Alger - Revue de Presse

8 Mai 1945 : Printemps cruel, espoirs de liberté, enseignements



Pourquoi, et dansquel esprit ce témoignage ? Je l'apporte en pensant surtout à la jeunessed'aujourd'hui, à qui les cercles officiels ont réussi non seulement à faireignorer leur histoire mais jusqu'à leur faire perdre le goût de la connaître.Tellement saprésentation désincarnée et souvent fallacieuse est perçue par les jeunesgénérations avant tout comme un instrument pour légitimer des pouvoirs et desagissements autoritaires. Or l'histoire etla mémoire de notre peuple n'ont pas à servir de faire-valoir ou rester lapropriété de « vétérans » qui en font commerce, dont certains d'ailleurs en ontété absents ou y ont joué un rôle peu reluisant. L'histoire et la mémoire n'ontpas à être pervertis en commentaires brodés pour médaillés, pensionnés oudirigeants du jour. Il est normal que l'Histoire des grandsmoments de la libération revienne à la jeunesse d'aujourd'hui dont les parentset grands parents ont été eux aussi des jeunes gens et jeunes femmes qui ontsouffert et sont tombés à la fleur de l'âge, pour les mêmes aspirations à laliberté et à la dignité dont sont aujourd'hui cruellement frustrés leshittistes, les harragas, les diplômés sans emploi, les jeunes femmes brimées,les habitants des campagnes et montagnes abandonnées, les cadres méprisés, lescitoyens étouffant dans leur morne et difficile vie quotidienne. Les jeunes ont des raisons de préfèrerregarder ailleurs quand ils voient lors des cérémonies officielles des notabless'aligner protocolairement l'espace d'un court instant en implorant la rahmapour les chouhada, avant de courir à nouveau vers leurs manigances d'affairesou de pouvoir. Les martyrs du colonialisme et de la révolution n'ont pas besoind'intercesseurs et de prières hypocrites pour la rahma ou une place au Paradis.Il y a longtemps qu'ils ont obtenu cette miséricorde de leur Seigneur ou dansle coeur de leurs concitoyens, par leur sacrifice, leur loyauté en actes enversleur foi patriotique ou religieuse. Ce dont ont besoin leurs descendants etleurs familles aujourd'hui, c'est de voir traduits en réalités les espoirs quiavaient animé leurs aînés et leur ont donné courage quand ils ont été fauchéspar les balles, brûlés au napalm, leurs maisons détruites et leurs famillesdécimées ou dispersées.  Pourquoi compenser les baisses de crédibilitédes pouvoirs en place par une inflation de commémorations formelles d'où la sociétédans ses larges composantes est absente par déception et désaveu ? Le 8 Mai 45ne doit pas servir à nos gouvernants et nos media seulement lorsque lesrapports se tendent avec l'ancienne puissance occupante et qu'on redécouvre denouveaux charniers et photographies de destructions ou de sévices pour riposterau refus de «repentance» et aux discours pseudo-civilisateurs colonialistes.  Le vrai message du 8 mai 45 est celui desdisparus ou encore vivants, dont je fus le compagnon et qui par leur engagementd'alors, voulaient signifier à ceux qui leur succéderaient dans l'Algérienouvelle : défendez la soif de liberté, de dignité, l'aspiration démocratiqueet sociale que nous vous laissons en héritage. Si notre action n'a pas suffipour changer l'Algérie selon nos espoirs et les vôtres, continuez à vous battrepar les voies appropriées à l'époque nouvelle pour être traités en êtreshumains et non comme du bétail. Quel que soit le drapeau derrière lequel ellese cache, quelles que soient ses méthodes violentes ou insidieuses, la hograreste toujours la hogra pour ceux qui la subissent. Vous avez raison de ne pasécouter les boniments sur l'Histoire ; soyez à l'écoute des aspirations etespoirs qui ont soutenu vos aînés dans les conditions qui apparaissaient lesplus désespérées. Ces sentiments ont été les mêmes que ceux qui vous remuentaujourd'hui, vous trouverez dans des conditions nouvelles le goût et le couragede redonner au combat politique et social son efficacité et sa noblesse, grâceauxquelles de « bicots » nous sommes devenus plus respectables. Il nous reste,dans un monde encore plus difficile, à conquérir les attributs réels decitoyens libres et égaux, qui jusqu'à ce jour ne sont reconnus que formellementpar ceux qui, consciemment ou inconsciemment, vident l'Histoire de sa substancehumaine et populaire.  