Dans les précédentes éditions du supplément «Arts et Lettres», ont été évoqués certains ouvrages consacrés à la guerre d’Algérie. Le panel était large, allant de la fiction aux mémoires, en passant par les biographies, car le public est très attentif à cette thématique et très exigeant sur le discours qui y est véhiculé. Pour cette rentrée littéraire, concernant l’univers fictionnel, nous avions retenu le roman de Jérôme Ferrari Où j’ai laissé mon âme qui vient d’obtenir le prix France Télévisions pour sa nuance et ses qualités narratives et stylistiques.
Un autre roman est paru en même temps, échappant aux fourches caudines de la critique. Il s’agit de Salaam la France de Bernard Du Boucheron*. La seule qualité qu’on puisse attribuer à cet ouvrage, c’est d’être en phase avec le discours colonial pur et dur de l’époque, comme si l’auteur avait oublié que la décolonisation était passée par là. Les propos tenus par le narrateur principal, un certain Fréderic le Saunier, tout au long du roman, semblent en complète inadéquation avec sa profession. En effet, le médecin est supposé être une sorte d’humaniste ayant prêté serment de prodiguer ses soins à tous les patients, sans les juger ni les rabaisser. Autre travers de cette fiction mal ficelée, l’invraisemblance de certains faits. Une œuvre littéraire normalement constituée doit tenir compte de ce paramètre. On ne peut pas, par exemple, parler de téléphone portable dans un roman dont l’intrigue se passe au Moyen-Âge.
Or, Bernard Du Boucheron use d’un artifice fallacieux pour introduire son histoire. Il nous parle de l’année 1974 où l’Etat algérien aurait invité des investisseurs français pour venir étudier sur place les opportunités de faire fructifier leurs capitaux en Algérie. En pleine période des nationalisations et des trois glorieuses révolutions, l’argument est difficilement recevable. Tout ça pour nous dire que parmi cette délégation, se trouvait le Dr Frederic Le Saunier, revenu pour achever sa formidable tâche d’éradiquer le trachome et permettre aux Algériens de mieux voir ce qu’ils ont perdu avec le départ des gens de son espèce. A son arrivée à Alger, la machine à remonter le temps s’enclenche, et voilà que notre cher docteur égrène ses souvenirs de baroudeur dans le bled profond ! Il a été affecté en 1954 dans une ville du sud qui s’appelle Bou Djellal, une sorte de synthèse entre Bou Saâda, Biskra et Laghouat. Là, à Bou Djellal, il va faire toutes sortes de travaux à côté des soins qu’il prodigue aux filles de joie du bourg. Au fil des pages, aucune intrigue ne se dessine, juste quelques remarques désobligeantes envers les autochtones, une déception amoureuse et quelques propos antisémites pour boucler la boucle. L’auteur, venu à l’écriture sur le tard, est né en 1926.
Il semble s’être trompé d’époque en voulant ressusciter une idéologie défunte. Mais il ne peut rattraper les années perdues en entonnant la litanie des regrets de l’empire perdu. Les Algérianistes comme Louis Bertrand appartiennent à l’histoire littéraire. Au bout du compte, les bons sentiments et la guimauve des regrets ne suffisent pas à produire une œuvre littéraire de qualité.
*Bernard Du Boucheron, "Salaam la France", Ed. Gallimard, Paris, 2010.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Slimane Ait Sidhoum
Source : www.elwatan.com