
M. Martinez est docteur en sciences politiques, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient. Il est l'auteur de plusieurs publications sur la problématique de la rente des pays arabes exportateurs d'énergie. Parmi ses publications, une recherche intitulée «Algérie : les illusions de la richesse pétrolière», ou encore «Algérie : le calme avant la tempête». Depuis le printemps arabe, le chercheur a consacré plusieurs travaux à la transition politique en Libye, la contestation sociale au Maghreb et «Les nouveaux défis de l'Algérie».-Y a-t-il un enjeu économique à prendre en compte par les partenaires occidentaux (UE et Etats-Unis) de l'Algérie dans leur approche de la prochaine élection présidentielle 'En ce qui concerne l'Union européenne, il y avait des attentes comme vous l'avez vu. Un rapport a montré que les réformes qui avaient été esquissées par l'Algérie n'ont pas été véritablement mises en ?uvre, et donc il y a une certaine déception en matière de réformes économiques. Mais, en vérité, les véritables attentes de l'UE sont assez simples du point de vue économique, c'est que l'Algérie reste un fournisseur de gaz et de pétrole, sûr et sécurisé au regard de son rôle majeur dans le dispositif d'approvisionnement de l'UE. Cela, d'autant plus qu'avec ce qui s'est passé entre l'Ukraine et la Russie, les Européens regardent avec attention comment l'Algérie évolue parce qu'elle fait partie, avec la Russie et la Norvège des grands pays exportateurs de gaz vers le continent.Maintenant, chacun est conscient que l'Algérie a quasiment une économie exclusivement dépendante des hydrocarbures, et c'est inquiétant dans la mesure où cette dépendance ne lui permet pas d'avoir une économie hors hydrocarbures, une économie des services productifs ou une agriculture qui permettrait à la fois de créer de la richesse et des emplois, et aussi de rendre plus équilibrée la structure économique du pays. Car il est clair qu'une économie aussi dépendante du pétrole est menacée en permanence par le marché international. Il suffirait que les prix s'effondrent pour que l'Algérie connaisse un très sérieux problème de financement et de budget.-Qu'en est-il des Etats-Unis 'Les Etats-Unis ont une approche un peu différente parce qu'ils ne sont pas du tout dépendants des hydrocarbures algériennes. Ils ont leur propre réserve de gaz de schiste et peuvent même être concurrents de l'Algérie si demain les Etats-Unis exportent du gaz vers l'Europe par exemple. En revanche, ils sont beaucoup plus intéressés par l'économie algérienne dans la mesure où celle-ci est une possibilité de démocratiser le régime. Ils considèrent notamment qu'avec les initiatives d'Eisenstadt I et II qu'il faut aider l'Algérie à développer ce qu'on pourrait appeler une classe d'hommes d'affaires ou d'acteurs économiques indépendants de l'Etat afin qu'ils puissent permettre l'émergence d'une classe d'entrepreneurs qui accompagne par la suite le processus de transformation politique du régime. Leur intérêt est politique évidemment, mais pas seulement. S'il se développe une économie hors hydrocarbures, les Etats-Unis pensent qu'ils auront beaucoup à escompter en matière d'investissements, de partenariat. L'Algérie est pour eux un pays certes riche avec lequel ils ont de bonnes relations, mais ce n'est pas le pays émergent comme les pays d'Asie par exemple qui suscitent un très fort engouement aux Etats-Unis. -Jusqu'à quel point ces approches peuvent-elles influencer les positions de chacun de ces partenaires vis-à-vis de la prochaine élection 'Le problème, c'est que cette élection soulève des réticences et un peu d'incompréhension. C'est parce qu'on considère que l'Algérie a un grand rôle à jouer et qu'elle le prend si peu au sérieux. L'Algérie offre un spectacle qui est un peu dérisoire, qui est celui d'une organisation d'une présidentielle sans un Président. A un moment où il y a une très forte demande dans la région d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient pour avoir des institutions politiques, légitimes, fortes et compétentes. Il y a, à ce niveau-là, quelque chose d'incompréhensible. Comme personne ne souhaite s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Algérie, il y a un silence gênant et surtout on ne comprend pas aujourd'hui comment on peut organiser une telle élection.-La France, qui a avec l'Algérie une relation historique et parfois houleuse, a perdu des parts de marché par rapport à ses concurrents. Ces données peuvent-elles jouer un rôle dans son positionnement par rapport à la prochaine élection 'Pour la France, il y a aujourd'hui d'excellentes relations avec l'Algérie. Il faut bien se rendre compte que le premier voyage du président Hollande en Afrique du Nord, il l'a été pour l'Algérie est c'est extrêmement rare. En général, les Présidents français partent d'abord au Maroc. Il y a une volonté d'afficher une très bonne relation avec l'Algérie.Ensuite, l'Algérie a été pour la France un partenaire déterminant dans la guerre au Nord du Mali et elle a continué à travers son aide militaire et l'approvisionnement des soldats français. Le rôle que l'Algérie joue au Sahel est quelque chose de très important. Sur le plan économique, il est vrai que l'Algérie et la France, notamment sous la présidence de Sarkozy, avaient de nombreux problèmes et donc on peut imaginer que les parts économiques de la France se soient réduites par rapport à certains pays. Mais peut-être que du point de vue français, on considère qu'il faut d'abord avoir une relation avec les responsables politiques algériens afin d'espérer de meilleures relations économiques et commerciales.-La venue de John Kerry et l'annonce par l'UE qu'elle ne viendra pas superviser les élections ne sont-elles pas déjà une prise de position 'Je crois que du point de vue des Etats-Unis, il y a une volonté et ce quelle que soit la configuration que les élections se passent bien parce que l'Algérie est un acteur important en matière de lutte contre le terrorisme, de politique au Sahel et de coopération militaire en Méditerranée.L'Algérie est donc un partenaire avec lequel il faut travailler sans aucune réserve. Cela ne veut pas dire que les Européens ne considèrent pas qu'il y a une élection à proprement parler en Algérie avec une campagne et des candidats, ce que tout le monde salue d'ailleurs. Le problème, c'est que cette élection dans le contexte actuel paraît surprenante pour les Européens, qui sont beaucoup plus proches et sans doute beaucoup plus concernés par la stabilité et la sécurité de l'Algérie que peuvent l'être les Etats-Unis.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : El Watan
Source : www.elwatan.com