J'avais alors dix sept ans. Mon temps étaitpartagé entre Alger (Ben Aknoun) où j'étais interne lycéen préparant mon bac etla localité de Larbâa dans la Mitidja où habitaient mes parents. Je suivaisdans cette localité le groupe des jeunes SMA dont j'étais responsable depuis safondation deux ans auparavant. Je militais donc des deux côtés, notamment dansle groupe PPA du lycée, où activaient également les jeunes amis et camaradesdont la lutte pour l'indépendance a retenu les noms, comme Laimèche Ali, MohandOuyidir Ait Amrane, Hocine Ait Ahmed, Ammar Ould Hammouda, Said Chibane, OmarOussedik et bien d'autres.  C'est progressivement au cours des semainessuivantes que nous avons appris et mesuré l'ampleur et la sauvagerie desmassacres du Constantinois. Surtout par le «_bouche à oreille_» et enconstatant partout la mobilisation haineuse et massive des services derépression coloniale. Cette période avait été précédée par unintense bouillonnement politique. Les colonialistes ne pouvaient comprendre laprofondeur de ce courant historique. Ils ne comprenaient pas que la puissantevague de fond des aspirations des peuples de tous les continents depuis ladeuxième guerre mondiale, atteindrait aussi nos rivages méditerranéens, segreffant sur la volonté de changement d'un peuple opprimé et exploité depuisplus d'un siècle. Dans leur aveuglement et leur affolement, ils assimilaientles évolutions qu'ils constataient à des émeutes faciles à écraser en montrantet utilisant leurs armes et en emprisonnant et torturant les « meneurs ».  Une semaine auparavant, ils avaient tiré surla manifestation patriotique du 1er Mai à Alger organisée par le PPA. Le soirmême nous en avions été informés par nos maîtres d'internat algériens qui nedissimulaient pas leur joie et leur fierté de cet évènement. Le regretté BennaïOuali de son côté, responsable du PPA dans l'Algérois et en Kabylie, chargéaussi (avec auparavant Abdallah Filali) du suivi des organisations étudiantes,était venu à Ben Aknoun nous informer. Un pansement sur le front, car une ballel'avait éraflé alors qu'il était aux premiers rangs de la manifestation, il necachait pas que l'agitation politique de masse ne faisait que commencer, etqu'avec la fin imminente de la guerre mondiale, elle prendrait de l'ampleur surtout le territoire, pour exprimer la volonté algérienne de prendre sa part dela liberté dans le monde.  Quelques jours plus tard, à la veille du 8mai, les cloches d'églises sonnaient pour annoncer la fin de la guerre. Lesenseignants et les élèves européens se rassemblaient en liesse sous le drapeaufrançais devant l'entrée principale du lycée en entonnant la Marseillaise.Nous, les quelques dizaines d'Algériens nous nous sommes dispersés derrière lesarbres du parc de verdure du lycée pour échapper à la célébration d'unévènement dont nous sentions qu'il ne nous apporterait pas les mêmes joies.Quelques jours de congé nous furent accordés, permettant à ceux quin'habitaient pas loin de retrouver leurs villages.  A Larbâa durant ces journées, des rumeursconfuses mais inquiétantes circulaient sur des évènements sanglants dans leConstantinois. Par l'organisation locale du PPA nous ne recevions aucuneinformation, bien que certains s'étaient rendus à Alger pour avoir desnouvelles. L'atmosphère était lourde, la tension se mesurait aux attitudesmenaçantes de la police et des européens les plus connus pour leur racisme. Amon retour au lycée, de plusieurs côtés les informations se sont multipliées.En particulier les lycéens européens exhalaient leur haine : « Il faut lesmater tous, sans pitié » disaient-ils à haute voix devant nous. Le fils d'unadministrateur du Constantinois, ne