
Boumedien Moulessehoul Chafai naît à Tlemcen en 1921, au sein d’une famille noble connue pour son attachement au savoir et à la culture. Très tôt, il est inscrit aux écoles coraniques où il mémorise le Coran sous la direction du cheikh Ahmed Bouarrouq. Avec l’arrivée du cheikh Mohamed El-Béchir El-Ibrahimi à Tlemcen, il rejoint l’école de Driba Zerrar, un centre d’enseignement réformiste réputé.
Son parcours scolaire le conduit ensuite à l’école française, puis à l’école islamique française pour préparer le baccalauréat. Ses professeurs remarquent un talent exceptionnel, notamment dans les sciences arabes et islamiques. Cependant, son engagement intellectuel et ses idées nationalistes attirent l’attention des autorités coloniales françaises, et il est sanctionné par le directeur français Alfred Bal, qui lui déclare : « Je te fais échouer parce que tu es un disciple du cheikh El-Béchir El-Ibrahimi. »
En 1937, il intègre la Dar Al-Hadith à Alger, où il étudie directement sous la direction du cheikh El-Béchir El-Ibrahimi, qui marquera profondément sa formation intellectuelle et humaine. Lorsque les autorités coloniales ferment la Dar Al-Hadith, Chafai s’oppose courageusement à cette décision et dénonce ses motivations visant à affaiblir la langue arabe et l’identité islamique en Algérie.
À l’âge de 16 ans, en 1936, Boumedien Chafai devient président de la syndicat des étudiants musulmans. Il participe activement au 5e Congrès de l’Association des Étudiants Nord-Africains Musulmans (AEMNA) tenu à Tlemcen du 6 au 10 septembre 1935.
Le congrès rassemble des étudiants du Maghreb, venus de Tunis, Fès, Alger, Constantine, Béjaïa et Biskra, ainsi que des représentants des universités françaises. Le jeune Chafai, étudiant Azhari, prend la parole en arabe et captive l’assemblée, au point que les autorités coloniales interdisent la salle des fêtes de Tlemcen pour la poursuite du congrès. Les militants trouvent alors refuge dans les locaux des cercles culturels de la ville pour continuer les travaux.
Le congrès est marqué par plusieurs recommandations majeures :
Faire de la langue arabe la langue officielle du Maghreb.
Généraliser et améliorer l’enseignement de l’arabe dans les écoles.
Préparer et former des enseignants qualifiés.
Enseigner la littérature arabe en parallèle à la littérature française.
Élaborer des programmes nationaux d’éducation.
Promouvoir l’émancipation de la femme et sa formation.
Enseigner l’histoire du Maghreb et valoriser ses traditions musulmanes.
Améliorer le statut des enseignants.
Chafai participe également aux célébrations culturelles, comme l’hommage rendu au poète tunisien Aboul-Qacem Ech-Chabbi, et il s’immerge dans les poèmes patriotiques et historiques de la région, observant les sites de Tlemcen et s’inspirant des paysages et canaux historiques pour nourrir sa sensibilité artistique et intellectuelle.
En 1938, sous la pression des autorités coloniales, Chafai quitte secrètement l’Algérie via le Maroc, accompagné du cheikh Maki Al-Nasri qui l’intègre à la mission estudiantine marocaine vers l’Égypte. Il rejoint l’Université Fouad Ier (actuelle Université du Caire), où il étudie à la Faculté des Lettres et se spécialise en psychologie.
Il obtient son master, puis en 1947 son doctorat avec une thèse sur « L’attention volontaire », évaluée très bien. Il devient ensuite professeur de psychologie à l’Université du Caire et ouvre un cabinet privé de psychologie au Caire, puis un autre à Beyrouth. Ses consultations et son enseignement attirent de nombreux étudiants et intellectuels nord-africains, et il devient un lien important pour le FLN et les étudiants algériens à l’étranger.
Le 25 février 1958, Dr. Boumedien Moulessehoul Chafai est assassiné dans son cabinet au Caire par un individu se faisant passer pour un patient. Le contexte de l’assassinat, en pleine Révolution algérienne, a conduit de nombreux historiens à penser à une liquidation orchestrée par les services français visant les intellectuels algériens opposés au colonialisme.
Il est enterré au cimetière de Qarafa au Caire, en présence d’une délégation du FLN, et une veillée funèbre réunit plusieurs personnalités algériennes et égyptiennes.
Boumedien Chafai est reconnu comme l’un des pionniers de la psychologie moderne dans le monde arabe. Il a publié de nombreux articles dans les journaux Al-Basaïr et Al-Chihab, et a écrit plusieurs ouvrages académiques :
الانتباه الإرادي (L’attention volontaire)
الاطمئنان النفسي (Sérénité psychologique)
القلق (Anxiété)
النوم / الأرق (Sommeil / Insomnie)
الراحة النفسية (Repos psychologique)
التنويم المغناطيسي (Hypnose)
الفعل الإرادي (Action volontaire)
الوهم (Illusion)
الصراع النفسي (Conflit psychique)
التعب (Fatigue)
نفسية الطفل (Psychologie de l’enfant)
الحب والأمراض النفسية (Amour et maladies psychiques)
Il a également contribué à l’introduction et à la diffusion de la psychologie expérimentale et clinique dans le monde arabe, en traduisant et commentant des textes essentiels, et en ouvrant la voie à des pratiques modernes de la psychothérapie et du conseil psychologique.
Malgré son rôle majeur dans la psychologie arabe et son engagement nationaliste, Chafai n’a pas reçu en Algérie l’attention qu’il méritait après l’indépendance. Ses ouvrages restent enseignés dans plusieurs universités en Égypte, au Levant et en Irak, mais peu connus dans son pays natal.
En hommage à sa contribution, l’Association des Savants Musulmans Algériens a donné son nom au club médical de l’organisation, perpétuant ainsi sa mémoire scientifique et patriotique.
Boumedien Moulessehoul Chafai représente une figure unique du Maghreb et du monde arabe : un intellectuel à la fois scientifique et patriote, défenseur de la langue arabe, promoteur de l’unité maghrébine, et pionnier de la psychologie moderne. Sa vie, marquée par le courage, l’exil et l’engagement intellectuel, demeure un exemple pour les générations futures et une source d’inspiration pour le développement des sciences humaines dans le monde arabe.
Posté par : patrimoinealgerie