«Le verbe gouverner est difficile à conjuguer : son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours conditionnel». (Cocteau paraphrasé) Parmi les innovations qu'ont réservées les dernières élections présidentielles françaises, il y a la présence d'une femme au second tour. Et ce n'est sans doute pas à cause de sa qualité de femme que Ségolène Royal a perdu. Autre surprise : une rencontre est organisée entre les deux tours mettant aux prises un protagoniste du premier tour et un candidat du second, en un étrange débat qui a placé au centre des enjeux un parti qui précisément se place au centre de la géométrie politique française et, ce faisant, perturbe les traditions républicaines. Par conviction ou par calcul, le jeu du président de l'UDF (Union pour la Démocratie Française) accepté par la candidate socialiste, a creusé sa mésentente avec l'UMP. Tandis que la plupart des députés de sa formation, traditionnellement rangée à droite de l'échiquier politique français, ont rejoint le président de l'UMP. Giscard d'Estaing, fondateur de l'UDF, n'a pas hésité très tôt à apporter son soutien à Nicolas Sarkozy. Â On est naturellement tenté par les interprétations polémiques les plus faciles, à observer la main tendue de S. Royal et de quelques-uns des ténors de ce parti. On peut aussi s'en tenir à la bonne foi des acteurs et examiner leur projet. Â L'attitude de F. Bayrou relance un vieux problème dont la résolution a séparé, à partir de 1958 (1) et de 1962 (2), les Constitutions de la IVème et de la Vème République. Les ancêtres centristes de la France pré-gaullienne sont connus : l'atlantiste Jean Lecanuet ou Edgar Faure, la très subtile girouette portée là où le vent l'emporte, sont des figures emblématiques. Â La démarche de F. Bayrou mérite d'être restituée en son intention : elle repose sur l'idée qu'une opposition gauche - droite radicale est absurde et contraire à la démocratie. Il n'est pas acceptable, selon lui, qu'un parti qui a obtenu 53% des voix puisse disposer de 100% du pouvoir. Â Â Â D'autre part, un gouvernement, quelle que soit sa couleur politique, ne peut se priver de tous les talents, qu'ils viennent de droite ou de gauche, dès lors qu'ils peuvent servir la France. Â Aussi, son parti, affirme-t-il, votera dans un sens s'il estime la politique menée bonne pour le pays et en sens contraire s'il considère que tel n'est pas le cas. Face à cette pétition principielle qui paraît très raisonnable et sage, il y a l'objection traditionnelle : cet ordre politique est irréalisable, sous peine de créer des confusions, avec un déplacement des débats politiques dans les coulisses des partis, c'est-à-dire bien loin du peuple et de la transparence démocratique à laquelle Bayrou semble très attaché. Même si les institutions n'étaient pas seules en cause, on rappelle l'instabilité politique et la très courte durée de vie des gouvernements avant 1958 ainsi que les arguments échangés par les uns et les autres avant que le Général, profitant du «bourbier algérien», mette un terme à des désordres qui n'avaient que trop duré. Â L'erreur de F. Bayrou vient du caractère inéquitable ou anti-démocratique qu'il prête - à tort - au système constitutionnel en vigueur. En outre, il procède d'une conception du pouvoir politique un tantinet naïve et superficielle. Il fait mine de ne pas s'apercevoir que le parti au pouvoir intègre (à sa manière certes), les revendications exprimées par l'opposition. Son pouvoir n'est pas aussi absolu qu'il n'y paraît. On a vu à plusieurs reprises des gouvernements retirer des projets de loi ou revenir sur une décision lorsque l'opinion publique manifeste un rejet avec suffisamment de conviction et de mobilisation. On exagère outrageusement le caractère excessif de l'article 49.3 que les socialistes projettent de supprimer. Â Ainsi en a-t-il été en 1995 de la politique sociale initiée par Alain Juppé, le Premier ministre de l'époque, qui a été retirée alors que le gouvernement était résolu («droit dans ses bottes») à engager sa réforme. Les grèves massives de l'hiver 1995 ont contraint Juppé à revenir sur ses projets. Â Il n'est pas toujours nécessaire qu'une opposition aussi forte soit dressée pour que des gouvernements soient contraints à la composition. Certaines décisions