
Agressions à l'arme blanche, incendies et saccages. Des violences qui ont rythmé la vie des campus et des cités U de Béjaïa l'année dernière. La cause : un groupe d'étudiants a brisé l'omerta et a dénoncé la corruption qui sévit au sein des résidences. Résultats : des dégâts et des étudiants incarcérés. Les répercussions de ces événements se font encore sentir et la situation risque de resurgir cette année. El Watan étudiant revient sur une tragédie vécue par les étudiants. Enquête.«Il nous était impossible de dénoncer les étudiants et les agents de l'administration corrompus, car on risquait notre vie» révèle Adel, étudiant en génie électrique à l'université de Béjaïa, résidant à la cité universitaire 17 octobre située au centre-ville. Un climat de «tension et de terreur» qui, selon les témoignages que nous avons recueillis, «a trop duré, même si celui qui osait parler se voyait agressé à l'arme blanche et sa chambre incendiée par des étudiants proches de l'administration», confie-t-il. Son camarade, Mahmoud, va plus loin dans ses accusations et évoque «la complicité de l'administration dans cet état de fait, car toutes les plaintes et les tentatives de dénonciation ont été avortées par les responsables», accuse-t-il.
Pour étayer ses dires, il n'hésite pas à citer, preuve et photo à l'appui, l'exemple de cet étudiant de la cité U Tahar Djaout «ex-mille lits», victime d'un groupuscule qui agit en toute impunité dans les campus : «sa chambre a été incendiée et aucune poursuite ou enquête n'ont été déclenchées par la direction», dénonce-t-il. Depuis trois ans, des étudiants de certaines résidences universitaires de Béjaïa se voient impliqués dans des affaires scabreuses.
Leur business : les denrées alimentaires destinées aux resto U. Ils sont accusés de complicité dans la surfacturation, les fausses déclarations de quantités. Comment en sont-ils arrivés là ' «Des administrateurs en charge des 'uvres universitaires les ont impliqués et érigés en de véritables intermédiaires entre les fournisseurs d'un côté et l'administration de l'autre. En contrepartie de ce privilège accordé par les agents corrompus, ces étudiants sont chargés de museler leurs camarades et veiller à ce que ce gros trafic ne soit pas dénoncé et dévoilé à l'opinion publique, ils n'hésitent donc pas à recourir à la violence comme mode opératoire», nous expliquent les étudiants des six cités universitaires éparpillées dans la wilaya de Béjaïa.
Autodéfense
Face à cette véritable «maffia» qui ne dit pas son nom, les étudiants se sont regroupés en comité de cité. «nous étions menacés et aucun responsable ne nous a protégés en dépit de nos plaintes, alors nous avons décidé de nous organiser et nous avons lancé un appel aux résidents pour s'engager dans notre mouvement afin d'assurer notre sécurité». Et c'est le début de la confrontation. Ainsi, étudiants et travailleurs des 'uvres universitaires radicalisent le mouvement et multiplient les assemblées générales pour dénoncer la violence et la corruption.
La police réagit et arrête les meneurs de ce groupe d'étudiants qui ont semé la terreur au sein des résidences. Cela n'a pas dissuadé leurs partisans qui sont à leur tour montés au créneau et la situation est devenue incontrôlable. «Ils ont incendié des lingeries, une salle de sport, brûlé des matelas et barré des routes à proximité des cités universitaires et même agressé des étudiants à l'arme blanche», ajoutent-ils. De son côté, le Snapap vient à la rescousse des étudiants et lance un mouvement de grève sur fond de revendications socioprofessionnelles. «Si les restaurants des universités sont paralysés par la grève, le triptyque de la corruption, à savoir les fournisseurs, les étudiants ''baltaguia'' et l'administrateur ne fonctionne pas», assure Houcine Djebbari, coordinateur du Snapap. Chose qui n'arrangeait pas les affaires du «cercle de la corruption», explique-t-il. Et voilà que les étudiants «véreux» reviennent à la charge. «cela les a poussés à durcir les actes de violence», soutiennent Adel et Mahmoud.
