
L'annonce, pour tout dire, était de celles qui ne pouvaient même pas être assimilées à un effet d'annonce tant elle était dans l'ordre des choses par sa banalité et sa récurrence. Tout au plus vous arrachait-elle un «oh !» de surprise volontairement exagéré pour montrer à votre interlocuteur que ses propos ne vous laissent pas indifférent. Il paraîtrait, et c'est même certain, que l'euro a atteint un nouveau sommet dans la wilaya de Tizi Ouzou, désormais échangé à 150 dinars l'unité au marché dit parallèle. Encore faudrait-il en trouver en quantité suffisante dans les périodes de forte demande. Mais toutes les périodes ne sont-elles pas des périodes de forte demande en Algérie ' La courbe vertigineusement ascendante de la monnaie européenne -et subséquemment du dollar américain- ne s'explique pas autrement que par cet écart de presque 50% entre le taux de change officiel et celui pratiqué par les «cambistes des souks». La surprise ne vient pas de la cherté de la devise étrangère par ces temps de retour au galop d'une inflation décidée à assécher les volumineuses masses de liquidités injectées par l'Etat à travers les augmentations de salaires irraisonnées consenties massivement pour ses fonctionnaires et employés du secteur public. Tenez-vous bien, un paradoxe en amenant un autre, ce qui surprend, à présent, c'est le nouveau profil de l'acheteur de l'euro, en Kabylie du moins. L'ancienne clientèle, constituée d'hommes d'affaires, de trabendistes et de vacanciers, s'est enrichie de demandeurs qui, il n'y a pas longtemps encore, figuraient parmi les pourvoyeurs du marché de la devise. Des retraités, des travailleurs, des sans-emploi qui aspiraient, pour la plupart, à se préparer un pied-à-terre au pays natal, se délestent qui d'un lopin de terre, qui d'une habitation devenue inutile pour échanger ensuite le produit de la vente en euro. Une véritable inversion des profils, quoi. La loi de l'offre et de la demande a évidemment fait le reste.S'agit-il d'une tendance passagère ou d'un phénomène appelé à s'inscrire dans la durée ' Mon voisin de siège, qui se rendait pour affaires dans l'une des capitales situées en péninsule ibérique, ne pouvait être plus disert. Le vol n'a pas duré longtemps et l'évocation du cours de la devise n'était qu'une parenthèse dans une conversation que cette confiance spontanée qui s'installe à bord des aéronefs libère souvent des «contraintes terrestres». Il fallait l'écouter parler, cet ami d'un vol éphémère. Il ne se contente pas de constater, il a sa petite explication sur ce qu'on considérerait à tort comme une crise. L'envolée du taux de change au noir n'est pas une crise, elle en est l'effet, un des effets de la déshérence industrielle qui a plongé la région dans l'engourdissement économique et mis en berne les fanions de l'espérance. Si même les émigrés, qui n'envoient déjà plus rien au pays depuis des décennies, se mettent à rafler les billets européens, c'est que l'idée même de leur retour définitif au bercail est une chimère qui ne se réalisera pour certains d'entre eux qu'au stade ultime du dernier billet sans retour, dans un cercueil. Beaucoup parmi les plus âgés tiennent à être enterrés dans le village qui les a vus naître. Mais pour leur descendance banlieusarde, ils rêvent d'abord de leur laisser là-bas un toit où s'abriter à défaut de leur ouvrir les portes des universités et des grandes écoles françaises. Alors au diable la masure nichée sur un piton inaccessible et la «taferka», misérable bout de terre dont il ne reste rien à force de morcellement pour l'héritage familial.N'y a-t-il vraiment aucun espoir ' L'ami d'un jour, pourtant très dynamique en affaires et grand importateur de produits de bâtiment, se cite lui-même en exemple d'une situation où le travail et l'initiative créateurs sont bridés, étouffés par cette grande pesanteur qui résume à elle seule toutes les autres et qui s'appelle l'immobilisme entretenu et autoentretenu. Il a voulu monter avec son partenaire ibérique une entreprise qui emploierait 40 travailleurs et fabriquerait localement un produit de bâtiment importé. Pas de main-d''uvre qualifiée, des routes trop souvent «coupées» par des mécontents adeptes du pneu enflammé et qui obligent à des détours impossibles des clients venus de loin. Et puis, toujours très présent dans les mémoires, il y a le cas de la laiterie de Draâ Ben Khedda mise de force à l'arrêt pendant cinq longs mois par une partie du personnel qui réclamait son retour dans le giron protecteur de l'Etat qui l'avait vendue en toute légalité et régularité à un repreneur privé. Autant chercher dans une meule de foin des entrepreneurs qui prendraient de trop gros risques à se hasarder dans l'investissement quand les incertitudes l'accompagnent au départ. Les partis politiques aborderont-ils cette grave problématique ou se contenteront-ils de promettre la justice sociale et la démocratie en se défaussant sur le seul Etat, même si la responsabilité de ce dernier ne peut être ignorée ' Bien sûr, on peut faire de la Kabylie Andorre ou le Liechtenstein et mettre la devise en vente libre à chaque coin de rue. C'est faisable à condition de' trouver des émigrés et des retraités pour alimenter le marché en euro.
A. S.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A Samil
Source : www.latribune-online.com