En 1525, tout de
suite après le désastre de Pavie, «un premier envoyé secret était parti de
France pour la Turquie.
Onze ans plus tard, seulement, en 1535, un autre envoyé
français, le diplomate humaniste, La
Forest, négocia et conclut les premiers traités entre la France et la Sublime Porte. L'un
était un traité de commerce ou de capitulation, l'autre, un traité secret,
d'alliance offensive et défensive.
Pourquoi tant
d'adversité ? Pourquoi tant de véhémence à l'encontre d'une nation qui fut
jadis une alliée toute-puissante de la Maison de France ? L'histoire se répète-t-elle ?
Ignorez-vous
qu'un rapprochement entre la
France et la
Turquie lui vaut, pendant plus de trois siècles, une alliance
fort avantageuse à un tournant dramatique de son histoire et, qui par la suite,
lui assure la suprématie commerciale sur l'Angleterre en Méditerranée ? «La
présence de l'Angleterre en Méditerranée, puis sa tendance à l'hégémonie sur la Mer Blanche devaient fatalement
opposer les Anglais et les Français dans le Bassin Occidental.»
La Turquie assure, également la victoire des
Français face à l'Espagne de Charles- Quint qui aspire à la domination de tous
les continents et se propose de «créer de Séville à la Sicile, riche en grains,
une route impériale adossée à la côte africaine.» Aux côtés de la Turquie, la France met fin aux visées
impérialistes de l'Espagne.
Oubliez-vous, ou
niez-vous cette alliance traditionnelle qui se noue, dès le début du seizième
siècle, entre la France
et l'Empire Ottoman ? Aux cours des siècles, une histoire passionnelle se tisse
entre les deux pays et traverse bien des vicissitudes. Ce passé est ponctué
d'attaques de l'extérieur, de l'intérieur, d'intrigues, d'émeutes populaires,
de blocus et de bombardements. Cette passion houleuse et extrêmement
douloureuse connait des moments de grandeur et de décadence jusqu'à la rupture
finale
Nous sommes en
1525, le Roi François 1er subit un échec cuisant face aux Espagnols. Dans les
livres d'histoire, le résumé de la défaite française que les écoliers
apprennent est le suivant : «les débuts du conflit entre François 1er et
Charles Quint, de 1521 à 1530, ont été désastreux pour le roi de France. Il a
perdu le Milanais, dès 1524, et la
France a même été envahie…quand il a essayé de reconquérir
Milan, il a été vaincu et fait prisonnier à Pavie en 1525.»(1)
Les sources
historiques nous rappellent que Charles-Quint, petit-fils de Marie de Bourgogne
et Maximilien de Habsbourg, de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille
recueille un quadruple héritage : ses possessions ont compris, à partir de
1519, les Etats autrichiens c'est-à-dire, les anciens Etats bourguignons, la Flandre, les pays Bas, le
Franche Comté, ( à peu près la
Hollande, la
Belgique, le Luxembourg et le nord français actuel)la Castille et ses
dépendances d'Amérique, l'Aragon et les Etats italiens qui y étaient rattachés,
c'est-à-dire la Sardaigne,
la Sicile et
le royaume de Naples.
L'Empire
hispano-allemand prend donc de l'ampleur et étouffe le royaume de France. Les
possessions de Charles Quint enserrent le pays de tous les côtés, sur le Rhin,
dans les Pays-Bas, du côté des Alpes et du massif pyrénéen. Sa puissance
considérable et ses ambitions démesurées constituent un péril conséquent pour la France, dont le souverain
devient, tout naturellement, son rival. Il s'ensuit une lutte acharnée qui
oppose la Maison
de France à la Maison
d'Autriche, la plus prestigieuse de beaucoup de maisons régnantes, à cette
époque, en Europe.
. Conscient qu'il
ne peut vaincre à lui seul un ennemi aussi irréductible, il cherche des alliés
et obtient une alliance très profitable : celle du sultan des Turcs. Faut-il
rappeler, qu'à partir de 1480, que l'Empire ottoman comprenait toute la
péninsule des Balkans jusqu'au Danube et toute l'Anatolie jusqu'au haut
Euphrate ? Ses possessions s'étendent, également, de l'Inde à l'Algérie, de la Provence à la Hongrie. Le Sultan
manifeste sa puissance par les armes et garde, longtemps, la suprématie sur les
armées des autres peuples.
