C'estdevenu presque un rite funéraire cadencé avec une division en plusieurs actes: 1°- Un bulletin météo annonce beaucoup de pluies. 2° - Personne ne s'en souciecar la pluie est une bénédiction du Ciel et les Algériens sont un peuple peutourné vers les prévisions, sauf celle du jugement dernier. 3° - La pluie tombeénormément dans un endroit construit comme une impasse, s'accumule et faitrevenir à la vie des oueds transformés en trottoirs, en extensions urbaines ouen coopératives immobilières. 4° - Cela dure un quart d'heure mais suffit pourdémontrer que poser un parpaing sur un autre ne suffit pas pour se réclamer dela maîtrise de la nature. 5° - Brusquement il y a des morts mais personne n'ypeut rien car comme la population, l'Etat, son wali, son téléphone, la routeprincipale et le plan ORSEC, tout est sur papier, rien n'est sous la main.
6°- Un quart d'heure après, les eaux refluent, l'oued se retire vers le robinetdes nuages noirs, la boue remplace la rue et on commence à compter les morts. 7°- La population s'organise face à la mort comme elle n'arrive pas à s'organiserface à la vie, compte les survivants puis se tourne vers l'Etat qui lui-même setourne vers elle pour fonder une nouvelle fraternité dans le deuil. 8° - Lewali sort en personne, participe au secours, ses « gens » l'entourent avec zèle,on répare le téléphone, on crée une cellule de crise, on compte les sinistrés. 9°- La confusion: il y a beaucoup de morts mais curieusement le nombre derescapés dépasse celui de la population initiale, les Algériens étant rodés àce jeu de multiplication par le deuil et le sinistre. On sort les sacs desemoule, Ould Abbas arrive annoncé par une colombe, l'oued n'est plus là, il nereste que les pierres qui peuvent servir aux émeutes.
10°- Une partie de la population fait son deuil, une autre y prend prétexte pourcoller sa liste à la liste des victimes du 1er novembre, du 1er octobre, du 11septembre et se mettre en colère, réclamer plus de semoule, accuser l'Etat etattendre l'argent et de nouveaux logements. 11° - On ne dort pas impunémentdans le lit d'un oued parce que l'oued n'est plus là: après le déluge, la terrerevient.
Certainsexpliquent la chose par le souci céleste d'assainir les moeurs, d'autres parKatrina et les derniers en accusant l'Etat. Personne ne dit que c'est à causede tout le monde car le plus urgent pour l'Etat est de démonter qu'il estvivant et pour les rescapés qu'ils sont tous des survivants. 12° - On enterreles morts puis on se met à reconstruire: pas le pays mais le lit de l'oued.
Assissur une pierre blanche, un vieillard explique que c'est à cause du déboisementque la nature a des pneus trop lisses et que pour être sauvé il faut avoir la foimais savoir construire des arches. Personne ne l'écoute: la terre est devenueun lot de terrain, l'oued, une plaque à l'entrée du village. Construire unechaloupe n'est pas possible sans bois et c'est passible de prison en ces tempsde fuite. C'est de l'humour mais c'est un peu la vérité. Le un tiers desvillages algériens s'appelle Aïn X, le second tiers Sidi Y, le reste s'appelleOued Z. Curieusement tout le monde s'y étonne de voir revenir l'oued concerné.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com