Derrière
l'intransigeance affichée de l'Etat hébreu sur le dossier du nucléaire iranien,
deux options restent ouvertes : la volonté d'une offensive à tout prix ; à
laquelle Tel-Aviv pourrait éventuellement renoncer contre d'importantes
contreparties. Mais lesquelles ?
Barack Obama a
envoyé pas moins de quatre émissaires en Israël en début de semaine. Outre,
Robert Gates, George Mitchell, l'émissaire spécial du président américain pour
le Proche-Orient, James Jones le conseiller à la sécurité nationale et Dennis
Ross, le conseiller spécial d'Hillary Clinton, ont tenté de convaincre l'État
hébreu de ne pas faire cavalier seul sur la question du nucléaire iranien, et
laisser à la diplomatie washingtonienne, le temps de porter ses fruits. Robert
Gates s'est voulu évidemment rassurant : la main tendue à l'Iran n'est
évidemment que temporaire : « L'offre de dialogue américaine, a expliqué le
secrétaire d'état américain à la défense, n'est pas « à durée indéterminée ». «
Nous traiterons la situation au moment approprié », a-t-il commenté.
Des sanctions sont une possibilité si la
diplomatie échoue, a ajouté Robert Gates, en mentionnant également des projets
pour un «parapluie de défense», destiné à protéger les alliés américains dans
la région.
Ce vieux concept, issu de la Guerre froide, a
été ressorti par Hillary Clinton, en tournée dans les pays du Golfe, le 21
juillet dernier.
Tel-Aviv se méfie
du «parapluie de défense»
La ministre américaine des Affaires
étrangères a déclaré la semaine dernière que l'Iran ne pourrait pas intimider
et dominer la région si les États-Unis déployaient un tel « parapluie de
défense ». Elle n'a hélas guère fourni de détails sur ce nouveau dispositif : à
qui serait-il proposé ? Quelles représailles militaires américaines en cas
d'agression de l'un de ses alliés ? La très grande timidité des USA lors de
l'offensive russe en Géorgie a enlevé beaucoup d'illusions à nombre de
capitales amies.
Face à Robert Gates, Ehud Barak, son
homologue israélien est resté dans le vague : « Israël reste sur sa position
fondamentale selon laquelle aucune option ne doit être écartée, même si la
priorité à ce stade doit être donnée à la diplomatie », a commenté le ministre
israélien de la Défense. De son côté, le pouvoir à Téhéran balaie d'un revers
de main, une proposition qui à l'évidence ne lui est pas destinée : « Il n'y a
pas besoin d'un parapluie de défense américain », a commenté lundi un
porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Hassan Qashqavi. Il
est en revanche nécessaire que Washington demande à l'État hébreu de
«démanteler ses propres 200 têtes nucléaires», a-t-il affirmé. «Bibi»
Netanyahou doit partager la même opinion: au regard des risques actuels, Israël
n'a pas vraiment besoin d'un parapluie nucléaire américain et tout à perdre à
une dénucléarisation de l'ensemble du Moyen-Orient. Car c'est bien là, l'une
des dimensions du dossier en cours. L'an prochain, un nouveau cycle de
discussions sur l'arsenal nucléaire international va s'ouvrir. C'était l'un des
principaux thèmes abordés par Barack Obama lors du dernier sommet de Moscou. Le
Président américain estime possible de réduire le stock général des bombes
possédées par les différentes puissances nucléaires officielles (USA, Russie,
France, Grande Bretagne, Chine), d'établir des contraintes pour les états qui
n'ont pas signé le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) – Inde,
Pakistan, Israël -, de faire rentrer dans le rang les indisciplinés (Corée du
Nord, Iran), de dissuader les pays qui pourraient être tentés d'accéder à la
bombe ( Égypte, Arabie, Brésil, Afrique du Sud, Algérie…). Une telle
négociation ne pourrait aboutir au mieux qu'à une stabilisation de la situation
actuelle. Son succès nécessiterait néanmoins de fortes pressions sur les états
rétifs, tout en proposant aux uns et aux autres de sérieuses contreparties.
Parmi celles-ci, figure au 1er plan, un plan de stabilisation de la grande
région moyen-orientale qui passe prioritairement par un règlement honorable du
très vieux conflit israélo-palestinien.
D'où les fortes inquiétudes de Tel-Aviv et
les tentations du gouvernement ultra Netanyahou – Libermann de jouer les
va-t'en guerre, d'autant qu'un apaisement durable des tensions au Moyen-Orient
ferait perdre à Israël sa situation privilégiée « d'allié ultime des Etats-Unis
et de l'Occident ».
