Abderrahmane Moussaoui s?intéresse aux mouvements jihadistes et à leur violence depuis une quinzaine d?années. Les lecteurs algériens connaissent notamment surtout son ouvrage « De la violence en Algérie, les lois du chaos » réédité par El Barzakh. Professeur à l?Université d?Aix en Provence depuis des années, il est membre de plusieurs instituts de recherche spécialisés à travers les pays du pourtour de la Méditerranée. En 2002, il a publié « Espace et sacré au Sahara algérien » aux éditions du CNRS. Parmi ses écrits faisant autorité dans son domaine de compétence, signalant « De la violence au Jihad » aux Annales HSS, « De la violence collective : une expérience apocalyptique » in Les Cahiers de l?IRMC (Tunis) ; « Algérie, la guerre rejouée » in La Pensée de Midi n°3 ; « Pertes et fracas : une décennie algérienne meurtrière » in Naqd n°18. Malgré son audience internationale, Moussaoui Abderrahmane n?hésite jamais à répondre aux sollicitations de la presse nationale.Le Quotidien d'Oran: Vous êtes rivé sur l?actualité nationale et donc vous êtes au courant des derniers événements. Depuis l?attentat du 11 Avril dernier, on parle du « kamikaze ». Est-ce que à votre avis, c?est une nouvelle figure politique qui subitement a surgi sur la scène politique ?Abderrahmane Moussaoui: Oui comme tous les Algériens, je suis attentivement l?actualité nationale. Le dernier attentat de Batna confirme le tournant que prennent désormais les nouvelles formes d?action armée. La figure du kamikaze est en train de s?imposer graduellement comme modalité d?action depuis l?attentat spectaculaire du 11 avril qualifié par les islamistes du GSPC de Ghazwat Badr du Maghreb musulman (Ghazwat Badr al-maghrib al-islâmî). La référence à la bataille de Badr n?est pas fortuite. Il s?agit de la première grande bataille victorieuse des musulmans conduite par le Prophète contre le clan de Quraysh qui était derrière son exil à Médine. Cette bataille est également symbolique du fait qu?elle ait été remportée par un petit groupe de musulmans contre un ennemi disposant d?un plus grand nombre de combattants, signant par ailleurs le début de la conquête du pouvoir.Les pouvoirs publics tentent de se rassurer quant à une telle évolution dans les modalités d?action et avancent d?autres explications qui suggèrent que les kamikazes l?ont peut être été à leur insu. L?attentat de Batna est également pour la plupart des médias nationaux et internationaux l?oeuvre d?un kamikaze, tandis que le ministre de l?Intérieur, préfère être plus prudent et dit attendre les résultats de l?enquête. Cette prudence peut également découler d?une volonté de minimiser la portée symbolique d?un tel acte. Car, il est aisé de comprendre de la part de ceux qui cherchent à réduire un adversaire qu?une telle évolution n?est pas souhaitable.S?il est peu probable que ces opérations ne soient (comme le suggère le discours officiel) qu?un avatar de tentatives qui échouent ou de stratégies fomentées à l?insu même de leur exécutant, du point de vue des islamistes armés, il s?agit d?une nouvelle gradation due non pas à une faiblesse des moyens comme on pourrait le penser, mais au contraire ce serait plutôt la conséquence d?une meilleure préparation matérielle. Les différentes déclarations des islamistes d?al Qaîda Maghreb l?annoncent fièrement comme une nouvelle manière de faire.Par l?entremise d?un communiqué, daté du 14 mai 2007, la commission information d?al Qaïda Maghreb dément catégoriquement ce qu?elle estime être des allégations concernant l?existence de dissensions internes sur le recours à la méthode des opérations suicides (istishhâdiya). Elle précise au contraire qu?il y a un consensus autour d?un tel procédé qui réjouit les combattants qui l?attendent depuis fort longtemps. Selon ce même communiqué, si cette option a tardé à être concrétisée, c?est seulement à cause d?un manque de préparation conséquente ; et, prévient que désormais la liste des candidats au martyr (al-istishhâdiyîn) s?allongera chaque jour.La démarche du GSPC qui dès sa naissance en 1998 a affiché son obédience à al Qaïda, semble s?inscrire dans une sorte de développement logique. Ayant perdu beaucoup de leur soutien populaire, les islamistes armés du GSPC tentent de trouver des appuis ailleurs, notamment auprès du réseau international qui s?apparente à l?organisation d?al Qaïda. Pour ce faire, le GSPC perpètre des coups d?éclats donnant des gages aux éventuels soutiens montrant qu?il est bel et bien dans la ligne défendue par al-Qaïda. De nombreux communiqués viennent l?exprimer clairement.Par ailleurs, vis-à-vis de la scène locale, c?est une façon de dire par les actes que nous sommes d?abord des soldats de Dieu avant d?