Ce qui est écrit
sur le front, les mains ne peuvent l'effacer. Proverbe algérien.
Si on faisait l'expérience d'enregistrer les
paroles prononcées par un Algérien depuis ses premiers balbutiements jusqu'à
son dernier souffle, dans le vocabulaire qu'il aura employé fréquemment au
cours de sa vie, figurera certainement le mot « elmektoub », le « destin ».
L'Algérien a pour
ce terme un immense respect. Écoutez-le quand il le prononce : sa voix tremble
et ses yeux se brouillent. C'est de l'émotion. L'Algérien adore ce mot. Il le
vénère. Il aurait sûrement aimé que sa langue maternelle soit réduite à ce
vocable. Ou du moins qu'elle soit composée d'une poignée de mots qui auraient
les mêmes vertus et la même efficacité que celui-ci. Car si l'Algérien emploie
ce terme aussi abondamment, c'est qu'il lui attribue un pouvoir illimité. Dans
le lexique d'un Algérien, il n'y a qu'un mot qui pourrait prétendre à autant de
puissance, à autant de respect, c'est le mot « ma », « maman ».
Tout ce qui lui arrive de bon ou de mauvais,
tout ce qui arrive sur cette planète ou ailleurs dans le vaste univers,
l'Algérien l'explique par le Destin. Il n'hésite pas une seconde, c'est le
Destin, affirme-t-il, avec un hochement de tête lourd de sens, qui signifie en
particulier qu'il refuse d'avance toute autre explication. Et s'il arrive que
son interlocuteur ne soit pas d'accord avec cette manière de voir les choses
(ce qui est presque impossible ici), l'Algérien, généreux, mais les oreilles
fermées hermétiquement, le laissera étaler tous ses arguments, puis, aussi
accroché à son point de vue qu'un responsable de chez nous à sa chaise, il
répétera avec plus d'émotion que la première fois la sentence magique : « C'est
le Destin. ». L'inébranlable Algérien ! Qui fait penser à un baobab.
Si le pain, la pomme de terre, et la limonade
constituent l'essentiel de sa pitance, alors que d'autres veinards se
remplissent le ventre de douceurs, c'est dû au Destin. S'il est tout le temps
souffrant, le cerveau grillé par la fièvre, le responsable des microbes qui
grouillent dans son corps, c'est le Destin. S'il rouille dans le chômage,
tandis que certains gagnent un argent fou sans verser une goutte de sueur,
c'est toujours le Destin. S'il étouffe lui et sa progéniture dans un taudis ou un
logement-cage, et que des compatriotes à lui vivent dans des maisons qui
évoquent un hôtel, c'est également le Destin. S'il gagne une misère en trimant
comme un mulet. Si personne n'est venu frapper à sa porte pour demander la main
de sa fille qui a complètement moisi dans l'attente. Vous avez deviné : c'est
toujours l'implacable Destin qu'il invoque.
Évidemment, ça arrange certains responsables
que l'Algérien colle tous ses malheurs au Destin. Et ça explique pourquoi ces
responsables adorent les superstitions et les encourage en les nommant culture
et identité. Ils lutteront, les malins, pour que le Destin fasse partie un jour
des constantes nationales. Où trouveraient-ils une chance pareille ? Mais il ne
faut pas oublier qu'un responsable algérien est avant tout et surtout un
Algérien. Souvent, il ne s'agit pas d'un calcul de sa part, il est sincère, le
Destin imprègne profondément sa vie. C'est pourquoi l'Algérie ne possède pas de
projet de société. Ce qui est écrit, arrivera ! Pour un Algérien, s'asseoir
autour d'une table et faire des plans pour l'avenir d'une ville par exemple est
presque une perte de temps. Bien sûr, on se réunit tout le temps en Algérie,
pendant des heures, mais sans accorder trop d'importance à la chose. Le Destin
est présent dans la salle. On peut le lire dans les intonations, les paroles,
les gestes et les regards. On en voit surtout les traces sur les procès-verbaux
qui jaunissent dans les tiroirs. Qui ne sont jamais lus. Qui sont oubliés. Ou
du moins négligés. L'Algérie est un navire piloté par le Destin.
Des humains aussi fatalistes que les
Algériens, ce n'est pas la peine de vous déranger et de fatiguer votre mémoire,
vous n'en trouverez nulle part. Même la littérature, qui pourtant a pour
fonction principale d'inventer des histoires, n'a pas su produire un fataliste
aussi parfait. Il semble qu'un certain Diderot a essayé avec un livre intitulé
Jacques le fataliste, mais s'il était parmi nous aujourd'hui, il aurait
sûrement déchiré son bouquin en mille morceaux.
Mais les exemples que nous avons cités plus
haut pourraient faire croire que l'Algérien ne fait appel au Destin que quand
il subit une quelconque injustice ou un évènement qu'il ressent comme une
injustice. Non, ce n'est pas aussi simple que ça. L'Algérien ne se résume pas
aussi facilement. Aucune description ne pourrait venir à bout de cet être
bizarre. Voici d'autres exemples pour illustrer nos propos.