se contentant pas de vanter la répressionexercée par les autorités de sa commune mixte, inscrivit en grandes lettresnoires sur le mur d'une des quatre cours du lycée le slogan : « DERATISATION ».Il visait évidemment à provoquer les « ratons » que nous étions. L'inscriptionresta plusieurs jours à nous insulter sans que l'administration du lycée sedécide à l'effacer. J'appris également qu'à Larbâa avaientcommencé de nombreuses arrestations, en particulier celle des deux frèresSahraoui, responsables nationalistes respectés et connus (ils seront assassinésau printemps 1956 durant la guerre de libération par un groupe de colonialistesdirigés par le commissaire de police). Ils avaient été, avec le cheikhBoumendjel (instituteur père des deux avocats, Ahmed et Ali, membres des Amisdu Manifeste) les créateurs du mouvement associatif local (medersa libre,cercle Al-Islah culturel et religieux, mouvement SMA). Avec eux, de nombreuxmembres de ces associations, dont plusieurs routiers du groupe SMA comme leurresponsable Amrani Rabah furent également emprisonnés, tandis que H'midats'échappa et devint le premier maquisard de la région dans les montagnesvoisines. C'est lui qui me fit prévenir de ne pas revenir au village comme j'enavais l'habitude les fins de semaine car j'étais visé.  La police locale n'ayant pu mettre la mainsur moi au village, j'appris un peu plus tard que les colonialistes s'enétaient pris à mon père, instituteur qui pourtant, occupé par ses chargesprofessionnelles et familiales (six enfants et plus tard sept), n'était pasengagé dans des activités politiques. Le directeur « pied-noir » de son école,capitaine en cours de démobilisation, le convoqua brutalement et, brandissantvers lui un pistolet, le menaça en lui disant «_nous connaissons vos idées,vous allez vous tenir à carreau ». Ce Mr Sendra, raciste viscéral, était connuentre autres pour avoir monté autour de la fontaine de la cour une barrière enbois, que seuls les écoliers européens étaient autorisés à franchir pour boire.Jusqu'au jour où le gendarme Bentaïeb intervint. La veille, son fils s'était vuinterdire lui aussi d'étancher sa soif au robinet des rouama.  Le père, moustaches en bataille, vint encolère casser la barrière, mettant fin à ce minable apartheid (le gendarme,futur caïd « élu » à l'Assemblée algérienne fantoche, n'aimait pas les offenses; à cette assemblée, mécontent de l'intervention d'un délégué colon, il enlevason soulier et se mit à en battre le pupitre pour couvrir la voix ducontradicteur; cet acte devancier de Khrouchtchev à l'ONU, le fit décorer par Algerrépublicain du nom de « Hadj Babouche » ).  Quand j'étais revenu au lycée après quelquesjours d'absence comme indiqué plus haut, je n'y ai pas retrouvé certains de mescamarades, Hocine Ait Ahmed, Ammar Ould Hammouda Omar Oussedik, Ali Laimèche.Il y avait bien Ait-Amrane, qui était cloué à l'infirmerie du lycée par unegrave affection pulmonaire. J'ai été d'autant plus surpris et même inquiet queles épreuves du Bacc approchaient. Avaient-ils été arrêtés par la police durantleur séjour chez eux en Kabylie ? Puis, presque à la veille du bac, les voilàrevenus, passant normalement leurs examens malgré le handicap d'une absence detrois semaines. Que s'était-il passé ? Quelques jours après le 8 mai, ilsavaient été contactés par Bennai qui leur fit part d'une décision de ladirection du PPA, du moins de ceux qui se trouvaient en poste dans le suiviopérationnel des évènements. Auparavant, il n'était question que d'animer etintensifier de grandes manifestations pacifiques pour l'indépendance. Devant ledéchaînement d'une répression violente et massive, la directive fut donnéed'engager dans un délai très court (une date avait été fixée) des actionsarmées partout avec l'intention déclarée de soulager les populations duConstantinois. Nos camarades ont aussitôt rejoint la Kabylie et mis en placedes préparatifs à la hâte. Mais le caractère irréaliste et même dangereux de ladirective est