Opacité sur les couffins de la misère
A l’approche du mois du jeûne, les tristes scènes des files interminables de distribution des couffins de Ramadhan reviennent, apportant le démenti aux bilans triomphalistes du gouvernement, alors que ces opérations de distribution ne connaissent aucun contrôle des autorités, ni de contrepouvoir de la société civile...
Depuis quelques jours seulement, de nombreuses APC ont lancé la désormais et malheureusement traditionnelle opération de distribution des couffins du Ramadhan. Généralement, les responsables locaux ne font jamais l’économie de la publicité sur ce genre d’actions, de nombreux P/APC en faisant un fonds de commerce, alors que pour des présidents d’association, généralement, il s’agit d’un justificatif tout trouvé pour leur propre agrément, et ce, en profitant de la misère des autres. Depuis toujours, ces opérations sont présentées comme des actes de distribution de denrées alimentaires de première nécessité à des familles dites nécessiteuses. Le couffin en question contient notamment de la semoule, de l’huile de table et d’autres denrées alimentaires de première nécessité que l’on peut évaluer dans le meilleur des cas à moins de 5.000 dinars. Quant aux bénéficiaires, à en croire les multiples responsables gouvernementaux qui se sont exprimés sur le sujet, ils sont identifiés par les services sociaux des APC avec l’aide, dit-on, des «associations locales qui connaissent le terrain».
A ces familles, un dossier est exigé, comprenant des pièces administratives attestant de leur état de pauvreté, comme la preuve de l’absence de revenu ou la taille du ménage. C’est ce même procédé qui est utilisé pour la distribution des repas dans les restaurants de la rahma, les bénéficiaires devant présenter une carte de nécessiteux qui leur est octroyée dans ce sens.
Ce n’est pas la majorité des familles qui ne parviennent pas à boucler les fins de mois qui bravent le regard de la société pour se porter sur les listes des nécessiteux.
C’est d’ailleurs ce qui rend le problème moins grave. Mais il reste qu’une grande opacité subsiste sur l’argent de la solidarité du ramadhan: Qui en profite vraiment? Comment ?
Si les autorités centrales se contentent des comptes-rendus statistiques que leur font parvenir les Collectivités locales, sur le terrain, les choses ne sont pas aussi claires.
D’abord, les critères de sélection des familles nécessiteuses ne sont pas connus de tous. Quand le ministre de la Solidarité annonçait, il y a moins de trois ans de cela, qu’il n’y a pas de pauvres en Algérie et qu’il n’existe que quelques familles dans le besoin, il fixait aussi le seuil de pauvreté à 3.500 dinars par mois.
Or, qui peut faire survivre sa famille en Algérie avec une somme pareille? En vérité, le nombre de pauvres en Algérie est nettement supérieur à ce que les autorités avancent et le peu de volonté du gouvernement à donner la véritable image de la réalité sociale ne permet pas une bonne appréhension du phénomène. Et à observer le nombre de personnes qui font la chaîne dès 6 heures du matin, pour retirer leur couffin, ou à 15 heures devant les restaurant de la rahma, il y a de quoi déduire que l’affirmation officielle d’une amélioration du revenu des Algériens est plus que relative…
Se pose alors le problème de l’aide de l’Etat, lorsque les pauvres la demandent. Sans outil méthodique, les APC s’appuient, dit-on, sur les associations et les comités de quartier pour identifier les bénéficiaires. De quelle garantie le maire ou les vice-présidents d’APC disposent-ils pour s’assurer de la bonne foi de leurs partenaires sociaux? De quelles preuves disposent-ils pour être certains que les listes proposées ne contiennent aucun «pistonné» et, plus important encore, qu’aucun véritable nécessiteux n’a été oublié?
En outre, qui contrôle les APC pour que l’on soit certain que les directives du gouvernement sont appliquées à la lettre et afin d’être certain que les chiffres sur les dons et les quantités avancés sont bien réels? Pourtant, à voir le nombre de maires et d’élus locaux qui traînent des affaires en justice, le volume des marchés publics douteux, les distributions contestées des lots de terrains ou encore les malversations opérées sur l’argent du filet social, il y a longtemps que le niveau de la corruption que l’Etat dit vouloir combattre est suffisamment élevé pour inciter à une étroite surveillance de ce genre d’opération où beaucoup d’argent est subitement distribué à grande échelle.
Depuis que ces fameuses opérations de solidarité existent, l’on n’a vu aucun rapport détaillé, aucune enquête publique, ni du gouvernement, ni du Parlement, ni de l’IGF qui devrait suivre de très près la destination de cette partie des deniers publics. Rien de tel!
Sur un autre versant de la question, il y a lieu de s’interroger sur l’efficacité de ces fameux couffins à réellement mettre les nécessiteux à l’abri du besoin tout le long d’un mois des plus coûteux. On pourrait pousser le raisonnement plus loin, en se posant la question de savoir pourquoi cette solidarité n’existe qu’un mois sur douze, ce qui nous incite à nous demander aussi comment font ces familles le reste de l’année.
On voit bien là que, quelque part, il y a beaucoup de politique dans ces opérations de couffin du Ramadhan où ce qui compte surtout ce n’est pas tant la solidarité, mais que les autorités fassent correctement leur travail. L’on veut pour preuve que, depuis quelques années, les associations caritatives, d’inspiration religieuse ou non, ont été quasiment interdites de participer aux opérations de collecte et de distribution des dons durant cette occasion. Du coup, les autorités sont seules sur le terrain et les premiers à en bénéficier demeurent les partis politiques de l’Alliance présidentielle, le FLN, le RND et le MSP pour ne pas changer. Et ce, alors que la solidarité se veut une tâche nationale, impliquant toutes les composantes de la société civile qui peuvent ainsi jouer un rôle de contrôle et de contrepouvoir nécessaire à l’exigence d’un minimum de transparence.
Voilà une piste sérieuse pour les Collectivités locales qui doivent mettre en œuvre les instructions du chef de l’Etat. Les walis qui le représentent au niveau de leurs wilayas ont le devoir d’exiger des P/APC d’appliquer l’instruction de Abdelaziz Bouteflika qui a demandé aux maires, lors de la rencontre qu’il a présidée en juillet dernier, d’ouvrir les portes à la société civile et aux compétences locales. A voir comment les choses se passent déjà, il n’est pas certain que cela soit vraiment le cas.
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Amine B.
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com