Algérie

Évocation. Rachid Mimouni et les autres Face à l’air du temps


Beaucoup d’entre nous se rappellent cette figure emblématique de la littérature algérienne contemporaine. Mais qu’en est-il de nos jeunes d’aujourd’hui ?

Comment mettre fin à un cycle de silence inadmissible imposé par une machine systématique qui broie tout sur sa route, et rattraper un grand retard culturel qui commence à peser lourd avant de devenir un gouffre, isolant notre intelligentsia de son espace naturel ? Des questions trop graves nous sautent à la figure, rappelant du coup notre incapacité d’agir positivement. Pourquoi toute cette indifférence ? A qui profite cet oubli de Mimouni, injustifié et même criminel ? Est-il une simple absence ou bel et bien le fruit d’une machine bien rodée, sans esprit et sans nom apparent, qui écrase tout ce qui bouge sur son sillon de passage ? Notre mémoire s’est-elle fatiguée d’une manière prématurée, à telle enseigne qu’elle n’arrive plus à retenir son âme vivante, ses artistes et ses écrivains ? Pourquoi ce rejet de soi-même ? Peut-être que leurs écrits et leurs productions dérangent parce qu’ils nous mettent face à une vérité qu’on veut à tout prix occulter. Peut-on effacer une histoire douloureuse par simple désir ou à coups d’abstractions et de refoulements ? Peut-on en vouloir à l’écrivain parce qu’il a démantelé, sans relâche, le système qui a généré l’islamisme et autres fléaux qui freinent toute évolution du pays, dont l’affaire Khalifa n’est que la partie visible d’un chantier de destruction systématique ? Depuis Le Printemps ne sera que plus beau, en passant par Le Fleuve détourné, L’honneur de la tribu, Une Peine à vivre, jusqu’à La Malédiction, une seule thématique fondée sur la volonté de ne jamais trahir l’écriture, quitte à faire face à cette machine à tuer, silencieuse et broyeuse. Une guerre est toujours aveugle. Elle s’impose par calcul ou par intérêt, peu importe. Face à cette machine, on n’a pas trop de choix que de se défendre par tous les moyens possibles, même les plus rudimentaires. Mais une mémoire, c’est presque l’antipode d’une guerre, sa négation. Elle est d’abord préservation. Une mémoire collective, c’est comme l’identité, ça s’assume d’abord et ça se discute après. Si excuses il peut y avoir pour justifier les guerres, rien ne justifie l’amnésie. Les années noires ont fait perdre à notre pays une matière grise irremplaçable, il faudra vraiment attendre longtemps pour voir émerger à nouveau un semblable de Alloula, de Djaout ou Bakhti Benaouda (Allah yarhamhoum). L’air du temps nous impose, par différents procédés, la politique de l’oubli ou tout simplement une certaine amnésie autorisée. Il y a un temps pour la guerre, un autre pour la paix. C’est exact. Mais seulement voilà, tourner une page noircie par les événements suppose au préalable une lecture attentive de cette page par tous les concernés et savoir en tirer les leçons et les conséquences. Tourner une page dans une histoire quelconque a au moins le mérite de nommer un coupable et une victime dans la perspective noble d’un pardon. L’amnésie ne se décrète jamais. Il faut donc s’installer à l’extérieur de l’air du temps pour lire une ligne de cette page, dans le livre du silence, que le temps n’a pas éteint. Rachid Mimouni est l’exemple parfait de cet oubli. Beaucoup d’entre nous, parmi les plus avertis, se rappellent cette figure emblématique de la littérature algérienne contemporaine. Mais qu’en est-il de nos jeunes d’aujourd’hui ? La génération des années noires ? Dans le meilleur des cas, le nom de Mimouni résonne dans leur mémoire comme le dessin abstrait d’un Miro ou d’un Picasso. Inutile de rappeler que depuis sa mort tragique, Mimouni n’a bénéficié d’aucun hommage digne de la grandeur de son œuvre. Aucune rencontre, aucun colloque de valeur nationale. Un black-out non expliqué a fait que Rachid Mimouni n’a eu presque aucune faveur de la part des organisateurs d’activités littéraires dans notre pays. N’est-il pas raisonnable de faire de l’anniversaire de la mort de Mimouni, par exemple, une journée pour la vie et la continuité du beau, malgré les déceptions accumulées qui jonchent son œuvre immortelle laquelle attend toujours une main généreuse qui la mettrait à la portée des nouvelles générations pour effacer un nihilisme qui pointe déjà le nez dans un horizon non lointain. Il me reste en mémoire, du dernier hommage organisé à Paris par son ami Georges Morin, la bande sonore dans laquelle est reprise une interview accordée en 1994 par Rachid Mimouni à Ahmed Naït Balek de Beur-FM. La voix de Mimouni résonnait avec force, pleine et mesurée. Elle dégageait une plénitude immortelle, et une lucidité irréprochable qui nous renvoyait à nous-mêmes et nous poussait à réfléchir sur notre avenir et celui de la modernité dans notre pays. Dans l’œuvre de Mimouni, il y a toujours cette leçon généreuse et didactique qui nous rappelle à chaque fois nos blessures et les conséquences d’une mémoire brimée. Dans son écriture, on sent émerger les odeurs et les parfums des villes et des villages, les cris de détresse des gens ordinaires, la déprime des femmes, mais aussi le courage des uns et des autres devant l’infamie d’un système qui agonise, mais qui ne meurt jamais. Certes, Mimouni n’est pas le seul à vivre cette aubaine ou cette perte de sens, il est juste une phrase dans ce gros pavé qu’on nomme l’indifférence. Combien un pays comme l’Algérie, si riche par sa mémoire ancestrale brimée, se retrouve aujourd’hui appauvri et victime de ses propres pièges : le système de négation. Un peuple sans mémoire est un peuple voué à la mort et l’extinction. La culture est l’antipode de la déraison et de la négation. La dernière rencontre de Boumerdès, autour de l’œuvre de Mimouni, organisée par la direction de la culture, la formidable pièce de l’infatigable Hamida Aït El Hadj, tirée du Fleuve détourné, adaptée, avec une grande noblesse pour l’idée génératrice du roman de Mimouni, par Omar Fatmouche, sont des gestes annonciateurs, justes et d’une formidable générosité, mais qui, hélas, ne suffisent pas. Que coûterait à l’Algérie l’achat des droits des romans de Mimouni pour en faire un des tomes d’une pléiade de la littérature algérienne comprenant tous les auteurs ? Ce n’est ni trop demander ni l’argent qui manque pour une telle entreprise historique et noble. C’est aussi notre façon de rêver et de refuser les diktats ravageurs de l’air du temps.
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