apparu à certains de ses auteurs de la capitale, qui après coupont lancé un contre-ordre annulant la décision d'extrême justesse. On a vite constaté dans la populationqu'après la peur et les méfiances, un climat nouveau s'était créé. Larépression sanglante et multiforme avait obtenu l'effet contraire. Quand jepense à cette période, j'entends toujours remonter en moi un chant qui s'étaitrépandu vers les moindres recoins du pays, comme quelques années auparavant MinDjibalina ou Ekker a mis Oumazigh «. On aurait dit que l'auteur anonyme de cechant était le peuple tout entier, tellement chacun de nous reconnaissait son proprechagrin et la colère froide qui nous habitait dans les paroles simples et lapoignante mélodie de « Hayyou ech-chamal, ya chabab, hayyou ech-chamal Ifriqi» A ces moments les plus difficiles, quandtoutes les liaisons organiques des partis et mouvements patriotiques étaientcoupées et la population se méfiait des mouchards et des provocateurs, cescouplets étaient repris à voix basse dans les groupes d'amis proches, lespetits rassemblements clandestins informels et jusque dans les familles. Ilsappelaient la jeunesse à ne pas oublier et à se dresser sans peur pour laliberté. «Hadhi l'ghabina,la tensa ! hadhi lghabina, wa fransa la âmlat fina la tensa ! Cette grandepeine, ne l'oublie pas; n'oublie pas ce que la France a fait de nous; ‘AlaStaifiya, ya houzni, ‘ala Stayfia, bet-tayarat qatlou nissa wa banat », contreles Sétifiens ô ma tristesse, avec les avions ils ont tué femmes et fillettes; Qoumou ya nass, lil watan, qoumou ya nass,lil ‘amal; debout ô gens, pour la patrie, dressez-vous pour l'action, mat'khafouch man dharb errssas, ne craignez pas les balles». L'affirmation dedignité et de courage face au malheur était bien l'état d'esprit dominant, mêmequand la peur rendait les gens méfiants.La provocationmassivement terroriste et raciste de la grosse colonisation avait cristalliséun nouveau palier de l'esprit de résistance nationale. Son effet se prolongeraet se renforcera avec l'accentuation de la répression coloniale au long de ladeuxième moitié des années quarante. C'est ainsi qu'avec «Hayyou Ech-chamal» enarabe, d'innombrables expressions populaires reflétèrent ce sentiment, ancréd'un bout à l'autre du pays. Les strophes en kabyle (sur un air de larésistance nationale irlandaise) de «Si L'dzayer âr Tiz Ouzou» que le regrettéAit Amrane avait composées après les sauvages interventions des forcesrépressives françaises à Sidi Ali Bounab, évoquaient comment ils avaient démoliles maisons, éventré les ikoufiyen et détruit leurs réserves de vivres, humiliéles populations jusqu'à obliger par exemple un vieillard à circuler tout nudans le village sous les yeux des siens.Ces strophesdouloureuses mais non plaintives, affirmations de dignité et de courage,étaient porteuses des étincelles d'une révolte qui ne s'était jamais éteinte Il était devenuapparent, après les secousses des premières semaines, que l'Algérie ne selaissait pas abattre, elle renouait avec différentes formes d'activitéspolitiques et associatives. Un moment paralysées, elles ont été progressivementrelancées, avec la montée des comités populaires contre la répression qui ontimposé des mesures de libération et d'amnistie. C'était lié aussi au rapport deforces politiques internes à la France qui s'est maintenu un moment peu aprèsla guerre mondiale, qui a rendu possible certaines prises de conscience suiteaux révélations et protestations d'une partie des forces de gauche initialementtrompées et désinformées par les réflexes et les mentalités colonialistes. Unindice parmi d'autres, le directeur d'école qui avait menacé mon père futdéplacé par les autorités académiques pour faute professionnelle.  