Alors que la
Libye s'enfonce dans le chaos, la Tunisie envisage son avenir dans un climat de
contestation optimiste.
Vendredi 20 :
dans une «bodega» tunisienne, une quarantaine des blogueurs qui ont fait la
Net-révolution, mis le peuple dans la rue et poussé Ben Ali à une fuite
honteuse, se réunissent joyeusement. Pour l'essentiel, ce sont des
journalistes, des salariés de boîtes de communication, des étudiants : beaucoup
ont monté leur petite start-up. L'un d'entre eux vient de réussir l'opération
«Tunisie, 16 juin 2014» avec de nombreux journaux qui ont joué le jeu de
fausses vraies «unes» sur une Tunisie imaginée dans trois ans. Quelques-uns de
ces blogueurs ont été arrêtés en fin d'année. L'un de ceux-là, Slim Amamou, est
devenu depuis le nouveau secrétaire de la Jeunesse du gouvernement de
transition. Il est là, bien sûr, parmi ses copains et copines qui l'ont tous
embrassé à son arrivée.
Vendredi soir : «Tunis
Facebook»
C'est un jeune
homme vif, percutant et étonnamment précis dans ses analyses de la situation.
Sur fond de karaoké, les discussions rieuses vont bon train. Mais Twitter
fonctionne toujours à fond. Dans la soirée, deux mauvaises nouvelles : «Un
prêtre s'est fait égorger dans la banlieue de Tunis». Vraie, hélas ! Une rumeur
prémonitoire : «Kadhafi a fait bombarder Benghazi !» était fausse.
Ce soir-là, la
Libye pèse concrètement sur la situation tunisienne. Kadhafi a été le seul
homme d'Etat arabe à soutenir ostensiblement Ben Ali, se payant même le luxe de
tancer les Tunisiens qui avaient osé remettre en cause son ami Zine El-Abidine.
Tunis dépend évidemment de Tripoli pour son pétrole et son gaz. Beaucoup
d'hommes d'affaires, de cadres et d'employés tunisiens travaillent chez le
riche voisin. Kadhafi et Ben Ali ont même caressé la folle idée de fusionner
les deux pays. Mais l'idée a fait long feu.
Tous les
interlocuteurs de la soirée en sont convaincus : les Libyens en ont marre de
leur dictateur, mais celui-ci préféra noyer toute révolte dans le sang plutôt
que de laisser une miette de son pouvoir…
Le meurtre d'un prêtre catholique polonais,
confirmé le lendemain par la presse, surprend l'opinion. Bien plus que des
islamistes radicaux, ce sont des ultras, anciens partisans du président déchu,
qui sont désignés par l'opinion comme les vrais initiateurs du crime. Les mêmes
qui auraient, il y a quelques jours, mis à mal une synagogue à Tunis. Des
procédés violents destinés à aviver les tensions et tendre les relations entre
les courants laïques et islamistes.
Samedi matin,
place Bourguiba
Après avoir
dépassé le ministère de l'Intérieur, toujours sous la haute garde de l'armée,
fils barbelés, GMC et un char symbolique, on arrive sur les lieux de
rassemblements. Rassemblements au pluriel car coexistent sur la grande place de
Tunis, à quelques dizaines de mètres de distance, plusieurs initiatives sur des
thèmes différents. Le premier regroupement, qui mobilisera plusieurs milliers
de personnes, défend la «laïcité». Chaque manifestation, semi-statique (du fait
de l'encombrement de la place !), se subdivise elle-même en groupes de
discussions où les polémiques s'enflamment. Tout le mode est d'accord sur le
fond mais l'envie de s'exprimer, des décennies brimée, est la plus forte,
quitte à survaloriser les différences de points de vue.
Seule alerte
sérieuse : dans l'après-midi, un groupe de militants salafistes viennent porter
par slogans une contradiction plus musclée. Un bref incident sans autre
conséquence. Autre signe de cette envie irrépressible de liberté d'opinion,
beaucoup de Tunisiens viennent ce samedi manifester avec leur propre pancarte,
le plus souvent un slogan en arabe ou en français, imprimé en A 3 ou bombé sur
un grand torchon. On croise ainsi un groupe d'une trentaine de femmes,
d'enfants et de quelques rares hommes qui remontent la place : ce sont les
familles de prisonniers politiques qui n'ont pas encore été libérés.