En 1525, tout de
suite après le désastre de Pavie, «un premier envoyé secret était parti de
France pour la Turquie.
Onze ans plus tard, seulement, en 1535, un autre envoyé
français, le diplomate humaniste, La
Forest, négocia et conclut les premiers traités entre la France et la Sublime Porte. L'un
était un traité de commerce ou de capitulation, l'autre, un traité, secret,
d'alliance offensive et défensive»(2)
Ayant consulté
plusieurs ouvrages, nous nous référons à l'article de l'encyclopédie Larousse
qui définit le vocable de capitulations «comme étant emprunté à la langue
italienne, s'appliquant à des conventions spéciales, passées entre puissances
chrétiennes et l'Empire ottoman, et dont le but était de soustraire, à la
compétence des juridictions ottomanes, les étrangers, sujets des états
bénéficiant d'une capitulation. De concessions gracieuses, ces capitulations
deviennent rapidement de véritables traités, valables seulement, il est vrai,
durant la vie du sultan signataire.»
La première capitulation
générale est conclue en 1535 entre Soliman le Magnifique et François 1er. Elle
est renouvelée onze fois, jusqu'à 1740, date à laquelle Mahmoud 1er, en signant
une nouvelle capitulation avec Louis XIV, par l'intermédiaire du Marquis de
Villeneuve, décide que ses successeurs seraient tenus de la capitulation »(3)
Contemporain de
Charles Quint et de François 1er, Soliman le Grand se trouve, intimement mêlé,
à la rivalité de ces deux monarques. Conjuguant leurs efforts, les deux alliés
s'acharnent sur Charles Quint
L'alliance avec la France représente «un fait
nouveau et capital dans l'histoire des Turcs, au 16è siècle : ils jouent,
désormais, un rôle dans la politique européenne et qu'ils rentrent, appelés par
François 1er, dans ce qu'on nommait le concert européen. En Hongrie, comme dans
la Méditerranée occidentale, leur expansion se
heurtait au même adversaire, la maison d'Autriche. Cette maison, elle aussi,
était à l'apogée de sa puissance. Elle visait à la monarchie universelle,
c'est-à-dire à la domination de l'Europe, idée rejetée et combattue par la
maison de France. Contre l'adversaire commun, la France et le Sultan
s'allièrent et leur alliance sauva l'équilibre européen, menacé par la
politique hégémonique de Charles Quint.»
En 1543, la
flotte ottomane, commandée par Kheir-Dine et la flotte française s'emparent de
Nice qui appartient au Duc de Savoie, allié de Charles Quint. Après quoi, la
flotte ottomane vint hiverner à Toulon, au grand scandale de la chrétienté.
Cette alliance
est, en effet, considérée comme scandaleuse, à une époque où les Turcs sont
redoutés des chrétiens, comme conquérants barbares, et abhorrés comme infidèles
: «un rapprochement et une alliance entre un roi très chrétien et le Commandeur
des Croyants apparaissaient donc comme un scandale inouï, ‘l'union sacrilège du
lys et du croissant'.
Il est vrai
qu'une pareille politique heurte violemment l'opinion publique de l'époque. Et
l'on comprend les tergiversations de François 1e dans la pratique de l'alliance
turque. Cependant, le souverain de France sent le besoin, d'avoir dans ses
rangs, le sultan ; il n'osait pas, bravant l'opinion, l'avouer ouvertement.
