«Caméra - Merveilleux instrument de tourisme auquel le voyageur fait voir le pays avant de le voir lui-même.» Pierre Daninos
Deux faits majeurs ont particulièrement attiré mon attention: ce ne sont pas des événements extraordinaires qui sont susceptibles de briser la monotonie d'une morne actualité ponctuée çà et là par des incohérences absurdes qui font sourire un citoyen qui n'a plus envie de jouer. La première chose est cet incident tragi-comique qui s'est passé dans cette bonne vieille ville de Tizi Ouzou et qui a opposé un fonctionnaire un peu trop zélé et des touristes assez candides pour ne pas savoir que les règles qui régissaient les rapports entre le pays hôte et ses visiteurs ont quelque peu changé après une cinquante d'années d'indépendance chèrement acquise et une politique où la culture de la suspicion allant jusqu'à la paranoïa a supplanté avec succès celle de la pomme de terre. Et tout cela malgré des progrès technologiques qui ont remisé l'appareil photographique à l'âge de la pierre taillée. D'abord, il faut remonter à l'épique période de Ben Bella puis à celle de Boumediene où on a voulu nous faire croire que notre beau pays est la première cible de l'impérialisme et du sionisme et que d'innombrables plans étaient quotidiennement ourdis de l'autre côté de la mer pour saper le moral d'une laborieuse population qui, malgré les nombreuses pénuries de logements, d'emplois, de soins sérieux, de médicaments... oeuvre inlassablement à la réalisation de la pensée de Massinissa et d'Abd-El-Kader. Tout individu muni d'un appareil photo devient alors suspect de vouloir transmettre des informations à des pays dont les légats ici présents sont plus informés que certains, beaucoup de nationaux payés pour l'être. Ce qui peut être vrai en 1963 ou en 1967, époque de la Guerre froide et de la télévision noir et blanc, ne l'est plus en 2012, à l'heure où les satellites peuvent prendre des photographies d'une haute définition et d'une haute résolution et qu'aucun mètre carré de ce pays arrosé par le sang de ses martyrs n'échappe aux caméras aux rayons infrarouges des puissances impérialistes. A l'heure où n'importe quel stylo ou appareil photographique recèle une caméra, il est difficile d'appliquer des lois datant de Nicéphore Niepce et de Jacques-Louis-Mandé Daguerre. Mais diable alors, que sont allés photographier ces malheureux touristes dans un pays où le tourisme est la cinquième roue d'une charrette embourbée...' D'abord, j'ai cherché à savoir ce que peut représenter cette place du 11 Octobre: je n'ai pas, jusqu'à présent, trouvé d'information concernant ce qui s'est passé à cette date précise dans cette bonne vieille ville ou dans les environs. Que ceux qui ont une information sérieuse me la communiquent, cela comblera une lacune: je les remercie d'avance. Ensuite, je voudrais bien savoir ce que ces espions du dimanche (j'allais dire du vendredi) comptaient capturer dans leur objectif pour aller certainement le montrer à des pieds-noirs nostalgiques qui vont jubiler à coup sûr de la tournure qu'ont pris les choses dans cette cité où l'environnement a subi de sévères agressions dues à l'exode rural, le chômage endémique, l'incivisme et autres maux propres à une société où la bonne gestion se conjugue souvent au passé décomposé. Voulaient-ils photographier la transformation de l'ancienne église en mosquée ou bien le fronton de l'ancien tribunal' Avaient-ils mis en scène un de leurs compagnons ouvrant grand ses bras à la manière de De Gaulle dans son fameux «Je vous ai compris»' Ont-ils voulu emporter dans leurs bagages ces images dévalorisantes de vendeurs de l'informel étalant sur la placette une pacotille venue de l'Empire du Milieu' Ont-ils voulu reconstituer le kidnapping d'un entrepreneur sortant éméché d'un bar semi-clandestin' Ont-ils voulu filmer les deux ressortissants algériens expulsés d'Italie, ligotés et baillonnés' Quoi qu'il en soit, je conseille désormais à ces touristes en herbe, comme l'a jadis conseillé La Bruyère à ces malades qui allaient jusqu'en Epidaure pour se faire soigner, d'emprunter dorénavant, pour visiter notre beau pays, la voie de Google Earth: c'est moins cher et c'est sans risque!
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com