Algérie

Le Salon du livre à Paris: retour sur une polémique

Etonnante mais intéressante à plus d?un titre, cette polémique, chez nous, sur le boycott du Salon du livre à Paris. Au départ, le problème est apparemment simple: le Salon de Paris célèbre le 60eme anniversaire de l?Etat d?Israël et Israël en est ?l?invité d?honneur?. En d?autres termes, le salon est politisé et la littérature est prise en otage, instrumentalisée. Il s?agit d?ailleurs d?une opération de large envergure qui touche aussi le salon du Livre de Turin, en Italie, des festivals de cinéma, comme celui de Mons en Belgique, dédiés eux aussi à ce 60eme anniversaire. Impossible donc de cautionner cela par sa présence. Et pourtant, chez nous, il y a polémique autour de la question de la participation. C?est ainsi que Mohamed Benchicou , qui décide pourtant de ne pas participer à ce salon, laisse entendre, dans un texte du 15 mars, que les organisations des éditeurs arabes, dont le syndicat algérien des éditeurs, ont décidé du boycott car ce sont des organisations ?satellisés? par les régimes arabes, et que si lui, n?y participera pas, c?est pour d?autres raisons. Quelles sont ces raisons, et en quoi elles sont différentes ? On le cherche en vain dans ses explications puisqu?elles nous apprennent seulement, ce que tout le monde sait, qu?Israël, comme de coutume, tue actuellement à Gaza.Mais alors, question:quand on est vraiment pour le boycott, quel intérêt y a-t-il à dénoncer ou à regretter le fait que les régimes arabes sont aussi pour ce boycott? La vraie question est, pour chacun de se situer par rapport à ce boycott, s?il est juste ou non. C?est tout.C?est donc une incohérence, mais dont on a l?explication donnée par Benchicou lui même lorsqu? il écrit: ? qu?il est pénible d?être forcé au partage du choix hypocrite des tyrans arabes?; il le dira même une autre fois:? C?est dire à quel point il est pénible d?être forcé de partager le choix fourbe de nos autocraties arabes?.Il faut noter les mots ?forcé?, ?pénible?, le voilà l?aveu. Ce serait donc un boycott à contre coeur. En effet, Benchicou est ?forcé? par qui? Certainement pas par le pouvoir puisqu?il le dénonce et arbore son indépendance à son égard. Cela lui est pénible pourquoi? De ?partager ce choix fourbe?. Le lapsus est étonnant: ce qu?il dit partager c?est donc... un ?choix fourbe? !Par qui est-il donc ?forcé? ? Forcé par l?opinion chez nous qui ne comprendrait pas la participation à ce salon. Il serait alors, bien plus proche des régimes arabes dont ils dénoncent l?hypocrisie et qui n?agissent que par peur de leur opinion. Mais aussi, ?forcé? par Israël et son comportement actuel dans les territoires occupés. Car, comme il le dit lui même: ?Oui, on ne saurait prendre part à un Salon qui glorifie un Etat au moment même où il extermine des enfants ! C?est tout?. Ce qui veut dire aussi qu?il aurait participé à ce salon, où l?invité d?honneur est Israël, si celle ci ( hélas!...) n?avait pas massacré à Gaza. Cela sonne comme un reproche : voilà à quoi, vous nous obligez... Ce n?est pas Israël, en tant que fait colonial, qui est dénoncé, ce sont simplement ses méthodes, comme si l?un n?impliquait pas l?autre.Cela se précise par ailleurs par la suite, lorsqu?il reproche aux régimes arabes de masquer hypocritement ?un mouvement diplomatique souterrain arabe qui se dirige vers la normalisation avec Tel-Aviv et dont l?Algérie est une des actrices principales.? Pourtant, on s?en souvient, le journal ?Le Matin?, avait envoyé il y a quelques années, une délégation de ses journalistes en Israël. Il avait déclenché à cette occasion une campagne pour la normalisation des relations avec l?Etat hébreu et où il vantait la ?démocratie israélienne?. Benchicou est donc, là encore, plus proche des agissements de ces régimes qu?apparemment il dénonce. Ou alors, leur reproche-t-il au fond, seulement de ne pas aller plus loin. Que de contradictions et d?incohérences. Le discours si adroit, si apparemment plein d?une indignation vertueuse qu?il soit, ne peut rien y changer. Comme dirait Sartre: ?les hommes sont ce qu?ils font?.Cette admiration pour Israël transparaît d?ailleurs dans ce qu?il écrit. Ainsi, d?un poète israélien, qui dénonce les agissements de l?armée israélienne contre les palestiniens, il dit, qu?il peut écrire ainsi librement, parce qu? ?il est israélien?. Le fait d?