Depuis le 10 décembre, une femme, Cristina Kirchner, occupe la magistrature suprême argentine, après que 8,2 millions de ses concitoyens, soit 44,90% des suffrages exprimés, l'eurent choisie parmi une dizaine de candidatures à la présidence. Elle succède ainsi à son propre mari, Nestor Kirchner, qui avait présidé le pays depuis 2003. Le mandat de Cristina Kirchner a débuté dans une atmosphère à la fois optimiste pour la poursuite de la croissance économique de l´Argentine et préoccupante pour les interférences régionales qui n'ont pas manqué de surgir en pleine cérémonie d´investiture à laquelle assistèrent neuf chefs d'Etat sud-américains et plusieurs dizaines de délégations étrangères. A 54 ans Cristina Kirchner est devenue la première femme à recevoir le pouvoir des mains de son propre mari en présence des chefs d´Etat de la Bolivie, du Brésil, du Chili (une femme, Michelle Bachelet), de Colombie, de l´Equateur, du Honduras, du Paraguay, de l´Uruguay, du Venezuela, et du prince héritier de la Couronne espagnole. L'Algérie y était représentée par le président de l´Assemblée populaire nationale alors que François Fillon, le Premier ministre français, fut le plus important représentant de la Communauté européenne. Sa présence à ce niveau fut interprétée comme extrêmement positive par les milieux argentins qui avaient assisté, ces dernières années, au désengagement des entreprises françaises qui avaient pourtant contribué à la restauration de services essentiels comme les télécommunications, l´électricité, l´eau, le gaz... Les divergences sur la facturation au public de ces services fut la cause principale d´une crise silencieuse dans les relations économiques de Buenos Aires et Paris. Par ailleurs, grâce au multilatéralisme, un Français fera une apparition très remarquée et très appréciée des Argentins : Dominique Strauss-Kahn, un socialiste qui occupe depuis quelques semaines la direction du Fonds monétaire international (FMI) grâce au soutien du Président Nicolas Sarkozy et de la Communauté européenne. Strauss-Kahn avait été invité à assister à l´investiture de Cristina Kirchner qui avait déclaré sa volonté de revoir les relations de son pays avec le FMI, gelées ces dernières années à cause de la dette extérieure. Quelque 6,2 milliards de dollars sont toujours dûs à des pays membres du Club de Paris et leur refinancement nécessite la présence du puissant organisme financier. C´est là une exigence incontournable pour les éventuels investisseurs occidentaux qui boudent pour le moment le marché argentin. «J´aimerais remercier l´attitude et l´affection des amis et collègues chefs d´Etat avec qui nous avons partagé tant d´illusions, de rêves, d´utopies pour construire quelque chose de différent dans cette Amérique latine», dira Nestor Kirchner dans sa dernière déclaration officielle, en cédant son siège à son épouse. La succession se produit dans la continuité car tous les grands ténors ministériels ont été maintenus à leurs postes ou simplement ont changé de portefeuilles, avec à leur tête l´inamovible chef du gouvernement Alberto Fernandez. Les nouveaux ministres de l´Intérieur et de l´Economie, Florencio Randazzo et Martin Lousteau, appartiennent au sérail et leur arrivée auprès de Madame Kirchner ne comporte aucun signe de rénovation. Sur le plan de la politique nationale tout se passera sous l´emblème du pacte social qui devrait encourager les puissants syndicats et le monde des affaires à négocier pour qu´il y ait moins d´exclusion sociale au prix d´une meilleure répartition du revenu... Par contre, sur le plan de la politique extérieure, Cristina - comme l´appellent affectueusement la majorité des Argentins - s´efforcera de relancer des dialogues avec les pays intéressés par le marché argentin mais qui furent souvent bousculés par Nestor Kirchner peu sensible au langage diplomatique. A peine terminées les cérémonies d´investiture, la présidente Kirchner eut des entretiens avec ses pairs présents à Buenos Aires. L´actualité allait peser de tout son poids sur ces premiers contacts. Hugo Chavez, le chef de l´Etat vénézuélien, demeure un personnage central des rencontres latino-américaines. Généreusement, il pratique l´ouverture énergétique sur le plan régional même si son rêve de construire un gazoduc quasi transcontinental demeure lettre morte à cause des difficultés géographiques. Qu´importe ! Afin d´aider les Kirchner, Chavez a acheté, à ce jour, pour plus de cinq milliards de dollars de bons du Trésor argentin afin de compenser le peu d´empressement des traditionnels investisseurs refroidis par la dette non remboursée de l´Argentine. C´est dire que le Venezuela conserve un rôle majeur auprès de Buenos Aires. Malgré la découverte brésilienne d´un gigantesque gisement de pétrole au large de Sao Paulo, et l´annonce faite par Repsol-YPF de l´existence de nouveaux