L'anomie qui
caractérise la scène algérienne souligne que la crise est une crise générale, dans
la mesure où toutes les sphères (économique, politique et idéologique) sont
touchées.
La crise est donc
la crise d'un système (ou d'un Etat rentier) dans sa totalité et ce dernier
exhibe, comme particularité essentielle, la rente en tant que rapport social
dominant.
La crise reflète,
dès lors, un procès entre le «mode de distribution rentier» (M.D.R) ou le monde
ancien qui ne veut pas mourir et le mode de production capitaliste (M.P.C.) ou
le monde nouveau qui ne parvient pas à naître. Et l'articulation du mode de
distribution rentier en dépérissement apparent et du mode de production
capitaliste en devenir sur la base de la domination relative du premier,
constitue l'essence de la crise algérienne et caractérise une période de
transition particulière. Or le renversement (où le M.P.C. impose sa propre
dynamique au niveau local) de la domination, processus nécessaire au
dépassement de la crise, semble, paradoxalement, incompatible avec la dynamique
du capital financier mondial, fraction dominante de l'heure du capital mondial.
Dans cette optique, l'irruption de l'islamisme, en tant qu'idéologie en vogue,
aurait alors pour rôle essentiel de répondre aux intérêts du capital financier
au niveau mondial, d'une part et de veiller à la sauvegarde des intérêts des
couches rentières au niveau local, d'autre part.
DE L'ARTICULATION
DU M.D.R. ET DU M.P.C.
Ainsi, dans le
cas algérien, une première phase (périodes de l'importation de quincaillerie et
de biens de consommation qui englobent les années 70 et 80) recouvre le moment
du développement du M.D.R. (à travers un discours nationaliste percutant),
lequel a pratiquement annihilé tout développement du M.P.C..
Cette phase (en particulier sa deuxième période) n'a quasiment engendré que des
couches rentières et des couches clientes. Une deuxième phase (qui démarre dans
les années 80 et qui se caractérise initialement par un amenuisement relatif de
la rente pétrolière), par contre, favorise la décadence du M.D.R. mais réalise
les conditions de l'accumulation primitive du capital (apparition de la force
de travail libre en particulier) et renforce l'émergence des classes
fondamentales du M.P.C. (la bourgeoisie et le prolétariat). Cependant, cette
deuxième phase ne recouvre pas une alliance de classes entre les rentiers du système
d'une part et une couche bourgeoise en formation d'autre part. Au contraire les
intérêts des deux couches sont essentiellement antagonistes. Car, la
reproduction du système rentier ne peut que retarder la mise en place d'un
procès de production capitaliste réel. Et un procès de production capitaliste
ne peut éclore que dans la mesure où le saupoudrage de la rente sur diverses
couches sociales (i.e. les couches clientes) est arrêté pour permettre au
capital (i.e. l'extorsion de la plus-value) d'assurer sa domination en tant que
rapport social. La reproduction du rapport fondamental du M.D.R. (la rente) est
donc incompatible avec la reproduction du rapport fondamental du M.P.C. (le
capital).
Par conséquent
cette deuxième phase nie la possibilité d'une alliance entre les couches
rentières et la bourgeoisie ascendante car la reproduction du M.D.R. ne
reproduit pas les conditions de son propre dépassement. Le développement de
l'un des modes exige de fait le dépérissement de l'autre.
Cette situation
particulière révèle la nonpossibilité d'émergence à
terme d'un compromis de classes et dévoile en outre le paradoxe algérien : la
«classe politique» algérienne (dans ses versions nationalistes, islamistes,
etc.) dans sa quasi-totalité, développe le discours de la rente alors que le
discours du capital est pratiquement absent. La classe politique algérienne,
matérialisée par une foultitude de clones (les partis politiques et les groupes
d'intérêt qui développent un discours et un seul, i.e. le discours de la grande
fratrie), est de fait le produit du système rentier. Et en tant que tel, cette
classe ne peut représenter que le monde ancien (i.e. le monde de la rente et
des rentiers) qu'elle tente, sous divers maquillages, de maintenir en vie (cf.
ses slogans-fétiches sur les constantes nationales,
l'identité nationale, la personnalité nationale, la réconciliation nationale,
etc.).
Et c'est ainsi que les couches sociales
infantilisées par la logique rentière et marginalisées par la soi-disant
économie de marché perdent tout repère, pour autant que la majorité des
individus qui composent ces couches ne semble pas
avoir atteint le stade de citoyens. Le système (ou l'Etat-rentier)
finit alors par créer le vide (économique, social et culturel) autour de lui.
Et comme la nature a horreur du vide, ce dernier n'attend que son remplissage.
Les couches marginalisées peuvent, dés lors, constituer une masse amorphe apte
à servir tout discours ou projet qui leur donne, au moins, l'illusion d'être
des êtres humains à défaut d'être des citoyens.
