Diversification de la flore, élevage extensif... Après un énième incendie, en 2019, huit communautés rurales du nord-ouest de l’Espagne ont décidé de gérer leurs territoires autrement pour ne plus subir le feu
Leiro (Espagne), reportage
Les flammes déchirent la nuit à la sortie du virage et semblent couler jusque sur le bord de la chaussée. Plus haut, les troncs droits des eucalyptus dessinent une sorte de forêt d’allumettes qui brûlent depuis leur pied. «C’était le 26 mars 2019, se souvient Ánxela Miguens en montrant la vidéo. Il est entré par l’intervalle entre deux montagnes, poussé par le vent de nord-ouest, a pris de l’ampleur et est arrivé jusqu’au mur de ma maison.»
Derrière elle, un troupeau de chèvres monte sur ce flanc de colline ravagé par le feu il y a six ans, à Leiro, dans le nord-ouest de l’Espagne. Leur mission? Brouter la végétation pour éviter qu’elle ne grandisse de manière incontrôlée et constitue un combustible redoutablement inflammable l’été venu. Pour ne plus subir ces catastrophes, récurrentes dans cette région de la Galice, la Plateforme pour la défense de la montagne (une organisation rassemblant huit communautés de la région) a décidé de réparer son territoire pour le rendre plus résilient face aux flammes.
. © Louise Allain / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
La Galice est la région qui brûle le plus en Espagne, selon les données du ministère de la Transition écologique, compilées par l’organisation citoyenne Civio. Cet été encore, elle a été l’épicentre de la vague d’incendies la plus ravageuse du siècle dans le pays. Sur les 382.000 hectares partis en fumée depuis le début de l’année (dont 338.000 rien qu’en août), plus du tiers l’ont été dans la région.
Paradoxal, pour un territoire situé à l’extrémité nord-ouest du pays, sur la côte atlantique, dont le climat humide rappelle celui de la Bretagne. Mais les causes sont connues et rappelées par les experts à chaque nouvel épisode: le manque de planification territoriale, l’abandon des zones rurales et le manque de gestion des masses forestières. Combinés à une culture des brûlis fortement enracinée dans cette zone et au changement climatique, les incendies y sont de plus en plus destructeurs.
«On s’est tous dit que cette fois, il fallait qu’on change quelque chose»
«Il y a une zone [forestière] “monospécifique” ici, avec beaucoup d’eucalyptus. Les flammes y sont plus hautes et brûlent d’une manière plus violente que dans une pinède, une châtaigneraie ou une forêt de chênes. Tu ne peux pas y aller avec une batte à feu, comme le font normalement les habitants en Espagne. S’il n’y a pas de moyens aériens, tu ne peux rien faire, explique Ánxela, ingénieure forestière de formation. J’ai failli renoncer. Puis, on s’est tous dit que cette fois, il fallait qu’on change quelque chose.»
La «communauté de montagne partagée» dont elle est membre — un territoire commun géré par les habitants — cherche des alternatives et invite celles aux alentours à s’unir à elle. Sept autres l’ont rejointe pour constituer la Plateforme
. Des chèvres broutent sur une parcelle brûlée en 2019. Les eucalyptus en fond ont donc moins de 6 ans. © Alban Elkaïm / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Réinstaller l’élevage extensif pour brouter les buissons, rompre les monocultures arboricoles avec des essences moins inflammables, diversifier les usages au bénéfice des habitants pour qu’ils s’impliquent de nouveau dans la gestion de leur environnement… Les comuneiros sont allés puiser dans les vieilles recettes de leurs aïeuls. Celles d’avant la Révolution verte, imposée pendant la dictature de Francisco Franco (1939-1975) pour convertir le pays à un modèle productiviste d’exploitation des ressources naturelles.
«Les logiques de production antérieures sont souvent regardées comme inefficaces et peu rentables. En réalité, elles étaient très efficaces dans leur manière d’exploiter le territoire de façon durable», estime Adrián Capelo, chargé du Laboratoire écosocial du Barbanza.
Lancé par la fondation Ria — une structure qui travaille sur l’aménagement durable du territoire en Galice —, ce projet de recherche vise à expérimenter le retour aux pratiques historiques des communautés rurales de la péninsule du Barbanza, langue de terre coincée entre deux estuaires (ría en espagnol), juste au sud-ouest de la capitale régionale, Saint-Jacques-de-Compostelle. Il a été récompensé par le ministère de la Transition écologique et du Défi démographique parmi 39 «initiatives exemplaires» dans le pays.
- Un projet plus large
En 2021, la fondation a lancé un appel à projets pour passer de la théorie à la pratique. Sans se porter candidate, la Plateforme pour la défense de la montagne a pris contact avec la fondation, car l’esprit semblait coller à ses objectifs. «Ils avaient déjà une série de propositions solides, on les a aidés à les mettre en forme et à formuler une candidature pour des subventions», développe Adrían Capelo.