être de simples prétendants politiques. Un soldat de Dieu doit cesser de rechercher ou d?attendre les gratifications d?ici-bas ; il est tenu de se dévouer totalement à la cause de Dieu jusqu?au sacrifice suprême. C?est ce que les communiqués et les actes d?al-Qaïda Maghreb tentent de faire admettre.Q. O.: Si on admet cette hypothèse, cette nouvelle figure est totalement étrangère à la société algérienne et ne peut en aucun cas revendiquer des rapports de filiation avec par exemple les poseuses de bombes lors de la guerre de libération nationale. C?est notre seconde question.A. M.: Ces islamistes armés n?attendent plus grand-chose de leur victoire ici-bas, ils recherchent plutôt à faire coïncider leurs aspirations avec l?idéal du martyr. Je ne crois pas que l?on puisse établir un lien direct entre les poseuses de bombes de la guerre de libération nationale et les présumés kamikazes d?aujourd?hui. Les poseuses de bombes étaient des femmes qui accomplissaient une action que des hommes ne pouvaient accomplir parce qu?ils tenaient à survivre pour continuer à combattre. Ces femmes combattantes, non plus, ne cherchaient pas nécessairement à se faire exploser dans l?action. A la différence de celles-ci, les acteurs de ces dernières opérations semblent avoir choisi de mourir dans le feu de l?action. Ce sont des candidats à la mort qui laissent des testaments en se faisant photographier et en acceptant la mort probable.Q. O.: Ce qui frappe le premier chez cette figure, c?est surtout son nihilisme. Est-ce qu?on peut établir des liens entre ce nihilisme et celui du « harrag », autre acteur en train d?envahir la scène sociale nationale et internationale ?A. M.: Si l?on peut parler de nihilisme (au sens de négation des valeurs d?une société), il est difficile de qualifier le harrag de nihiliste quand on sait qu?il a un projet de vie même si celui-ci passe par l?éventualité de la mort. Aucun harrag ne part pour mourir, il met toutes les conditions matérielles de son côté pour survivre à son acte (argent, viatique, barque, GPS etc.). Avant d?être candidat au départ, il est d?abord candidat au retour, puisque ce qui le motive c?est d?abord et souvent la perspective d?une réussite matérielle lui permettant de retrouver une place et une dignité selon les valeurs du groupe qu?il quitte (ou qu?il croit quitter) momentanément.En revanche, le kamikaze est l?expression vivante d?un nihilisme qui considère que les valeurs et l?éthique de son groupe d?origine sont obsolètes, nulles et non avenues. Le kamikaze préfère mourir que vivre parmi les siens. Le harrag espère vivre dans de meilleures conditions dans le monde qui l?entoure.Si l?on veut établir un lien, c?est celui de la désillusion des uns et des autres concernant le projet de société de leur pays et le désespoir qui pourrait s?en suivre. Ici s?arrête le parallèle car chacune des deux figures finit par s?investir différemment.Q. O.: Enfin, la figure du kamikaze est transnationale. Est-ce que les médias et l?Internet n?ont pas participé à la banalisation de cette figure ? Et est-ce qu?on n?assiste pas à l?émergence d?un nouveau type de terrorisme avec énormément d?opacité ce qui suppose des marges importantes de sa manipulation par des groupes occultes ?A. M.: Les nouvelles technologies de l?information et de la communication (les fameuses NTIC) ont sans doute contribué à une plus grande globalisation de l?idée du djihâd. Le nombre de sites Internet appellant au djihâd ou le soutenant est incalculable. Cependant, si pour beaucoup de jeunes musulmans, le djihad n?est plus cette « obligation absente », al-faridha al-ghâ?iba qu?évoquait le titre de l?opuscule de Muh. Abd as-Salâm Farag, il est difficile de parler d?une banalisation du kamikaze.Pour les exégètes musulmans, il ne s?agit d?ailleurs pas de kamikaze, distinguant ce dernier de l?istiishâdî. Les Palestiniens de la seconde intifâdha ont rénové la perception sur la question du martyr apportant une distinction entre le shahîd et l?istishhâdî. Ce dernier est quelqu?un qui a décidé de «se faire shahîd» tandis que le shahîd traditionnel est celui qui est parti au combat en tant que mudjâhid espérant une victoire de son vivant mais qui a succombé sans voir un tel souhait s?accomplir. Les traductions suicid-bomber ou homme-bombe métaphorisent l?istishhâdî mais dans le même temps banalisent son acte en le réduisant à une simple opération suicidaire. Ce n?est pas l?avis des exégètes musulmans. Le shaykh Yûsuf al-Qaradhawî, le prédicateur égyptien le plus médiatisé considère l?istish?hâd comme licite dans le cas palestinien et distingue entre l?istishhâd et le suicide (intihâr). Pour ce savant très écouté, «Le suicidé (al - muntahir) se tue lui-même et pour lui-même, alors que celui-là (l?istish?hâdî), offre sa personne comme sacrifice pour sa religion et sa communauté. Le suicidé est une personne désespérée [...] et le mudjâhid est plein d?espérance en Dieu. Le suicidé se délivre de lui-même et de ses problèmes en se tuant, tandis que le mudjâhid combat l?ennemi de Dieu et son ennemi avec cette nouvelle arme mise par le destin (al-qadar) entre les mains des opprimés (mustad?afî n) pour résister à la tyrannie (al-djabarût) des puissants orgueilleux. Mais, le phénomène n?est ni nouveau ni propre à l?Islam, même si en ce début de millénaire, les opérations suicides se sont multipliées à travers les différents conflits du monde que nous vivons : les islamistes armés en Algérie semblent donc épouser un mouvement plus global et s?insérer ainsi dans cette toile tissée par les djihadistes de par le monde, bien symbolisée par la toile du Net qu?ils occupent avec force.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Entretien Réalisé Par Ziad Salah
Source : www.lequotidien-oran.com