L'ISLAMISME OU LA PERENNISATION DU
MODE DE DISTRIBUTION RENTIER
Le courant
islamiste (présent au sein du pouvoir depuis l'indépendance) a alors toute la
latitude pour «travailler» la société en canalisant la misère économique (due à
une paupérisation croissante), sociale (due à la destruction des solidarités
traditionnelles), et culturelle (due à la destruction de tout repère donnant un
sens au vécu quotidien) vers le mot d'ordre d'«Etat islamique». L'islamisme
apparaît, à priori, comme l'unique moyen apte à pérenniser un système qui
semble se fissurer sans retenue.
Et le fardage
religieux d'un discours essentiellement politique ne peut que voiler la
reproduction des couches rentières en tant que couches dominantes. Car
l'application de la charî'a (notion à laquelle se
réduit le discours islamiste) n'empêcherait nullement les rentiers du système
de se reproduire en tant que tels et les couches marginalisées de se renouveler
en tant que telles, étant donné que les deux pôles feraient partie d'une communauté
de croyants régie par des commandements divins. L'application de la charî'a faciliterait, en fait, la reproduction du monde
ancien (le mode de distribution rentier) et retarderait l'émergence du monde
nouveau (le mode de production capitaliste).
Dans cette
optique la référence au discours islamiste ne peut que faciliter la
«métamorphose»(1) des rentiers du socialisme
spécifique en rentiers de l'économie de marché (comprise comme économie de
bazar). En outre la référence au discours islamiste désarme les couches
marginalisées par la distribution de la rente. Car ces couches ne peuvent pas,
à priori, se révolter contre un ordre prétendument divin. Enfin la référence à
de soi disant critères divins permet de pallier l'essoufflement du discours
nationaliste qui n'est plus porteur malgré la cacophonie officielle.
Le «discours
islamiste» et, dans une moindre mesure, le «discours nationaliste» se
rejoignent alors pour tenter de pérenniser le système rentier en accentuant la
pratique de la prédation au niveau objectif et en développant au niveau
subjectif la «théorie de l'agression externe», i.e. l'ennemi principal est
toujours présenté comme un ennemi externe qui manipule des «égarés» pour porter
des coups à la nation et/ou pour dénaturer l'«islam authentique».
Ainsi les
soi-disant nationalistes et les soi-disant islamistes représentent en fait non
pas les deux pôles de la contradiction principale du moment, mais un seul et
même pôle voilé et maquillé différemment selon les contraintes de l'heure. Et
ce maquillage a un rôle primordial pour autant qu'il
matérialise la politique de pérennisation du système auquel s'attachent les
couches dominant l'Etat-rentier.
Ces dernières
représentant dans les faits des couches sociales archaïques ne peuvent se
reproduire en tant que telles que dans la mesure où elles voilent leur nature
vraie, i.e. des couches prédatrices dont l'objectif ultime est d'accaparer la
plus grande part du gâteau-rentier(3). Ainsi la quasi-identité des discours de divers partis
politiques prend un sens dans la mesure où le projet social de chacun de ces
soi-disant partis se réduit à une course de position par rapport au robinet de
la rente. Les contradictions de classe continueront ainsi à être voilées et la
formation sociale algérienne continuera à tourner en rond.
En tournant en
rond, sous la domination de l'idéologie islamiste, la formation sociale
algérienne continuera à être dominée par des couches rentières indigènes
(portant probablement des habits spécifiques et une barbe hirsute ou taillée)
lesquelles auront l'appui certain du capitalisme mondial. En effet, aussi
paradoxal que cela puisse paraître, les intérêts bien compris du capitalisme
mondial (sous la domination du capital financier mondial en tant que fraction
dominante) requièrent qu'au niveau économique, les économies pourvoyeuses
d'hydrocarbures soient réduites à des pipelines et à des gazoducs sans robinets
d'arrêt tandis qu'au niveau politique ces mêmes économies soient régies par un
système (le système rentier) qui ne remette pas en cause le discours dominant
du capital financier mondial, i.e., le discours néolibéral.
Or, l'islamisme
et l'idéologie qu'il véhicule répondent tout à fait aux conditions du capital
financier mondial, fraction dominante de l'heure du capital mondial. En effet,
n'ayant pas les moyens théoriques pour saisir l'essence du capitalisme en tant
que mode de production ou système, l'islamisme (au même titre que l'économie
néoclassique, qui sert de base théorique au discours néolibéral) ne perçoit, au
niveau économique, que le marché qu'il réduit à un lieu d'échange de
marchandises en occultant l'historicité du système capitaliste et la
spécificité du marché capitaliste qui est essentiellement un moment du procès
de valorisation du capital. Cette appréhension du marché par l'islamisme ne
peut que conforter les visées hégémoniques du capital mondial sur les
formations sociales pourvoyeuses d'hydrocarbures. Ces dernières, sous la
domination des courants islamistes, se suffiront du rôle que leur assigne le
capital mondial, étant donné qu'elles se contenteront d'activer dans le
commerce puisque les islamistes ne comprennent pas et ne peuvent pas comprendre
la logique du système capitaliste mondial (dont les intérêts sont opposés à
tout développement des forces de la production des économies pourvoyeuses
d'hydrocarbures) en particulier et la théorie des systèmes en général.