sont reportées ou modifiées, voire abandonnées, lorsque les dirigeants «sentent» qu'elles ne peuvent être supportées par la majorité des Français. Des études d'opinion précèdent fréquemment les projets législatifs. On peut ajouter les multiples moyens constitutionnels dont disposent les partis d'opposition pour peser sur la confection des lois et les conditions de leur application. On met trop facilement sur le compte de la Constitution les problèmes qui relèvent de la maladresse ou de l'incompétence des gouvernants. Une surproduction législative est souvent un indice d'incompétence ou de velléité politique. La position de Bayrou reviendrait en fait à retirer à la majorité l'analyse qu'elle fait de son opposition et de l'aménagement de ses décisions en fonction de son poids réel dans l'opinion qui lui confère un certain degré de légitimité. Cette dernière n'est pas ici d'ordre juridique mais fondamentalement politique au sens fort du mot. Or, retirer cette interprétation des rapports de force sociaux et politiques à la majorité et la placer formellement dans un espace de transactions laborieuses avec l'opposition, prive les élus de l'exercice réel du pouvoir légitime qui leur a été confié par les urnes et, d'une certaine façon, les déresponsabilise. Car un tel système en fait non des décideurs responsables, mais des animateurs d'un débat à la recherche continue d'un consensus parfois impossible à trouver. Ce dernier est satisfaisant pour l'esprit mais fortement consommateur d'efforts, de temps et tout compte fait d'efficacité politique. Â Plus grave, cette recherche rendrait l'action illisible pour les citoyens. Enfin, toute alternance politique dans ces conditions deviendrait théorique et ruinerait au fond le jeu de la démocratie. Â Le gouvernement par les sondages procède de la même logique erronée. Rien ne paraît plus démocratique que de demander son avis au peuple à la veille de chaque décision. Les moyens techniques existent aujourd'hui permettant en un temps raisonnablement court d'avoir un avis majoritaire avéré sur une question donnée. Et pourtant, c'est le type même d'illusion démocratique qui ne permet pas l'exercice effectif du pouvoir politique. Â En effet, la politique n'est pas une suite de décisions instantanées, considérées séparément, mais conception globale et cohérente qui procède d'une analyse, d'une philosophie, d'une histoire, voire d'une morale politique. Les citoyens ne votent pas pour telle ou telle décision. Ils désignent un homme ou un parti dans lequel ils se reconnaissent en ce qu'il incarne une représentation de ce qu'ils croient correspondre à l'idée qu'ils se font du vrai, du juste, du bien, de l'équitable... Ils ont le droit de se tromper et de changer d'avis, après qu'un temps relativement long eut été accordé à une équipe (ou à un homme) de mettre en place sa politique. Cette durée est nécessaire pour laisser le temps aux hommes de mener leurs actions et aux électeurs de constater sa pertinence, son succès ou sa faillite. Au reste, certaines des actions politiques demandent un temps très long pour se prêter à un bilan sérieux et informé. Pompidou, Giscard et Mitterrand ont, tous leurs mandats durant, inauguré ou accompagné des réalisations dont les chantiers avaient été ouverts par le Général de Gaulle : nucléaire, Ariane, Airbus, TGV... La Constitution de la Vème République que beaucoup de ses prédécesseurs avaient contestée quand ils étaient dans l'opposition mais dont ils s'accommodaient fort bien quand elle organisait l'exercice de leur pouvoir. Â La recherche effrénée du reflet continu de l'état de l'opinion est une conception vaine et infantile de la démocratie. Â L'argument du raccourcissement des cycles technologiques et économiques n'est pas recevable. Une idée purement technocratique voudrait que les cycles politiques et électoraux devraient s'aligner autant qu'ils le peuvent sur les cycles technologiques, mercatiques et économiques qui tendanciellement se raccourcissent. Le politique prendrait ainsi mieux prise sur le rythme d'évolution de son objet. Il n'est pas discutable que les cycles de vie technologiques et marchands, notamment dans le domaine de la communication, connaissent une contraction rapide et les produits sont visiblement gagnés