Mettant de côté tout scrupule religieux, il signe l'alliance avec Soliman le
Magnifique Les historiens commentent en ces termes cette alliance : «que
François 1er s'y soit décidé, c'est la preuve que, dans l'esprit des princes et
de leurs conseillers, les nécessités politiques et l'utilité immédiate
primaient déjà les scrupules religieux.» et d'ajouter «Charles Quint n'avait-il
pas, avant François 1er, tenté un rapprochement avec les Turcs.»(4)
Les traités de
Capitulations accordent à la
France d'importants privilèges économiques et religieux dans
l'Empire ottoman et en particulier en Algérie. En 1560, un établissement
commercial est créé près de le Calle par un Marseillais. Il est à l'origine des
ports de Bône et de Collo. Les Français exportent les cuirs et les céréales
auxquels ils joignent le monopole de la pêche du corail.
Ces traités
confèrent des droits aux individus et aux consuls. Au regard des personnes et
des nations bénéficiaires, la capitulation accorde plusieurs privilèges :
liberté d'établissement, de circulation, de commerce et liberté religieuse
Au regard des
consuls, elle crée des compétences spéciales. Les consuls français ont le
pouvoir de faire des règlements de police, applicables à leurs nationaux, de
perquisitionner chez eux, de les expulser et de les juger, en matière civile,
commerciale et pénale. Le texte suivant nous fournit d'autres précisions beaucoup
plus subtiles : «le traité de commerce, d'un intérêt permanent, assurait à nos
nationaux une situation privilégiée dans l'Empire ottoman : entière liberté de
naviguer, acheter, vendre dans les Echelles ( les ports) du Levant ; droits de
n'être jugés que par leur consul, liberté religieuse et garde des lieux saints,
ce qui impliquait pour le roi de France, une sorte de protectorat sur tous les
Chrétiens.
Pour bénéficier
du même traitement en matière commerciale, les nationaux des autres pays durent
naviguer et trafiquer sous pavillon français.»(5)
Les relations
franco- turques dégénèrent rapidement.
Hormis le XVIe
siècle qui connait un rapprochement et un apaisement entre le «lys et le
croissant», les liens se gâtent, notamment sous le règne de Louis XIV. Par une
conduite contradictoire, celui-ci veut imposer son pavillon en Méditerranée,
tout en conservant la traditionnelle alliance avec l'Empire ottoman et tous les
avantages économiques qui en découlent. Il doit, également, faire honneur à ses
obligations de souverain chrétien qui, au regard de la catholicité, devait
«assurer la vengeance sur les Turcs par la justice des armes»
En 1683, sous
l'ordre de Louis XIV, l'Amiral Duquesne vient bombarder Alger, comme nous
l'apprend par le document suivant : «la France se préparait à la guerre et le Roi se
disposait à donner l'ordre à Duquesne d'aller à Alger, de l'incendier et de le
détruire»
Une autre archive
précise clairement les relations qu'entretient la France avec ses alliés, les
Turcs. «Le rôle brillant que jouaient les chevaliers français de l'ordre de S-t
Jean de Jérusalem dans les croisières et les expéditions dirigées contre les
puissances musulmanes, était la cause de bien des ruptures et de réclamations
incessantes. Les Turcs ne voulurent jamais comprendre que le Roi de France
permit à ses sujets de porter les armes contre une nation alliée, et nous
accusaient de mauvaise foi. «Vous prétendez que vous êtes nos amis,
disaient-ils, à nos ambassadeurs, et nous rencontrons partout les vôtres au premier
rang de ceux qui nous font la guerre.»
En fait, le Roi
subissait la conséquence naturelle d'une situation ambiguë, étant d'une part,
l'allié des Turcs, et de l'autre, le fils de l'Eglise.»(6)
En effet, le Roi
est conduit à manifester sa puissance par des actes de guerre. Le passage
suivant nous donne une idée nette sur les relations entre les deux pays :
«durant le long règne de Louis XIV, les expéditions, les croisières et les
guerres, décidées par Versailles, tendaient à affirmer la gloire du Roi et le
mépris des Barbaresques. Les coups d'éclat répondaient au goût de l'époque.
Pour les nobles et les hommes d'église, la dignité de l'Etat consistait, avant
tout, à asséner des coups aux Algériens. La tension entretenue par les
malentendus et les récriminations demeura jusqu'au blocus d'Alger en 1827 et à
l'agression de 1830. «(7) où les Turcs durent quitter l'Algérie.