être israélien devient alors en soi, par définition, un label, une garantie, une qualité intrinsèque, une chance pour un être humain sur cette planète! Ce n?est pas parce que ce poète est un homme courageux, un esprit libre, c?est parce qu?il ?est israélien?! L?Afrique du Sud était le pays de l?apartheid mais il était une démocratie... pour les blancs. La France était une démocratie qui massacrait et opprimait dans ses colonies. Quand de grands écrivains français dénonçaient ces crimes, personne, y compris eux, n?aurait songé à y voir un alibi au colonialisme ou une raison pour admirer la France.(1)Benchicou a beau dans le même texte fustiger Bigeard, mais c?est trop facile, la cause, là, est depuis longtemps entendue. Le courage, aujourd?hui, c?est de dénoncer les formes actuelles du colonialisme. Quelle est cette conception qui arrête la démocratie aux frontières des Etats occidentaux, et qui ne tient pas compte, même si cela n?apparaît pas immédiatement, que tout cela forme un tout, que la domination des uns a besoin de l?absence de démocratie chez les autres. La démocratie ne sera jamais réelle, y compris au sein des démocraties, si elle n?est pas mondiale, mais c?est un autre débat, celui certainement de ce 21eme siècle. Décidément cette polémique sur ce salon du livre est pleine d?enseignements. Elle nous mène plus loin que l?événement lui-même.L?écrivain Yasmina Khadra, directeur du Centre culturel algérien à Paris, intervient lui aussi dans le débat. Interviewé par une chaîne de télévision française, il dit bizarrement au sujet de l?affaire de ce boycott, à peu près ceci:?Tout cela montre comment la question palestinienne devient de plus en plus gênante pour tout le monde?. ?Gênante?. ? Les palestiniens seraient-ils gênants?Lui aussi, dans un texte du 17 mars, paru dans le journal ?l?Expression?, éprouve le besoin de préciser que sa décision de boycotter le salon ? n?a rien à voir avec celle des gouvernants arabes? comme s?il fallait ainsi prouver son indépendance et que les mille et un motifs pour un écrivain de boycotter ce salon ne suffisaient pas. On comprend mieux par la suite ce souci lorsqu?il dénonce le mépris de ceux qui ne voient dans les écrivains arabes que ?des scribouillards du régime?. Et il ajoute:? des journalistes parisiens ont trouvé ma décision ?décevante?, ?instrumentalisée par le Pouvoir algérien? puisque, désormais, je suis le ?très officiel directeur du Centre culturel algérien?. Quel est donc ce besoin de montrer sans cesse patte blanche à l?autre, et de continuer ainsi à naviguer dans le cercle de l?aliénation. C?est pourtant de cette aliénation dont il est question, au fond, dans le texte de Khadra , même s?il n?en parle pas expressément.. C?est ainsi qu?il a le mérite d?aborder franchement certains problèmes, et, de mettre le doigt sur la dépendance culturelle et matérielle de l?écrivain, notamment francophone algérien. ?Il (Shimon Peres) entend ainsi sanctionner les écrivains récalcitrants, qui seront exclus médiatiquement et, ainsi, brisés dans leur carrière littéraire.? Dit Khadra , et plus loin:? ma carrière littéraire dépend de Paris et non pas d?Alger. Si j?étais un corrompu, j?aurais naturellement cédé aux pressions des médias parisiens, puisque Alger ne peut ni me protéger ni doper ma verve d?écrivain?. Du coup, on comprend mieux les non dits, les véritables raisons, les contradictions, les hésitations, les enjeux cachés, bref le vrai problème qu?a posé à certains le boycott de ce salon.  (1)Au fait, à propos de ?démocratie israélienne?, le gouvernement israélien n?a donné droit qu?aux écrivains israéliens écrivant en hébreu de participer au salon de Paris, et pas à ceux écrivant en Anglais ou en Russe. Nos écrivains en français ne connaissent pas ce genre de discrimination.
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