par une obsolescence accélérée. C'est très justement à cause de cela que les cycles politiques doivent demeurer plus longs, non pour résister ou empêcher les changements, mais pour mieux en maîtriser les contraintes et les problèmes qu'ils impliquent sur l'ensemble de la société et de la nation. Le raccourcissement du mandat présidentiel de sept à cinq ans n'est pas une réponse appropriée à ces nouveaux défis. Rien ne garantit la synchronisation des cycles présidentiels et législatifs, tant que le Président dispose du pouvoir de dissolution, par exemple. Â A moins de démanteler complètement la Constitution. Cette réforme constitutionnelle a juste accru la médiatisation de l'activité politique, puisque à peine élus les politiques sont déjà en campagne. Â Le centre, l'Europe et le marché Bayrou serait-il un illusionniste, un utopiste, un pêcheur en eaux troubles, un opportuniste ? Sa position ne tombe pas du ciel et la «renaissance» du centre n'est pas fortuite. Â Un peu partout en Europe, les pays sont gouvernés par des coalitions plus ou moins «centralisées», en Allemagne ou en Italie. En Grande-Bretagne, c'est tout le Parti travailliste qui est passé au centre, rendant inintelligible la carte politique britannique et compliqué le jeu de l'alternance. La plupart des troisièmes voies dans l'histoire ont fini dans les histoires. Â Il n'empêche, Ségolène Royal et certains membres du parti socialistes en appellent à l'avènement d'une VIème République précisément «ouverte sur le centre». La frontière entre la «gauche» et la «droite» qui a structuré la représentation et la dynamique politique après la Révolution française menace ainsi de s'estomper. La VIème République, serait-ce le retour de la IVème au coeur de la Vème ? Â Mais derrière les transformations des cartes politiques locales il y a, comme d'habitude, les transformations des cartes politiques mondiales. L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 a eu comme conséquence la «fin de l'histoire» et l'émergence de l'idée que désormais, le marché est le seul processeur de la société (et pas seulement de l'économie). Les socialistes français ne se sont jamais franchement déterminés face au marché. Â Â Â Â Â Â Â Â Aucun bilan critique n'a été dressé après Mitterrand et après Jospin. Ce n'est pas par hasard. Un jour ou l'autre pourtant, le PS devra ouvrir le placard et rendre raison des cadavres qui l'habitent. Personne ne peut anticiper le sort qui sera fait au «centre démocrate» de Bayrou. D'un point de vue purement tactique, son sort dépendra du score que réalisera son «mouvement» aux prochaines législatives et de manière plus décisive de celui de l'UMP, selon que ce dernier aura ou non la majorité absolue à l'Assemblée Nationale. Il est à parier que dans l'entre-deux tours, selon les configurations présentées dans telle ou telle circonscription, les tractations dans les coulisses entre les candidats et les partis finiront peu ou prou par consacrer le centre non pas comme le lieu où triomphe la raison, la sagesse et le bon sens politique qui associe les hommes de bonne volonté, soucieux de traiter du bien commun, de l'équitable répartition des contraintes et des richesses, mais un espace vague où les politiques enterreront la politique. Â Cette topologie, ses contradictions et ses paradoxes n'appartiennent pas en propre à la France. Certes, la Constitution française héritée de De Gaulle distingue plus qu'ailleurs, la «République» face à la «démocratie» (3). Toutefois si le «centre» est nulle part, on le retrouve à peu près partout, là où se négocient des compromis pas toujours honorables, là où, sous prétexte d'efficacité et de «pragmatisme», les idéaux politiques vendus aux citoyens se «salissent les mains». Â «En France, la gauche trahit l'Etat et la droite trahit la Nation». Charles de Gaulle. 1) Référendum du 28 septembre 1958. 2) Loi n° 62-1292 du 6 novembre 1962 relative à l'élection du président de la République au suffrage universel. 3) Cf. R. DEBRAY (1992) : Contretemps. Eloges des idéaux perdus. Folio Actuel. Lire l'article «République ou Démocratie» pp. 15-54. Paru initialement dans le Nouvel Observateur le 30 nov. 1989.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abdelhak Benelhadj
Source : www.lequotidien-oran.com