Photo : Riad
De notre correspondant à Annaba
Mohamed Rahmani
C'est une année morose que vient de boucler le complexe sidérurgique ArcelorMittal d'Annaba et les perspectives pour l'année 2013 ne sont pas optimistes au vu de la situation de l'usine confrontée à une crise qui ne peut être jugulée à moins que les pouvoirs publics prennent des mesures radicales. En effet, un outil de production vieillissant et arrivant à terme, un partenaire social au rendement amoindri, une crise financière qui a réduit à néant tout espoir de développement et une concurrence sérieuse représentée, d'une part par l'importation de produits sidérurgiques et, d'autre part, par l'implantation prochaine de nouvelles usines modernes aux performances techniques autrement plus rentables. Ce qui rend la visibilité encore plus compacte quant au devenir d'un complexe considéré comme le poumon économique de toute la région parce qu'employant plus de 6 000 travailleurs, sans compter les milliers d'emplois indirects qu'il génère. Le site de production d'El Hadjar considéré comme étant le moins rentable, comparé aux autres sites du groupe implantés un peu partout à travers le monde est, pour ArcelorMittal, une sorte de boulet qu'il traîne et n'eurent été les engagements pris avant la fusion entre Arcelor et Mittal, le complexe aurait fermé depuis longtemps.
Ce qui explique les atermoiements et les hésitations du groupe quant à la mise en place du plan d'investissement annoncé en grande pompe et qui avait quelque peu rassuré les travailleurs de l'usine qui craignaient pour leur emploi.
Différentes phases d'un investissement hypothétique, importations et perte de parts de marché
Le 13 septembre 2011, Smaïn Kouadria, (aujourd'hui député PT), alors secrétaire général du syndicat d'entreprise, avait annoncé que le fameux plan d'investissement de 500 millions d'euros était en cours et que le Comité des Participations de l'Etat avait donné instruction le 16 juin (2011) au groupe Sider détenant 30 % du capital à contribuer à ce plan à hauteur de son pourcentage. Le Fonds national d'investissement (FNI) ayant, dans la foulée, institué une agence de contrôle et de suivi de cet investissement de façon à veiller à sa bonne exécution. Le plan en question vise l'amélioration et le renouvellement de certains équipements destinés à la production de façon à porter les capacités du complexe à 2,4 millions de tonnes par an.
Dans un premier temps, ce sont les équipements stratégiques existants (filière fonte) qui subiront une sorte de lifting qui donneront à l'usine les moyens de production nécessaires pour atteindre les 1,4 million de tonnes par an.
Le haut-fourneau N° 2 sera remis en état, l'amélioration de la productivité, la mécanisation et la conduite process accompagnant cette opération permettront la production de 4 000 tonnes de fonte liquide par jour. Cet investissement coûtera 90 millions d'euros. L'agglomération N°2 sera à son tour remise à niveau avec des travaux de maintenance lourde, avec une rénovation totale de la cokerie à l'origine de bien des conflits entre syndicat et direction, coûteront 102 millions d'euros. Dans un second temps, c'est une véritable révolution que connaîtra le complexe puisque ses capacités seront presque doublées avec l'implantation d'une installation de réduction directe. Celle-ci, à elle seule, produira l'équivalent de toute la production du complexe avant son installation. La production totale oscillera autour de 2, 4 millions de tonnes par an. Elle coûtera 300 millions d'euros. Un investissement lourd qui rassure les 6 200 travailleurs du complexe quant à leur avenir, surtout que les besoins en acier du marché national augmentent d'année en année avec les plans quinquennaux qui se suivent. Selon un rapport des Douanes algériennes, boostée par les plans quinquennaux, la consommation de l'acier sur le marché algérien a connu une explosion depuis 2007, ainsi, elle est passée de 4,2 millions de tonnes en 2007 à 4,8 millions de tonnes en 2008 pour augmenter, encore, en 2009, avec 6 millions de tonnes et baisser en 2010 en se stabilisant autour 4,3 millions de tonnes, une baisse due au retard enregistré lors du lancement du plan quinquennal.
De cette consommation, le rond à béton représente, à lui seul, 47 à 50 % du marché total de l'acier, les tubes 18 à 23 %, le fer plat entre 15 et 17 % et le fil machine 9,5 à 10 %.
Le complexe sidérurgique d'El Hadjar ne couvrant que près de 30 % des besoins exprimés, le reste est pris en charge par les importateurs privés, une manne financière qui se chiffre en milliards de dollars. Rien que pour les tubes, l'Algérie a importé entre 2007 et 2010 la quantité de 3 770 252 tonnes de ce produit pour 9 278 492 240 dollars. Pour les produits longs et le fer plat, ce sont 2 345 028 tonnes qui ont été importés pour la coquette somme de 1 497 409 025 de dollars. C'est dire l'importance de ce marché que se partagent 14 importateurs implantés à travers le pays. Entretemps, la part de marché du complexe sidérurgique d'Annaba s'est effritée et ne couvre plus que 15 à 20 %, selon les fluctuations de sa production. Fluctuations dues essentiellement aux problèmes cités plus haut et qui, à ce jour, ne trouvent pas de solution.
La cokerie à l'arrêt depuis le 7 octobre 2010 n'est pas près de redémarrer et les importations de coke à partir des sites d'ArcelorMittal continuent. M. Smaïn Kouadria, alors secrétaire général du syndicat du complexe sidérurgique ArcelorMittal, nous avait déclaré, à l'époque, que la cokerie est stratégique puisque elle permet de transformer le charbon en coke nécessaire à la combustion pour le haut-fourneau mais qu'ils avaient un stock de 6 mois et que c'était largement suffisant pour couvrir les besoins du complexe pendant toute le durée des travaux et, si cela venait à se prolonger, ils importeraient cette matière première à partir des autres sites du groupe.
