Quand la Tunisie replonge dans la
contestation, sa révolution ne sent plus le jasmin, mais le souffre.
L'euphorie est
brusquement retombée en Tunisie en ce début mai, cédant la place à un réalisme
beaucoup moins romantique, sous lequel pointe une certaine inquiétude. En
quelques jours, la violence a repris le dessus, avec son lot de manifestations
et de répression et, pour finir, un couvre-feu imposé à Tunis. Comme si la
révolution ne sentait plus le jasmin, mais le soufre. Cette évolution
inquiétante a un mérite essentiel : ramener le pays au réel, pour poser les
vrais enjeux de cette étape.
Elle oblige
différents acteurs à descendre de leur nuage, pour regarder la société
tunisienne en face. Avec sa vitalité, son énergie, son aspiration au
changement, mais aussi ses tares, qui sont nombreuses. Et à tenir compte aussi
de la fragilité de ce pays, dont le destin ne peut être séparé de celui de ses
voisins, Algérie et Tunisie.
Depuis le départ
précipité du président Zine El-Abidine
Ben Ali, il y a trois mois, la
Tunisie semblait vivre comme dans un nuage. Tout, absolument
tout, semblait possible. Il suffisait de sortir dans la rue pour faire chuter
un gouvernement. Il suffisait d'une assemblée générale pour obtenir la tête
d'un gouverneur ou d'un directeur de journal.
Les Tunisies planaient, convaincus qu'ils venaient d'inventer
la révolution. Le monde entier chantait les mérites du jasmin, et les grandes
puissances, traditionnellement hostiles aux mouvements de rue, découvraient
brusquement les vertus de la contestation populaire. Le moment était grandiose,
et la réaction de la rue était justifiée, car ces millions de personnes avaient
« vieilli dans l'attente de ce moment historique », selon une formule devenue
célèbre.
Sous l'euphorie,
cependant, les problèmes s'accumulaient. L'économie tunisienne, déjà fragile,
se trouvait au bord de l'asphyxie. Le tourisme, qui n'aime pas l'instabilité,
était menacé. Les industries de la sous-traitance, sous pression à cause de la
récession, subissaient de nouvelles contraintes liées à la contestation. Il
fallait aux dirigeants tunisiens faire la tournée des capitales « amies » pour
trouver de quoi joindre les deux bouts. Mais ceci était somme toute prévisible,
et un peuple aussi longtemps étouffé avait le droit d'exprimer son bonheur,
même de manière maladroite. Par contre, ce qui était inquiétant, c'est cette
impression de non gestion de la transition qui dominait jusque-là, car le
gouvernement tunisien, pris dans la gestion des urgences, donnait l'impression
d'être préoccupé par la seule idée de résister à la pression de la rue, et
naviguer sans cap et sans de véritables perspectives. En fixant au 24 juillet
l'élection d'une assemblée constituante, il commettait sa première bévue. Car
il est impossible à un pays comme la
Tunisie de préparer des élections crédibles en si peu de
temps. En fait, le gouvernement, désigné par l'armée, donnait l'impression de
vouloir se débarrasser de certaines tâches qu'il ne pouvait assumer, quitte à
aller vers l'impasse, accentuant cette tendance à se débarrasser des tâches les
plus ardues, en les confiant à d'autres, même en sachant qu'ils ne peuvent les
mener à bien. Mais aujourd'hui que l'échéance se rapproche, il faut bien
regarder les choses en face. Comment organiser des élections alors que les
principaux changements se limitent à la destruction partielle de l'appareil du
RCD de Ben Ali, et à la réhabilitation des islamistes d'Enahdha
? C'est ce qui semble inquiéter les états-majors politiques, et poussé le
premier ministre Beji Caïd Essebsi
à évoquer l'hypothèse d'un report des élections, même si Ennahdha,
faisant preuve d'une incroyable arrogance, a voulu se montrer rassurant en
promettant de ne pas prendre la majorité au prochain parlement, au moment où un
ancien ministre de l'intérieur mettait en garde contre un possible coup d'état
en cas de victoire d'Ennahdha. En un mot comme en
cent, la Tunisie
redoute une répétition du scénario algérien de 1991. La situation est d'autant
plus inquiétante que la marge de manÅ“uvre de ce pays est particulièrement
étroite. Car la Tunisie
parait bien fragile quand on la situe dans son environnement international,
entre une France qui a perdu la main mais qui veut préserver coûte que coûte
ses intérêts, une Amérique qui veut tester une nouvelle approche avec les
islamistes et les peuples arabes, une Egypte en pleine crise, et une Algérie
incapable de dégager une démarche forte envers ses voisins immédiats en ébullition.
Sans oublier une Libye qui pouvait apporter un socle financier pour la
stabilité de la Tunisie
et de l'Egypte, mais qui se trouve elle aussi en pleine tourmente. La Tunisie se trouve ainsi ballotée dans une équation à plusieurs inconnues. Trop dépendante
et trop vulnérable pour naviguer seule, elle est contrainte de composer avec un
environnement qui n'a jamais été aussi instable. Elle composera avec les plus
puissants. Ou avec ceux qui trouveront les leviers nécessaires pour exercer une
influence. Dans un cas comme dans l'autre, l'Algérie doit absolument trouver un
moyen d'affirmer sa présence. A condition de ne pas être, elle-même, ballotée entre des enjeux qu'elle ne contrôle pas.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abed Charef
Source : www.lequotidien-oran.com