D'autres
réclament la démission des nouveaux chefs de l'exécutif. La Constitution
actuelle prévoit pourtant que Fouad Mebazza, président par intérim, doit
abandonner son mandat le 15 mars prochain. Problème : par qui le remplacer en
l'absence de nouvelles élections présidentielles ? Casse-tête juridique
épineux, d'autant que l'Assemblée nationale, très discréditée, a préféré il y a
quelques jours abandonner toute prérogative législative pour ne pas gêner le
travail de l'exécutif. Le gouvernement de transition, mené par Mebazza et
Mohamed Ghannouchi, le Premier ministre, se retrouve dans une situation
délicate. Composé pour l'essentiel de responsables politiques qui ont fait leur
carrière sous Ben Ali, il doit mener la transition jusqu'aux élections mais ne
bénéficie pas lui-même de la légitimité des urnes. Et donc pas de l'autorité
nécessaire pour réaliser les changements que la rue tunisienne continue à
réclamer avec impatience.
C'est notamment
le cas sur le plan social. De nombreuses entreprises connaissent des grèves ou
des mobilisations sur les salaires. Le bas niveau des rémunérations dans le
secteur public et dans le privé nourrit une forte attente des Tunisiens qui se
transforme en franche exaspération à la lecture des journaux. Ceux-ci, très
lus, jusque-là tenus par une très forte censure et la quasi-obligation d'un
culte permanent de l'ancien président, confinant au grotesque, se sont libérés.
Les journalistes multiplient les révélations sur les affaires concernant
l'entourage de Ben Ali et de la famille Trabelsi. Tous les citoyens tunisiens
étaient «au courant» mais la lecture du détail fait bouillir les sangs. Des
pages entières des quotidiens font chaque jour le récit de l'incroyable pillage
qui s'est déroulé pendant plus de deux décennies. Les listes donnent le vertige
et la prédation tourne souvent à la compulsion maladive. La télévision publique
a ainsi donné les images, ce week-end, de la découverte d'une véritable caverne
d'Ali Baba dans une des villas de la famille Ben Ali : des centaines de liasses
de billets de 1000 dollars ou de 500 euros (qui ne peuvent être délivrés que
par la Banque centrale), ou malles de bijoux dissimulées dans des caves ou des
fausses bibliothèques… «Le butin était sous le matelas de la coiffeuse», surnom
très peu affectueux de Mme Ben Ali, unanimement haïe.
Le vol à une
telle échelle relève de la maladie mentale et ses proportions surprennent même
les observateurs tunisiens les plus avertis. Pour ceux-ci, les avoirs répartis
entre la centaine de frères, sÅ“urs, cousins… représenteraient plus d'un an du
budget de l'Etat ! Des dizaines de grandes sociétés, dont le capital était
contrôlé par la «famille», se retrouvent aujourd'hui sous séquestre ou sous
tutelle des autorités publiques.
«Boillon,
casse-toi, pauvre…»
L'un des
rassemblements les plus militants de ce samedi s'est déroulé devant l'Ambassade
de France, qui se trouve elle aussi place Bourguiba. Pendant plusieurs heures,
des centaines de manifestants se sont relayés sous la très solennelle statue
d'Ibn Khaldoun, pour réclamer à grands cris le départ du nouvel ambassadeur
français.
Boris Boillon,
jeune diplomate arabophone, s'était déjà distingué en Irak en prenant des
positions très tranchées. Il venait à Tunis remplacer au pied levé un
ambassadeur de France à qui le gouvernement, pris de court par la soudaineté de
la crise politique tunisienne, reprochait une insuffisance d'alerte sur la
gravité de la situation.