Cela s'est confirmé et l'importation du coke continue à saigner à blanc le complexe sidérurgique ArcelorMittal d'Annaba, ce qui s'apparente, visiblement, à un transfert déguisé de devises puisque ces sommes colossales «atterrissent» dans les comptes de la maison mère au Luxembourg ou à Londres.
ArcelorMittal Annaba importe des milliers de tonnes de coke au prix fort, c'est-à-dire entre 380 et 500 dollars la tonne de ce produit. La tonne de charbon importé revenait à 180 dollars la tonne, après sa transformation, on obtient 1,250 tonne de coke en plus des dérivés tels que le souffre et le goudron, lesquels étaient vendus.
Soit un gain net de 300 dollars à la tonne en plus des autres gains produits de la vente des dérivés. Quand on sait que chaque jour, le complexe engloutit 1 800 tonnes de coke, ce sont 900 000 dollars qui partent en «fumée» (sans jeu de mots) ; ajoutez à cela l'importation des billettes dont la tonne est à 500 dollars et que l'on en a importé en décembre 13 500 tonnes, on aura une idée sur la facture en devises qui est déboursée chaque année pour des résultats aussi maigres. Le stock de sécurité concernant cette matière première ne dépasse pas quelques semaines et si la programmation des navires n'est pas respectée, pour quelque incident que ce soit, le haut-fourneau s'arrêterait.
Ce n'est pas le cas pour le minerai de fer puisque le complexe en consomme quotidiennement 2 000 tonnes et le stock de sécurité constitué dépasse largement celui du coke puisqu'il est estimé mensuellement.
Exportations à l'arrêt
Les exportations des bobines (fer plat) se sont arrêtées net depuis des mois, les chiffres communiqués par la direction du port d'Annaba le confirment, le port dit industriel tourne au ralenti à telle enseigne que la direction a décidé de l'exploiter pour les autres types de marchandises (voir notre enquête du 10 décembre). Mais les déboires de cette usine à problèmes ne sont pas pour autant terminés puisque rien que pour l'année 2012 , les grèves à répétition et les affrontements entre travailleurs partisans du syndicat d'entreprise et partisans de Aïssa Menadi, ex- secrétaire général du même syndicat, ont fait perdre au complexe 99 millions de dollars en plus du retard de livraison des commandes passées par les clients.
Bras de fer UGTA/Syndicat d'entreprise
Ce qui est encore à craindre le plus est ce bras de fer entre l'Union de wilaya pilotée par M. Hémarnia Tayeb et le syndicat d'entreprise (SE) d'ArcelorMittal. En effet, suite à l'agression du secrétaire général de l'union locale Ugta de Sidi Amar par le secrétaire général par intérim de ce dernier syndicat, M. Daïfallah Mourad, rien ne va plus entre la hiérarchie et les syndicalistes. Le premier dument mandaté s'était déplacé au complexe pour superviser les élections en vue du renouvellement des instances du syndicat d'entreprise ; il fut pris à partie par des syndicalistes qui l'avaient empêché de mener l'opération. Dans une correspondance datée du 8 novembre passé, adressée à l'intéressé et dont une copie avait été transmise à la direction générale d'ArcelorMittal, l'Union de wilaya avait notifié à
M. Daïfallah sa suspension de toute activité syndicale et qu'un dossier avait été constitué en vue de sa comparution devant la commission de discipline qui aura à statuer sur ce cas de «dépassement grave en contradiction avec les statuts et le règlement intérieur de l'Ugta» est-il, notamment, souligné dans ladite correspondance. Dernièrement, le secrétaire général par intérim qui ne reconnait visiblement pas cette mesure a décidé de passer outre et d'organiser les élections pour le renouvellement des instances syndicales le 25 janvier 2013 avec ou sans la supervision de l'Union locale Ugta de Sidi Amar. Union locale qui, comme par hasard, vient d'être prise en main par Aïssa Menadi qui promet de revenir en force au complexe pour installer à la tête du syndicat des hommes qui lui sont restés fidèles. Cette bataille pour le contrôle du syndicat d'entreprise par ouvriers interposés n'est pas désintéressée et est sous tendue par des intérêts politiques et économiques que certains veulent accaparer. D'un côté, le PT qui a réussi à noyauter le complexe sidérurgique puisque l'ex-secrétaire général dudit syndicat a été élu député sous sa bannière et qui garde une influence certaine sur le cours des événements et de l'autre le FND qui compte rallier à sa vision les milliers d'ouvriers du complexe, trouvant en le sieur Menadi un allié de poids.
La zone de turbulences est donc prolongée et risque de perdurer, ce qui pourrait amener bien des difficultés au complexe sidérurgique qui pourrait, à la longue, fermer. Rien qu'à voir les objectifs fixés par le business-plan, 800 000 tonnes pour 2012, et les résultats prévus à fin décembre qui sont de l'ordre de 580 000, on a une idée claire de la gestion de cette entreprise.
La nationalisation fortement souhaitée
Au vu de la situation actuelle du complexe qui patauge toujours dans la zone rouge, certains appellent à la nationalisation de cette usine pour régler une fois pour toutes les problèmes auxquels elle est confrontée. «L'Etat est en mesure de reprendre en main la situation en nationalisant le complexe ou du moins appliquer la règle 51/49%, la main-d'oeuvre qualifiée est algérienne, les directeurs des unités et ateliers sont algériens, la plupart des services sont dirigés par des Algériens, il n'y a qu'une quinzaine d'expatriés surpayés et qui bénéficient d'avantages indécents pour un aussi maigre résultat» nous a déclaré un haut responsable au niveau du complexe sous couvert de l'anonymat.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : M R
Source : www.latribune-online.com