champs de gaz en Bolivie, le Venezuela demeure la première puissance latino-américaine dans le domaine pétrolier. Pour un temps indéfini il continuera à dominer ce marché et à en faire un argument de négociation avec ses partenaires. La cérémonie d´investiture de la Présidente argentine ainsi que le dernier sommet ibéro-américain (10-11 novembre) ont donné une dimension régionale avec des répercussions internationales au problème lancinant des nombreux otages aux mains de la guérilla en Colombie où le gouvernement démocratique reste impuissant à rétablir l´ordre sur tout le territoire. La présence parmi ces otages d´Ingrid Betancourt, une Franco-Colombienne ex-candidate écologique à la présidence, a provoqué un débat et un intérêt par-delà les frontières du pays sur les dérives d´une rébellion aux multiples facettes née voilà près d´un demi-siècle. Une grave crise diplomatique entre la Colombie et le Venezuela constitue l´ultime feuilleton d´une tentative humanitaire d´obtenir la libération de 44 otages dont Ingrid et trois ressortissants nord-américains. Dans une première phase, le Président colombien Alvaro Uribe avait sollicité une médiation de Hugo Chavez pour convaincre les dirigeants des «Forces armées révolutionnaires colombiennes» (FARC) de négocier la libération de 44 otages contre celle d´un demi-millier de rebelles qui se trouvent dans les geôles gouvernementales. Démarrée sur les chapeaux de roues, cette médiation - trop médiatique - incommoda le pouvoir colombien qui estima qu´elle faisait la part trop belle à la rébellion. Bogota et Caracas furent proches de la rupture lorsqu´un coup de théâtre se produisit : les FARC firent un geste unilatéral en annonçant leur décision de libérer trois otages, Clara Rojas et son fils Emmanuel né en captivité, ainsi qu´une ex-députée Consuelo Gonzalez de Perdomo. Clara Rojas n´est autre que l´avocate qui fut chef de campagne d´Ingrid Betancourt. Ces trois personnes seraient remises en liberté entre les mains de Chavez en territoire vénézuélien. Cette libération de trois otages, si elle se confirme, comporte bien entendu des intentions médiatiques destinées, dit la presse régionale, à rehausser le prestige de Chavez et à isoler un peu plus le président colombien qui bénéficie depuis plusieurs années, au même titre que ses prédécesseurs, de l´aide financière des Etats-Unis dans sa lutte contre les mouvements rebelles. La nouvelle présidente argentine s´était prononcée, dans son discours d´investiture, en faveur de la libération des otages des FARC, notamment par la médiation de Chavez. Il n´est pas exclu que ce cadre de solution ne conviendrait pas à Washington qui ne voit pas d´un bon oeil l´extension de l´influence de Caracas dans la région. Au lendemain de son installation, Cristina Kirchner recevra des nouvelles inattendues de Miami où un procureur venait de procéder à l´arrestation de trois Vénézuéliens et d´un Uruguayen accusés d´avoir menacé un entrepreneur vénézuélien naturalisé nord-américain, un homme de confiance des milieux pétroliers de Caracas. Tel un feuilleton télévisé, la presse évoque l´intrusion de ce personnage - Guido Alejandro Antonini Wilson - dans la vie politique argentine pour avoir été surpris, le 4 août dernier, porteur d´une valise contenant 800.000 dollars à son arrivée à un aéroport de Buenos Aires. Wilson était arrivé en compagnie de sept hauts fonctionnaires argentins et vénézuéliens dans un avion affrété par une entreprise d´Etat argentin dépendant du ministère du Plan et de l´Infrastructure. Libre de ses mouvements, Wilson quitte deux jours plus tard l´Argentine. De retour à Miami il aurait reçu des menaces de services spéciaux vénézuéliens afin de taire la destination de la valise confisquée par la douane argentine. Afin de bénéficier de la protection des Etats-Unis, il aurait révélé à la justice américaine que l´argent était destiné au financement de la campagne électorale de Madame Kirchner. Le procureur de Miami rendit publique cette accusation qui provoqua l´ire de la nouvelle présidente et de son entourage qui dénoncèrent une opération de déstabilisation de la part de Washington. Au cours de l´année écoulée Wilson aurait effectué une demi-douzaine de visites express à Buenos Aires et l´opposition serait prête à croire au financement occulte de la campagne électorale de la candidate officielle par le pouvoir vénézuélien sur des fonds pétroliers. Mais aucune des parties n'aura dit son dernier mot alors que Caracas et Buenos Aires confirment leur alliance face au grand voisin nord-américain qui ne s´accommoderait pas de la lune de miel argentino-vénézuélienne en particulier, de l´influence grandissante de Chavez en Amérique latine en général.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Notre Correspondant à Buenos Aires : Mohammed Benamar
Source : www.lequotidien-oran.com