Marche
En réplique aux actes de vandalisme et de violence commis par le groupuscule des étudiants «baltaguias», les syndicalistes de la Fédération de wilaya des travailleurs du secteur de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique affiliée au Snapap déclenche un mouvement de grève de 15 jours à partir du 27 mai et réclame une commission d'enquête sérieuse. Le 5 juin 2013, les étudiants décident de leur côté de marcher dans la ville de Béjaïa. «une centaine d'étudiants ont organisé une marche du campus Aboudaou à celui de Targa Ouzemour. résultat : deux étudiants blessés par leurs adversaires ''baltaguias'' à coups d'armes blanches», témoignent les résidents de la cité universitaire La pépinière. Encore une fois, «aucune poursuite ou arrestation n'ont eu lieu», attestent Elias, Fawzi et Nabila étudiants et membres de l'association savoir plus.
Une impunité doublée par une atmosphère des grandes incertitudes qui a conduit le 10 juin, soit cinq jour après, à l'organisation d'une marche grandiose contre la violence et la corruption. «plus de 10 000 étudiants, enseignants et travailleurs ont marché et scandé des slogans hostiles à la violence et la corruption», nous affirme Fouad, étudiant en première année master en génie mécanique, résident de la cité universitaire Targa Ouzemour, il est membre de l'association RAJ et un des leaders du mouvement étudiant à Béjaïa. «nous avons également demandé une commission d'enquête nationale», clame-t-il. La commission d'enquête devient alors le centre des revendications de toute la communauté universitaire de Béjaïa. Ils sont vite rejoints par les élus de l'APW lors de l'assemblée tenue les 17 et 18 juin derniers. A la fin du mois de juin, le ministère de l'enseignement supérieur dépêche enfin une commission d'enquête nationale sur place.
Doute
Mais les étudiants et les associations estudiantines émettent des doutes quant au sérieux de la commission d'enquête. «nous étions marginalisés par cette commission, aucun membre n'a daigné recueillir nos témoignages ni entendre ce que nous avions à dire», déplore Fouad. Pour rappel, dans la foulée de ces événements, l'intervention de la police à trois reprises s'est soldée par l'interpellation de dix-huit étudiants. Cinq d'entre eux ont été placés sous mandât de dépôt, le reste a été placé sous contrôle judiciaire par le parquet de Béjaïa. Pour les étudiants, il s'agit d'un cafouillage : «Les étudiants soupçonnés de corruption ont été arrêtés pour d'autres chefs d'inculpation, à savoir actes de vandalisme et violence. D'ailleurs, leurs complices de l'administration n'ont pas été inquiétés et continuent à s'adonner à leur business sans être dérangés», martèle Fouad.
Pourtant, le vice-président de l'APW de Béjaïa, Houcine Kerrouche, dit détenir des informations fiables concernant l'implication des trois derniers DOU, ainsi que des étudiants dans des affaires de corruption. Le wali s'implique de son côté et affirme avoir saisi l'APW pour la convocation d'une session extraordinaire afin de débattre de la gestion des 'uvres universitaires. Il dévoile également qu'il a demandé officiellement une commission d'enquête. Mais rien de tout cela n'a satisfait les étudiants qui évoquent des raisons «politiques» car, selon eux, l'administration «veut en finir avec les acquis du mouvement estudiantin».
Politique
«Il s'agit du dénominateur commun des responsables locaux et nationaux, pour pouvoir appliquer leur plan de destruction de l'université», observe l'écrasante majorité des étudiants et leurs représentants, chose que réfute Abdelhaq Boudraâ, l'actuel directeur des 'uvres universitaires. «je n'ai aucune intention de toucher à la liberté d'expression des étudiants», assure ce dernier. Pour étouffer l'affaire, l'administration n'a pas trouvé mieux que d'expulser plus d'un millier d'étudiants des cités universitaires de la wilaya afin d'assainir la situation. Au lendemain des événements le wali avait remarqué que les étudiants responsables de la situation résidaient pour certains depuis plus de dix ans dans les résidences de la wilaya. Une réaction que certains étudiants trouvent «exagérée», d'autres soutiennent la démarche et certains invoquent une volonté de supprimer la mixité en s'appuyant sur les déclarations du wali lors la session de l'APW consacrée a l'université. «il a déclaré que la mixité est la cause principale des actes de violence».
Par contre, Abdelhaq Boudraâ ne remet pas en cause la mixité, sans pour autant négliger la revendication de certains parents des étudiantes : «ils ne sont pas nombreux, mais ils réclament la suppression de la mixité ; en ce qui me concerne, ce n'est pas à l'ordre du jour.» Ainsi, l'administration a réussi à brouiller les pistes et détourner l'attention sur l'origine du problème qui est la corruption.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Imed Boubekri
Source : www.elwatan.com