Car entre-temps, le cheikh Boumendjel,pédagogue reconnu et respecté, s'était battu avec acharnement sur un planadministratif pour ne pas laisser sans riposte l'insulte de ceux qui étaientcensés nous « civiliser ». Parallèlement, avec des tâtonnements, se mettaienten place de nouvelles combinaisons des formes de lutte entre politique etrésistance armée. Après leur bref retour à Alger pour les examens, noscamarades originaires de Kabylie sont repartis dans leur région pour y menerdurant l'été le même travail illégal et persévérant que nombre d'autres cadresmenaient dans le reste du pays. Ils ont établi dans ces montagnes les basesd'une organisation sérieuse. En août 1946, j'appris avec douleur la mort aumaquis de l'un d'entre eux, Ali Laimèche à l'âge de dix neuf ans, terrassé parle surmenage et la maladie. Ses compatriotes venus de partout lui firent desobsèques impressionnantes. Plus tard, en 1947, ses compagnons assisteront à larencontre centrale du PPA, petit congrès où ils furent en dépit de diversesréticences, les ardents promoteurs de la création d'une organisation spécialearmée, l'OS dont l'Algérois Belouizdad fut le premier responsable. Ilsactiveront dans le même sens jusqu'à la crise de 1949, non sans avoir assis lesnoyaux d'une organisation combattante sur un solide socle politique, fondé surla jonction entre sensibilité populaire et de patients efforts éducatifs pourl'acquisition de repères doctrinaux. Ce travail persévérant s'appuyait sur lesentiment de centaines de milliers de femmes, hommes et enfants algériensbrûlés par l'espoir d'en finir avec l'injustice quel qu'en soit le prix. Chezles plus conscients et les plus formés politiquement, les avis divergeaientseulement sur les modalités, le moment, les opportunités des formes derésistance armée, leur lien avec les formes de mobilisation politique. Lesactivités du mouvement des SMA déjà bien avant 1945 étaient concrètement etsouplement orientées vers ce genre de perspective. Je me souviens comment en1944 nous sommes allés un groupe de trois vers les monts de Tablat du côté desBeni ‘Atiya où s'était écrasé un avion militaire avec l'espoir d'y récupérerdes armes. Ce genre de quête était facilité par la présence de troupesaméricaines de passage vers le front de Tunisie, prêtes à se délesterd'équipements contre des légumes frais ou de l'alcool. Mustapha Harrou,prestigieux gardien de buts du Riadha Club eut la face traversée de la machoireà l'oreille opposée par une balle d'une sentinelle anglaise en cherchant às'introduire dans leur camp militaire, d'où sa réputation de «_chat aux septvies_» ; il sera plus tard dans l'OS et l'un de ceux (tous arabophones) quisauvegarderont en 1949 en connaissance de cause le stock des brochures«_L'Algérie libre vivra_ (Idir El Watani)» que des dirigeants du MTLD voulaientà tout prix retrouver et détruire. Un autre de mes amis, Ali Souag, avaitexpédié un âne porteur d'un chouari enflammé autour d'un dépôt américain pourdétourner l'attention des sentinelles et s'emparer d'équipements. Il est vraique ce champion de demi-fond de l'USMA était une des têtes brûlées du village.Il m'avait juré que jamais il ne baisserait les yeux devant le brigadier degendarmerie qui le croisait toujours d'un air provocant. Ce qui lui valutplusieurs passages à tabac et nombre de séjours en cellule. Il tint parole sansjamais se décourager, En 1957 les parachutistes français exposèrent plusieursjours sur la place centrale son corps criblé de balles en même temps que celuide Daoud Abdelqader, cafetier à qahwat Essardjan, ancien routier des SMA ettrésorier de la celkule communiste de Larbâa, ils avaient été tous deux parmiles premiers à monter au maquis de la région. Rien d'étonnant car cet état d'esprit derébellion anticoloniale était spontanément ancré même chez les plus prudents.Après l'indépendance, mon père homme réservé s'il en fut, m'avoua vingt ansaprès avoir subi avec rage la menace de son directeur, que ces jours là, seulela pensée de sa famille nombreuse a fait qu'il n'osait plus ouvrir le tiroir oùil gardait son arme, de peur de céder à un moment de colère contrel'humiliation raciste. «_Quand les journaux et la radio ont annoncél'insurrection du 1er novembre 54, me dit-il, j'ai