
Tlemcen, ancienne capitale du Maghreb central sous les dynasties ziride et almohade, est devenue au XIXe siècle, sous la colonisation française, un carrefour stratégique reliant l’Algérie occidentale au Maroc voisin. L’introduction des chemins de fer dans cette région s’inscrit dans le cadre plus large de la politique coloniale visant à faciliter la conquête, l’exploitation économique et l’intégration territoriale de l’Algérie.
L’histoire des chemins de fer en Algérie débute sous l’impulsion de la France coloniale, avec un décret de Napoléon III en 1857 officialisant un premier plan de 1 357 km de voies ferrées. Dès 1844, des projets ambitieux émergent, dont celui de M. Garbe, qui propose une ligne reliant Oran à Tlemcen. Ce tracé vise à connecter le port d’Oran, principal débouché commercial de l’ouest, à l’intérieur des terres et à la ville de Tlemcen, déjà reconnue pour son importance historique et son rôle économique dans le commerce transfrontalier.
En 1854, un groupe d’investisseurs élabore un réseau plus vaste, incluant une ligne d’Alger à Oran avec un embranchement vers Tlemcen via Sidi Bel Abbès. Cette vision s’inscrit dans une logique coloniale claire : les chemins de fer doivent « porter la vie et la richesse » en facilitant le transport des produits agricoles (céréales, alfa, olives) et des matières premières vers les ports, tout en accélérant les mouvements de troupes et de colons. Cependant, les travaux avancent lentement dans les premières décennies, freinés par des contraintes financières et des résistances locales.
La ligne reliant Oran à Tlemcen voit le jour dans les années 1870, dans le cadre de l’extension du réseau de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM). Inaugurée officiellement en 1877, cette ligne part d’Oran, passe par Sainte-Barbe-du-Tlélat (actuelle Oued Tlélat) et Sidi Bel Abbès, avant d’atteindre Tlemcen, à environ 140 km au sud-ouest d’Oran. Elle est prolongée en 1906 jusqu’à la frontière marocaine à Lalla Marnia (aujourd’hui Maghnia), suite à la loi du 29 décembre 1903, dans un contexte de rivalité coloniale avec le Maroc sous influence française croissante.
La gare de Tlemcen, construite dans un style mêlant architecture coloniale et influences mauresques, devient un symbole de cette modernité imposée. Située au nord de la ville, près du plateau de Lalla Setti, elle est conçue pour desservir à la fois les voyageurs et le fret, notamment les produits agricoles et artisanaux (tapis, cuir) qui font la renommée de Tlemcen.
Le chemin de fer à Tlemcen joue un double rôle dès son ouverture. Économiquement, il stimule les échanges en reliant les riches terres agricoles de la région – vignobles, oliveraies et cultures céréalières – aux marchés d’Oran et au-delà, jusqu’à la métropole française. Les exportations de vin, très prisées à l’époque coloniale, bénéficient particulièrement de cette infrastructure. Militairement, la ligne renforce la présence française en facilitant le déploiement rapide des troupes vers la frontière marocaine, théâtre de tensions jusqu’à l’établissement du protectorat en 1912.
En 1921, une convention entre le gouverneur général de l’Algérie et la compagnie PLM redéfinit l’exploitation : la ligne Oran-Tlemcen, avec ses embranchements vers Sidi Bel Abbès et la frontière, est affermée à la PLM, tandis que l’État algérien conserve un rôle de supervision. Ce partenariat public-privé reflète la complexité de la gestion ferroviaire sous la colonisation.
Au début du XXe siècle, le réseau s’étoffe. La ligne Tlemcen-Lalla Marnia, prolongée jusqu’à la frontière marocaine, devient une artère clé pour le commerce transfrontalier, notamment après l’ouverture de la ligne marocaine Tanger-Fès en 1923, qui reste toutefois déconnectée du réseau algérien en raison des écartements différents (voie normale de 1,435 m en Algérie contre voie étroite au Maroc à l’époque). En 1922, seules deux compagnies dominent le rail algérien : les Chemins de fer algériens de l’État (CFAE) et la PLM, Tlemcen restant sous l’égide de cette dernière.
Pendant la Première Guerre mondiale, le chemin de fer à Tlemcen est mobilisé pour le transport de matériel et de soldats, tandis qu’entre les deux guerres, il soutient une croissance économique portée par la colonisation agricole. À son apogée dans les années 1930, la gare de Tlemcen voit passer des trains de voyageurs reliant Oran à la frontière en moins de quatre heures, ainsi que des convois de marchandises acheminant l’alfa des hauts plateaux vers les ports.
Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, le réseau ferroviaire est nationalisé sous la Société nationale des transports ferroviaires (SNTF), créée en 1976. Cependant, la ligne de Tlemcen subit un déclin progressif, lié à l’essor du transport routier et à un manque d’investissements dans l’entretien des infrastructures coloniales. La gare, bien que toujours en activité, perd de son éclat, et les liaisons avec le Maroc restent limitées par l’absence d’interconnexion directe, exacerbée par la fermeture de la frontière terrestre en 1994.
Depuis les années 2000, des efforts de modernisation émergent. En 2017, la SNTF lance un projet de réhabilitation de la ligne Oran-Tlemcen-Maghnia, avec l’électrification progressive et l’introduction de trains Coradia, visant à réduire le temps de trajet entre Oran et Tlemcen à environ deux heures. Ce renouveau s’inscrit dans une stratégie nationale pour revitaliser le rail comme alternative écologique au tout-routier, tout en valorisant le potentiel touristique de Tlemcen, avec ses sites historiques comme la mosquée de Sidi Boumediene et le Mechouar.
L’histoire des chemins de fer à Tlemcen reflète les ambitions coloniales françaises, marquées par une volonté de contrôle économique et militaire, mais aussi les défis de l’Algérie post-indépendance pour maintenir et moderniser cet héritage. De la ligne pionnière de 1877 à la renaissance amorcée au XXIe siècle, le rail reste un fil conducteur dans l’histoire de cette ville, reliant son passé prestigieux à un avenir tourné vers le développement durable.
Posté par : tlemcen2011
Ecrit par : Hichem BEKHTI