Au niveau politico-idéologique, l'islamisme avance, malgré les
apparences, une vision du monde qui ne peut servir que l'impérialisme en
général et le sionisme en particulier. En effet n'ayant pas les moyens
théoriques pour saisir les contradictions de classes au niveau interne, la
dynamique du capitalisme à l'échelle mondiale et les enjeux du moment à la même
échelle, l'islamisme est, par nature, incapable de lutter efficacement contre
la logique du capitalisme mondial puisqu'il ne la comprend point.
N'appréhendant le monde qu'au travers un prisme religieux, l'islamisme ne voit
que des chocs de cultures là où il y a essentiellement contradictions d'intérêts,
néo-colonialisme et exploitation de peuples. Et dans cette vision, l'islamisme
devient un allié objectif du capitalisme mondial d'une part et un allié
subjectif du sionisme d'autre part En effet la nature de vestige colonial de
l'entité sioniste est évacuée de l'analyse pour être remplacée par un
«différent religieux». Ce différent religieux est ainsi appréhendé comme la
contradiction principale dont le dépassement se réglerait par une confrontation
de «textes sacrés». Or une confrontation de textes sacrés ne peut point être
dépassée puisque ces textes sont, par définition, invariants. En outre, les
intérêts bien compris de l'entité sioniste requièrent que les états arabes en
général et ses voisins en particulier soient dominés par des courants islamistes
et régis par la charî'a. En effet, l'entité sioniste
ne peut survivre à long terme en tant qu'entité basée sur la religion que dans
la mesure où ses voisins proches et lointains seraient aussi régis par la
religion. L'entité sioniste perdrait ainsi son caractère anachronique et
s'intégrerait «naturellement» à la région.
L'islamisme ne
constitue, dès lors, point un dépassement de la logique rentière du système
mais une idéologie de remplacement dont l'objectif ultime est de pérenniser la
rente en tant que rapport social dominant3. Alors que le patron pouvait
satisfaire le client en lui offrant des miettes de rente, le cheikh pourrait
proposer aussi bien des miettes de rente que l'Eden à ses ouailles. En fait,
l'islamisme sert essentiellement à endormir la masse qui serait incapable de
réaliser que l'humanisation de l'homme est un procès sans fin et que la
première condition à l'humanisation de l'algérien en particulier (et l' «homme
arabe» en général), est sa liberté que garantit, au stade actuel de l'histoire
humaine, la démocratie dite bourgeoise, laquelle démocratie, si elle venait à
s'imposer en Algérie et dans les sociétés arabes, serait l'ennemi à abattre
aussi bien du capital mondial que du sionisme4.
Dès lors et au
regard des contraintes de l'heure (mondialisation des rapports de production
capitalistes) le discours porteur de progrès ne peut être ni le discours
nationaliste, ni le discours islamiste mais le discours de la démocratie pour
autant que cette dernière signifie la destruction de la rente en tant que
rapport social dominant et son remplacement par le travail d'une part et
l'émergence de tous les marginalisés sur la scène politique d'autre part.
Le courant
démocratique que pourraient porter toutes les couches sociales marginalisées
par la distribution de la rente est, dés lors, condamné à initier et à
participer à la transformation objective et subjective des clients et des
ouailles en citoyens d'une part et à dénoncer les leurres proposés par le
discours rentier dans ses versions nationaliste et/ou islamiste d'autre part.
Ce processus ne peut cependant pas se réaliser à court terme mais requiert une
stratégie de long terme à travers laquelle le courant démocratique s'impose
comme alternative réelle en dévoilant et en réalisant sa nature vraie, i.e.
l'incarnation de la rupture avec l'ordre rentier et l'idéologie du monde
nouveau, au niveau interne et le fer de lance, aussi paradoxal que cela puisse
paraître, d'une remise en cause de la domination du capital mondial au niveau
externe.
* Département
d'Economie Université de Annaba
Notes:
1- Au niveau
apparent, la métamorphose s'opère à travers une ‘omra
(au frais de la princesse en général) et le remplacement de la bouteille de
pinard par un chapelet scintillant.
2- Dans la jungle
les prédateurs qui s'allient et coopèrent, les lycaons par exemple, sont plus
efficaces que les prédateurs solitaires.
3- Il est curieux
de constater que les «révolutions arabes» sont supportées par un Etat archaïque
et inféodé au capitalisme mondial comme le Qatar.
4- Dans cette
optique, on peut comprendre la position des puissances impérialistes et
d'intellectuels sionistes qui participent activement aux processus de
domination des courants islamistes sur les sociétés arabes en général.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Rachid BENDIB *
Source : www.lequotidien-oran.com