respiré et me suis sentidélivré ». Comment pouvait-il en être autrement quandmême les étrangers, quand ils étaient suffisamment informés, s'étonnaient quedes insurrections n'aient pas déjà eu lieu. Cinq ans après, dans l'été 1950, j'étaisallé en Europe au Congrès de l'Union Internationale des Etudiants pourreprésenter l'AEMAN (Association des Etudiants Musulmans de l'Afrique du Nord)dont j'étais le président. Après mon allocution où j'avais parlé du 8 mai 1945en indiquant le chiffre donné par les organisations nationales de quarantemille (40 000) victimes, plusieurs délégués d'Europe sont venus me trouver pourme demander si le texte imprimé que j'avais distribué ne contenait pas uneerreur sur le nombre de zéros. L'énormité du massacre leur paraissaitimpensable. Quand je leur ai confirmé et expliqué les faits, deux d'entre euxse sont exclamés «_Mais pourquoi n'avez-vous pas pris les armes pour vouslibérer ? » Ils pensaient aux résistances d'Europe contre l'occupation nazie ouà la première guerre du Viet Nam qui faisait rage. « Ce n'est pas l'envie quien manque aux jeunes algériens, leur ai-je dit, mais ce n'est pas si simple d'yarriver ». Et leur ai cité l'exemple de l'OS qui venait d'être démantelée parla police française. Les faits nous avaient montré en effet en 1945 (comme ilsle montreront plus tard avant et après le 1er novembre 1954) que l'articulationnécessaire entre l'action dans ses formes politiques non violentes et l'actiondans ses formes armées (et néanmoins politiques dans leur contenu) est unequestion décisive mais également complexe et difficile à maîtriser. Lemouvement national a eu besoin d'accumuler les expériences. Le mois de mai 45 aété l'un des exemples de ces tâtonnements sur une voie que le mouvementalgérien de libération n'avait pas encore exploré dans ses formes modernes,différentes de celles de la résistance à la conquête coloniale du 19ème siècle. Tout cela mériterait études et recherches,pour sortir des exposés purement triomphalistes et qui présentent de façonsimpliste les cheminements vers l'option et la concrétisation de la luttearmée, abordée isolément ou en opposition avec le reste des formes de lutte etmotivations de tout un peuple. A ce propos et délibérément, je n'ai pasabordé dans ce témoignage des aspects, et analyses qui ont leur importance etavaient fait problème: la gestion des évènements et des évolutions par lesdifférents acteurs politiques nationaux, telle que je l'avais perçue alors outelle qu'elle m'est apparue plus tard à la lumière de nouvelles informations etd'expériences ultérieures.Que penser parexemple des analyses des dirigeants du PCA tels que Amar Ouzegane (et de sesinspirateurs au PCF tels que André Marty), qui à l'époque avaient d'abordattribué la responsabilité de ces évènements à des provocations nationalistesqui auraient fait le jeu de la grosse colonisation et du nazisme, avant derevenir sur cette erreur grossière et d'engager une campagne de masse contre larépression colonialiste et l'amnistie en faveur de tous les emprisonnés etcondamnés ? A ce propos, j'ai toujours été intrigué par le fait que desdirigeants nationalistes n'ont cessé d'occulter le rôle majeur de Ouzegane dansces prises de position sectaires et erronées. J'ai entendu souvent etdirectement à cette époque ses discours antinationalistes imprégnés d'unegrande hargne personnelle allant au-delà de convictions collectives. D'autantplus intrigant que cette occultation assumée et prolongée par la mêmepersonnalité dans ses publications et mémoires, s'est accompagnée de façonrécurrente dans certains milieux de vives critiques paradoxalement dirigéescontre les orientations ultérieures qui ont remis ce parti sur les rails depositions nationales en condamnant les erreurs que le principal concernés'était refusé à reconnaître.  