Le gouvernement
français, après avoir témoigné à de Bourmont, son mécontentement de ce qu'on
attaquât «les Turcs en général avec lesquels la France n'a pas cessé d'être
en paix» fait saisir, le huit juin, les exemplaires de cette proclamation qui
ne correspondait pas à sa politique…Une seconde proclamation fut rédigée où il
n'est plus question de faire la guerre aux Turcs mais aux deys.»(8)
Aujourd'hui,
encore la Turquie
n'admet pas que les coups fourrés puissent venir de la France, une nation qu'elle
considère comme amie, vu leur histoire commune, plusieurs fois séculaires,
leurs actuelles et immenses relations commerciales, diplomatiques, économiques
et touristiques. Tout d'abord, elle appose son véto contre l'adhésion de la Turquie qui souhaite faire
partie de l'Union européenne : une partie de son territoire, ne fait-elle pas
corps avec l'Europe ? Son économie n'est-elle pas l'une des premières de ce
continent? Pour le génocide arménien, aucune nation n'a demandé à la Turquie de le reconnaitre,
excepté la France. Les
générations d'aujourd'hui ont-elles seulement l'envie et la force d'assumer de
lourdes responsabilités, endossant des actes qu'elles n'ont pas commis et à qui
on demande d'en reconnaitre la légitimité ? Alliées ou rivales de longue date,
leur histoire scabreuse et combien douloureuse n'a cessé de l'être, même en ce
début du XXIe siècle.
La terre ottomane
ne fut-elle pas une terre d'accueil et d'asile pour bon nombre de citoyens,
ceux chassés d'Espagne par les tribunaux de l'Inquisition ? Les archives
historiques nous enseignent que les sultans ottomans se montrent respectueux
des coutumes de leurs sujets et tolérants en matière de religion : «A leurs
sujets chrétiens qui appartenaient pour la plupart à l'Eglise grecque, ils
laissèrent le libre exercice de leur religion et leur hiérarchie
ecclésiastique. Ils leur laissèrent, également, leur langue, leurs lois
civiles, leurs tribunaux et leurs écoles.»(9).
L'histoire de
l'humanité a, toujours et très souvent, été ponctuée de guerres de religion, de
tribunaux de l'Inquisition, de massacres collectifs, d'expropriations, de
confiscations de biens, de razzias afin d'affamer des populations innocentes,
d'enfumades, d'enlèvements. Ces actes ont-ils, pour autant, été tous reconnus ?
L'histoire houleuse de tous les pays est jalonnée d'évènements peu flatteurs :
essayons de ne pas remuer les eaux troubles du passé et d'en réveiller les
odeurs nauséabondes. Entamons une nouvelle page et écrivons l'histoire avec une
nouvelle encre, celle de la sérénité et de la paix !
Bibliographie :
Le Milanais est
un héritage familial de Louis XII, les Visconti. François 1er, cousin et
successeur de Louis XII veut récupérer Milan et le Milanais.
Le lys est la
fleur emblématique de la royauté française.
1 : A.Bonifacio
et P. Maréchal, histoire de 406 à 1610, 5e Cours complémentaire, Classique
Hachette, p 206.
2, 9 : Nouvelle
Encyclopédies Autodidactique Quillet, T 2, librairie Aristide Quillet, 278
boulevard Saint-Germain, Paris 7e, p 433.
3 : Encyclopédie
Larousse du XXe siècle, T 1, année 1928, p 1014-15
4 : Nouvelles
Encyclopédies Autodidactiques Quillet, T 2, librairie Aristide Quillet, 278
boulevard Saint-Germain, Paris 7e, p 434-35.
5 : idem, p 435.
6 Revue
Africaine, no 22 années 1879, Voir Carrière, Négociations de la France dans le Levant,
documents inédits, Tome IV, p. 502, 520, 550. P144 revue, 22e année 1879.
7 : Moulay
Belhamissi, les captifs algériens et l'Europe chrétienne, p 18
8 : Charles
Ageron, histoire contemporaine de l'Algérie, Que sais-je, les presses
universitaires de France, p 10.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Meriem Mahmoudi
Source : www.lequotidien-oran.com