Quand un Algérien écrase un passant avec sa
voiture, ce n'est pas dû à un excès de vitesse, au permis de conduire obtenu
avec un pot-de-vin, ou aux trente bières qu'il a ingurgitées. Le chauffard qui
était au volant, c'est le Destin. Quand il nettoie son arme, le canon dirigé
sur son épouse, et qu'une balle part et traverse la poitrine de la pauvre
femme, le doigt qui a appuyé sur la gâchette appartient au Destin. Quand il
abandonne sur le sable d'une plage une boîte de conserve au couvercle aussi
tranchant qu'un rasoir, et qu'un estivant marche dessus et récolte une blessure
béante au pied, les vacances esquintées pour de bon, ce n'est pas lui qu'il
faut montrer du doigt. Celui qui a tailladé la plante du pied du pauvre
vacancier, c'est le Destin. Quand il laisse sans barrières une fosse qu'il
vient de creuser au milieu de la chaussée, et qu'un passant se casse tous les
os dedans, il n'y est pour rien. C'est encore le Destin qui a poussé le pauvre
bonhomme dans le trou. Quand une Algérienne accouche tous les neufs mois
jusqu'à ce que la ménopause vienne interrompre cet exploit cyclique qui a
transformé la maison en pouponnière, et sa vie en enfer, ce serait une
injustice de lui reprocher cette admirable fécondité. Elle n'a été qu'un simple
distributeur de bébés entre les mains séductrices du Destin. Quand craignant la
rumeur, elle se hâte de se débarrasser de sa fille en accordant la main de
celle-ci au premier venu, et que ce dernier la lui renvoie de temps à autre
tabassée et méconnaissable, ou l'enferme dans la cuisine jusqu'à ce qu'elle
soit rangée dans une tombe, il ne faut pas l'accuser. C'est l'agence
matrimoniale du Destin qui est à l'origine de ce malheur.
Vous voyez bien : il serait impossible de
trouver une langue autre que la nôtre qui contiendrait un mot avec autant de
force et de significations. On peut s'en servir dans toutes les situations.
Vous n'aurez jamais une idée précise des services qu'il rend aux Algériens et
de la reconnaissance révérencieuse que ces derniers nourrissent pour lui. Mot
inépuisable. Mot magique. Là où il faudrait des heures de réflexion et de
recherche pour expliquer un événement, dans les moments les plus gênants,
l'Algérien prononce ce mot et tout rentre dans l'ordre. C'est une merveille !
La liste de ses vertus est aussi longue que celle des maladies que guérit le
miel pur.
Et voici maintenant quelques conseils pour
vous aider à chasser les mouches importunes qui pourraient venir zozoter autour
de votre conscience et vous empêcher de déguster votre vie.
Si vous êtes un député et qu'un électeur mal
élevé vous déclare qu'il a fait de vous un membre de l'APN gagnant plusieurs
salaires par mois, non pas pour lever la main quand on vous le demande, mais
pour parler de lui aux gouvernants, ne répondez rien à cet imbécile, ne soyez
pas blessé par des idioties pareilles. C'est de la jalousie. Un jour il saura
comme vous, que c'est le Destin qui a décidé de vous arracher à la vie
traumatisante que vous meniez auparavant.
Si vous êtes nommé à un poste de
responsabilité et qu'il vous parvient par des bouches amies qu'on répète
partout que vous ne possédez pas les compétences requises, ou que c'est la main
malpropre du piston qui est derrière votre nomination, laissez dire, ne vous
tracassez pas, Monsieur. Les mauvaises langues sauront tôt ou tard comme vous,
Monsieur, que c'est la main nette et pure du Destin qui vous a transformé en
chef.
Si vous êtes un enseignant universitaire et
que des envieux disent que vous percevez de l'argent pour des heures de
vacation que vous ne faîtes pas, ou par l'intermédiaire d'un projet de
recherche qui ne vous concerne pas, ne vous inquiétez pas, dormez tranquillement.
Ils finiront, les jaloux, par se plier à l'évidence : le trésor public
appartient au Destin.
Si vous êtes un patron et que des serviteurs
fidèles vous rapportent qu'on raconte que vous faîtes trimer vos ouvriers plus
que ne le faisaient les colons, continuez de les faire bosser comme vous
l'entendez. C'est évidemment le Destin qui a divisé le monde des humains en
deux : les patrons et ceux qui triment pour les patrons.
Les exemples foisonnent, mais il est temps de
nous séparer. Cependant, nous voudrions ajouter quelque chose si vous le
permettez. Ne croyez surtout pas que le mot « destin » n'a pas de place dans le
parler des adolescents.
Que seuls les adultes en usent. Au contraire,
nos enfants l'ont adopté et l'ont en quelque sorte modernisé. Par exemple,
quand une jeune fille algérienne montre à ses copines la photo du beau garçon
qui peuple ses rêves, elle roucoule, les yeux jetant des étincelles : c'est
«mektoubi». C'est-à-dire, «mon destin». Vous voyez ! Il est partout ce mot !
Nous aurions aimé vous en parler encore, mais il était écrit que ce papier
finirait sur ce roucoulement plein d'amour et de menaces.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com