Parallèlement, que penser aussi de lavigilance et de la maîtrise insuffisantes des dirigeants nationalistes en placeà cette époque envers les projets à peine cachés des colons et de l'administrationfrançaise au cours des mois précédents de se livrer prochainement à une grandeprovocation pour briser l'expression ascendante et tumultueuse du mouvementnational ? Comment apprécier également la précipitation, heureusement corrigéeà temps, à décréter un mot d'ordre d'insurrection avec seulement des masseschauffées à blanc sans orientations politiques ni préparation organiqueadéquates ? Quels enseignements auraient pu être tirés enfin de ces évènementspour assurer aux évolutions ultérieures du mouvement national et social uncaractère encore plus unitaire, moins populiste et spontanéiste, plus attentifaux environnements régionaux et internationaux ? Voila qui, à ce jour encore,pourrait donner lieu à des réflexions et des débats utiles pour tous, pour peuque soient mis au second plan les a priori et procès d'intention idéologiques. Il reste que l'Histoire retiendra l'essentiel: l'impossibilité sur le long terme aux forces rétrogrades de barrer la routeaux mouvements légitimes issus des profondeurs et de nature foncièrementdémocratiques et sociaux, même s'ils s'expriment initialement dans des formesimpulsives, insuffisamment maîtrisées au regard de l'efficacité et des intérêtsréels.  Il en fut ainsi de l'élan national algérienmomentanément brisé dans le sang en 1945, comme ce fut le cas aussi desrévoltes prémonitoires et massacres de Yen Bay en Indochine avant 1939 ou desmassacres de Madagascar après la deuxième guerre mondiale. L'important, etc'est une condition essentielle, c'est que les aspirations puissantesparviennent à trouver des relais politiques suffisamment à leur hauteur, qui nese traînent pas démagogiquement à la remorque de la spontanéité pour d'étroitscalculs politiciens et de clans.  Je terminerai par une remarque non moinsimportante et d'une portée actuelle. Un tort considérable a été porté àl'évolution de l'Algérie indépendante par l'assimilation ou l'identificationmécanique et totalement erronée des situations, des rapports de pouvoir et desformes de lutte qui ont prévalu pendant l'occupation coloniale et cellescorrespondant à l'Algérie libérée de la domination étrangère directe.  La remarque concerne notamment et en premierlieu l'utilisation ou la menace de la violence armée. C'est une faute grave despouvoirs en place ou aspirant à les remplacer que de recourir (pratique déjàamorcée au cours de la guerre de libération) aux mêmes moyens (chantage desarmes et tous ses succédanés en coups tordus et chapes de plomb) que ceuxutilisés par les colonialistes pour maintenir leur «_ordre_» et leurleadership, alors que les champ d'action et les moyens politiques et pacifiquespouvaient s'ouvrir largement à notre peuple en 1962. C'est aussi une erreursérieuse des courants ou formations politiques contestataires (et même unefaute pour ceux de leurs dirigeants qui le font consciemment et persistent danscette voie) que de vouloir recourir à des formes d'opposition armée alors queles voies et moyens politiques pacifiques existants ou susceptibles d'émergeret de s'imposer sont restés ridiculement sous-estimés et inutilisés. Lasous-estimation de ces possibilités, fruit d'insuffisances et de perversionspolitiques entremêlées, s'est alimentée mutuellement entre le pouvoir et lesoppositions y compris quand ces dernières se sont réclamées d'objectifs ou demotivations démocratiques. La mémoire et l'histoire de la période coloniale, aulieu de nous enfoncer dans l'idée erronée que l'action armée est la seule nobleou qu'elle convient à toutes les situations, doit plus que jamais nous inciterà restaurer prioritairement et au plus haut niveau possible l'efficacité et lanoblesse de l'action politique démocratique, dans une Algérie déjà harassée deconflits improductifs et sans principe, alors que les appétits impérialistesmultiformes investissent notre région, génétiquement prêts à renouveler sansétat d'âme les turpitudes coloniales.
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