La plateforme a intégré un projet plus ample auquel participent plusieurs groupes de recherche de l’université de Saint-Jacques et de l’université Pablo de Olavide, située à Séville. Il englobe également la fondation Montescola, de Joam Evans, le père de «brigades de déseucalyptisation» visant à éradiquer ces arbres qui favorisent les incendies.
. Lire aussi: Incendies: pourquoi l’eucalyptus est au centre des tensions en Espagne (A lire sur site ci-dessous)
Régénérer les sols, restaurer la biodiversité, faire participer les habitants, instaurer un modèle économique viable... le laboratoire revendique une vision globale du problème. En 2024, le projet a été sélectionné par le ministère de la Transition écologique pour une aide européenne de 1,9 million d’euros, dont 980.000 revenant à la plateforme.
Celle-ci en a profité pour mettre ses plans à exécution, recrutant 10 personnes, dont 3 bergers pour remettre des troupeaux sur place. «J’avais travaillé toute ma vie dans le secteur de l’aluminium, puis je me suis retrouvé au chômage, raconte Ángel, l’un de ces nouveaux venus. C’était une très bonne opportunité pour moi de travailler dans la nature, avec les animaux, et de prendre soin de la montagne. Avec les feux qu’on a eu cette année, on voit que c’est important. La prévention, c’est prendre soin de la montagne toute l’année.»
. Ánxela Miguens fait partie des trois bergers et bergères engagés par la Plateforme pour la défense de la montagne. © Alban Elkaïm / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Il se relaie avec ses deux collègues pour s’occuper tous les jours du troupeau fixe, à Leiro, et des troupeaux qui sont déplacés en fonction de besoins sur les zones à «nettoyer» des broussailles sur les terrains de la communauté.
- Retrouver des essences locales
Alors qu’Ángel est allé s’occuper de l’autre troupeau, une averse éclate sur le flanc de la montagne. Ánxela va trouver les chèvres, montées tout en haut du terrain. «Il paraît qu’elles ne mangent pas les fougères [un combustible en cas d’incendie], mais en fait, si. Il semble même qu’elles attaquent les jeunes eucalyptus [dont les feuilles sont toxiques]», observe-t-elle en attrapant son téléphone pour documenter ce constat.
. À droite de la route, la parcelle gérée par une communauté de montagne partagée et débarrassée de ses eucalyptus, en 2019 et en 2025. © Alban Elkaïm / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
900 mètres plus loin, de fines tiges se dressent çà et là au milieu d’un champ de fougères dégagé, où la vue atteint la mer, entre des forêts d’eucalyptus qui s’étendent jusqu’aux reliefs à l’horizon. Dans quelques années, si tout se passe bien, ce lieu sera une châtaigneraie. Moins inflammable et composé d’essences locales, cet environnement abrite une riche biodiversité.
. Ánxela Miguens et un jeune châtaigner, espèce moins inflammable que les eucalyptus. © Alban Elkaïm / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Pour l’heure, il faut encore veiller à ce que les eucalyptus coupés il y a peu ne repartent pas. Des pousses se font déjà voir. «Nous ne souhaitons pas éliminer tous les eucalyptus. Cet arbre peut avoir une logique par endroit, sur des terrains pauvres ou complexes. Mais ils ne peut pas accaparer le territoire», estime l’ingénieure forestière.
- Financement en danger
Un peu plus bas sur le terrain, des tuteurs marquent les périmètres d’expérimentation de différents apports naturels à la terre (algues, coquillages broyés...). L’expérience, menée par un groupe de l’université de Saint-Jacques, vise à tester différentes options pour régénérer un sol appauvri. « Tirer des conclusions sur une année n’a pas de sens. C’est trop court, estime Ánxela. Les châtaigniers ne seront pas de vrais arbres avant des années. Le projet ne peut donner de résultats que sur le long terme, mais la subvention ne dure qu’un an. Comment trouverons-nous les ressources pour continuer?»
À partir de la fin de l’année, la plateforme craint de ne pouvoir conserver qu’un seul berger sur les trois employés actuellement. Elle s’est mise à la recherche d’autres financements, publics comme privés.
«Les autorités devraient appuyer les communautés locales sur ce type de projets en amont. C’est mieux que de distribuer des aides aux sinistrés une fois que tout à brûlé», constate-t-elle.
Photo: Les eucalyptus, omniprésents dans le nord-ouest de l'Espagne, sont pointés du doigt par les habitants, qui les accusent de faciliter la propagation des incendies. - © Alban Elkaïm / Reporterre
Pour voir l'article dans son intégralité avec toutes les illustrations et l'article en annexe: https://reporterre.net/Chevres-et-chataigniers-ces-habitants-protegent-leur-terre-des-incendies
Par Alban Elkaïm
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Alban Elkaïm - 16 septembre 2025
Source : https://reporterre.net/