La grande faiblesse de ce nouveau TNP repose
néanmoins sur un vice de construction originel.
L'issue éventuellement positive d'un tel «
deal » international, verrait en effet se confirmer la prééminence nucléaire
des seules puissances « occidentales », plus la Chine. Toutes dénoncent les
dangers de la prolifération nucléaire tout en en gardant soigneusement le
monopôle.
Israël, 6ème
puissance nucléaire mondiale
Les vingt dernières années n'ont pas hélas
démontré, notamment après les turpitudes américaines dans un certain nombre de
continents, une sagesse occidentale particulière en matière de relations
internationales.
D'autant que «l'ouverture» au nucléaire se
fait au cas par cas. Washington de façon contradictoire, a autorisé l'arme
nucléaire au Pakistan pour la déplorer par la suite et Hillary Clinton a, lors
de son voyage en Inde, ce mois-ci, conforter la coopération nucléaire des USA
avec ce pays.
La position iranienne se comprend d'ailleurs
fort bien dans ce contexte : ses principaux voisins (Pakistan, Russie, Israël)
sont tous des puissances nucléaires. Pour cette raison, l'ensemble des
composantes politiques de ce pays, quelles que soient leurs divergences par
ailleurs, sont unanimes sur ce point : dans un contexte hostile et instable, la
puissance perse doit se doter de l'arme de dissuasion. suprême. Face à cette
volonté iranienne, les positions israéliennes ne sont pas, contrairement aux
apparences, univoques. Selon Pierre Razou de l'IFRI, deux tendances,
s'affrontaient en 2007 dans l'appareil d'état. Dans les faits aujourd'hui,
elles continuent de coexister, les frontières entre les uns et les autres étant
mouvantes au gré des circonstances.
Pour la 1ère position, la doctrine
officielle, Israël n'acceptera jamais que l'Iran se dote de l'armement
nucléaire « pour des raisons de survie » de l'état hébreu. Cette affirmation a
été confortée par les déclarations irresponsables ou provocatrices
d'Ahmadinejad appelant à la destruction d'Israël. Cette « menace vitale »
serait renforcée, selon ses contempteurs, par « le renforcement de capacités
militaires stratégiques qui permettraient aux Iraniens de s'en prendre plus
facilement à Israël, telles que l'acquisition clandestine de douze missiles de
croisière de type Kh-55 (crédité d'une portée de 3 000 km) auprès de l'Ukraine
déjà en 2001, ou bien encore la mise en orbite par Téhéran du satellite de
reconnaissance Sina-1 (par un lanceur russe) au mois d'octobre 2005 ».
Les tenants de la position intransigeante
mettent également en valeur l'affaiblissement relatif du poids stratégique et
géopolitique israélien dans la grande région, en cas d'apparition d'un nouveau
compétiteur. Israël, avec environ 200 têtes nucléaires (dont plusieurs méga
nucléaires) la possession de multiples vecteurs de frappes (avions missiles,
sous-marins) est la 6ème puissance nucléaire mondiale, capable de frappes sur
tout le territoire couvrant de l'Algérie au Pakistan, grâce notamment aux
missiles Jéricho III. Une position de force qui lui serait contestée non
seulement par l'Iran mais également avec l'apparition de candidats probables,
surtout inquiets de la montée perse, à savoir l'Égypte et l'Arabie saoudite.
Une autre position existe en Israël. Ses tenants insistent davantage sur le caractère
inexorable de l'acquisition de l'arme nucléaire par l'Iran et sur la faible
possibilité d'un conflit ouvert entre Israël et l'Iran. En outre, ils
soulignent pour les décennies qui viennent « la disproportion énorme entre
l'arsenal iranien, virtuel pour le moment, et l'arsenal israélien, bien réel
celui-ci », précisait le chercheur en 2007. Ils mettent également en avant le
fait que la reconnaissance de fait d'une bombe iranienne permettrait à la
puissance nucléaire israélienne d'être officiellement reconnue et à l'état
hébreu de négocier en contreparties des garanties militaires et politiques
américaines sur le très long terme.
Les États-Unis résignés
au nucléaire iranien ?
La position dure s'est indiscutablement
renforcée après les dernières élections israéliennes. Le Premier ministre
Binyamin Netanyahou, l'extrémiste Avigdor Lieberman, ministre des affaires
étrangères et le faucon Ehud Barak, ministre de la Défense nationale
multiplient les ultimatums et les menaces.
