief. On parle souvent d'impunité, mais on ne dénonce que
rarement les débordements pensant à tort qu'il ne servirait à rien d'en rendre
compte.
Et, fil à fil on tisse la toile arachnéenne
dans laquelle s'empêtrera toute entreprise. Il est pour le moins curieux de
constater que la chose privée est relativement sacralisée ; c'est plutôt le bien
commun qui fait généralement les frais de la dégradation ou de l'abus.
L'exemple illustratif en est donné par l'amoncellement des ordures à proximité
des établissements publics (écoles, dispensaires), habitat collectif que devant
des résidences privées. La conspiration serait-elle une autoflagellation
consciente ou un archaïque vestige de l'époque du beylicat ?
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com