L'armée israélienne, humiliée au Liban rêve
d'une opération lui permettant de récupérer son aura et d'augmenter ses budgets
(qui sont passés de 34% du budget de l'état en 1974 à 12% aujourd'hui). La
population israélienne, gavée de prédictions alarmistes ne peut être
qu'extrêmement inquiète…
Mais les deux écoles de pensée qui traversent
l'exécutif israélien sont au moins d'accord sur un point: une intervention
contre l'Iran des seules forces de « Tsahal » serait pour le moins aventureuse
et sans garanties de beaucoup de succès. Il n'est plus question de rééditer la
frappe militaire contre les installations nucléaires irakiennes d'Osirak,
l'opération «Opéra» lancée par le gouvernement hébreu, le 7 juin 1981.
Le dispositif iranien est fortement
déconcentré, enterré et bien défendu. Même une opération de bombardements,
doublée d'assauts de commandos n'est pas sûr d'aboutir significativement.
Et ses conséquences géopolitiques régionales
seraient évidemment dramatiques dans une région déjà sous tension. Tel-Aviv
sait de surcroît que Washington ne donnerait pas son « feu vert »,
contrairement aux opérations menées en 2007 et 2009 contre des installations en
construction en Syrie. Le gouvernement israélien craint qu'au contraire, les
États-Unis et, secondairement, l'Union européenne, aient renoncé à toute
intervention militaire et se prépare à s'accommoder du fait nucléaire iranien.
Il semblerait en effet que les objectifs des possibles négociations à venir
soient d'obtenir que l'Iran se contente du « seuil nucléaire », c'est-à-dire
d'accepter de se doter de tous les moyens nécessaires (vecteurs compris) pour
réaliser très rapidement des armes nucléaires sans passer en tant que tel à la
production de bombes. C'est la situation actuelle du Japon et pourrait être, à
tout moment, celle de l'Allemagne.
Les évènements qui sont intervenues en Iran,
la division du pouvoir actuel, n'ont infléchi la position de Téhéran sur l'arme
nucléaire ni dans un sens, ni dans un autre. Mieux, Khamenei et Ahmadinejad ne
manqueraient pas d'exploiter à leur profit, un raid israélien en balayant
toutes les revendications démocratiques au nom de « l'unité nationale » face à
l'agression extérieure.
L'ensemble des facteurs pèsent donc contre
une intervention militaire israélienne isolée et des sanctions économiques
renforcées en début d'année prochaine ne risquent pas dans la conjoncture
actuelle, d'obtenir des effets rapides.
La tentation d'un
«coup» spectaculaire
D'où l'insistance de Washington à trouver des
solutions même si elles sont plus symboliques que réelles, au problème
palestinien, dans le droit fil du discours de Caire et de l'apaisement des
tensions entre les États-Unis et le monde arabo-musulman. Mais là encore, la
Maison-Blanche se heurte à l'intransigeance de l'état hébreu : Tel-Aviv, loin
d'accepter de démonter les colonies de Cisjordanie, se refuse même à interdire
les implantations sauvages en cours : selon Haaretz, le nombre des colons juifs
installés en Cisjordanie a dépassé en juin le chiffre de 300000, en hausse 2,3%
depuis janvier, chiffre auquel il faut ajouter les 200000 israéliens établis à
Jérusalem-Est.
Netanyahou se refuse à tous compromis,
sachant que la coalition électorale aussi extrémiste qu'hétéroclite qui le soutient,
n'y résistera pas. Mais cette intransigeance agace le gouvernement américain,
revenu à une vision très pragmatique de ses purs intérêts nationaux. Les
négociations économiques qui s'ouvrent la semaine prochaine avec le
gouvernement chinois a beaucoup plus d'importance à ses yeux que les hourivaris
du parlement israélien. Quitte, au besoin, à agiter la menace de sanctions
financières ou le ralentissement de l'aide militaire . D'autant qu'il faut
faire des économies : le budget de défense US représente 60% des budgets
militaires de la planète et les 700 milliards dépensés chaque année sur les
fronts extérieurs ne permet même pas à l'armée américaine de trouver une sortie
honorable tant en Irak qu'en Afghanistan. L'obstination israélienne est d'autant
plus mal ressentie que l'image internationale de l'état hébreu s'est encore
davantage ternie avec le brutal écrasement de Gaza. Le gouvernement israélien
est donc coincé. Sera-t-il tenté de desserrer l'étreinte en montant un «coup»
plus médiatique que militaire contre l'Iran, au risque et au bénéfice
simultanés, d'une nouvelle crise internationale qui une fois de plus,
marginaliserait la question des frontières israéliennes au détriment d'une
déstabilisation régionale ? Le peu de crédit politique du gouvernement
Netanyahou-Libermann à Washington, y compris au sein même du congrès américain,
rend cet opération peu probable. Mais pas impossible.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Pierre Morville
Source : www.lequotidien-oran.com