Après les épisodes
du feuilleton MAM, les hésitations, voire les voltefaces de la diplomatie
française face à la trainée de poudre démocratique qui a secoué la Tunisie et
l'Égypte, qui a atteint le Yémen et Bahreïn, qui bouleverse aujourd'hui la
Libye, l'arrivée d'un homme neuf à l'ambassade de Tunis était positivement
attendue dans ce pays qui reste très proche de la France.
Hélas ! Hélas !
Hélas ! Lors d'un premier déjeuner de presse (et en présence de caméras de
télévision !), le nouvel ambassadeur s'est autorisé à donner des leçons de
journalisme sur un ton très méprisant à une presse qui vient enfin de découvrir
la liberté d'expression. Grave bévue. Les journalistes sont sortis ulcérés, les
réseaux Facebook/Twitter ont fait le reste. Au résultat, une grosse manifestation
et des piteuses demandes d'excuses du nouvel ambassadeur, présentées en direct
à la télévision tunisienne. Bref ! La version new-look de la diplomatie
française (la photo en maillot de bain tiré d'un site social personnel de
Boillon a fait le tour des portables tunisiens !) n'a pas encore vraiment
convaincu.
Restera-t-il ? Ne
restera-t-il pas ? Peu importe, la normalisation interviendra tôt ou tard dans
les relations entre les deux pays, tant sont importantes les relations
économiques, politiques et culturelles. Mais la longue série de ratés de ces
dernières semaines impose à l'évidence que la fameuse «politique arabe de la
France» (si cette expression a eu un jour un sens) soit très sérieusement
reliftée à la lueur des profondes mutations actuelles.
Dimanche : la
fierté d'un businessman
Les chefs
d'entreprises en général ne détestent rien tant que les périodes de troubles
politico-sociaux. Deux chefs d'entreprises tunisiens rencontrés ne cachaient
pas, eux, un optimisme inébranlable. Le premier, qui a fait l'essentiel de sa
fortune à l'étranger, se disait fier de l'imagination et du courage des jeunes
bloggeurs qui a réussi avec l'internet à balayer, en quelques semaines, une
dictature qui a duré plus de deux décennies. Le second, bien au fait des pesanteurs
administrativo-mafieuses pour les avoir directement subies, estimait que les
prébendes, maraudages et la généralisation de la petite et de la grande
corruption étaient devenues les principaux freins au dynamisme de l'économie
tunisienne. Selon lui, la hausse du pouvoir d'achat, une politique de grands
travaux, le pari sur les nouvelles technologies, la relance de l'agriculture
étaient des pistes concrètes et sérieuses pour retrouver une forte croissance
du PIB.
Pour les deux
hommes d'affaires, la coopération avec l'Europe était une priorité, notamment
en matière de barrières douanières et de contrôle des changes. L'attente est
forte. Ils sont tous deux plus que restés sur leur faim après l'annonce de
Catherine Ashton, la «ministre des Affaires étrangères» de l'UE, qui a annoncé
une aide exceptionnelle à la Tunisie d'un montant de… 17 millions d'euros.
«Millions ou milliards ?», a fait mine de ne pas comprendre Afif Chelbi, le
ministre de l'Industrie, qui a jugé l'aide majestueusement consentie de
«ridicule».
Pour les deux
chefs d'entreprise, la source d'inquiétude la plus forte était également
l'évolution de la situation chez leur plus proche voisin, la Libye. Ils étaient
tous deux convaincus que Mouammar Kadhafi craignait le risque d'une longue
guerre civile sanglante qui pourrait déstabiliser toute la région. Seul espoir,
selon eux, le retournement probable d'une grande partie de l'armée, déjà
travaillée par les exemples de «neutralité active» des armées tunisienne et
égyptienne.
France : Strauss-Kahn
en «soft» campagne
Le FM a, dans une
note, estimé que la reprise économique serait, après les évènements récents,
plus rapide en Tunisie qu'au Caire. Le directeur du FMI était également présent
à Paris dans le cadre de la préparation du G20. Dominique Strauss-Kahn est en
effet le candidat mystère des élections présidentielles françaises de 2012. La
presse n'avait en tête que d'obtenir des réponses sur cette unique question
«Strauss-Kahn, candidat ou pas candidat ?».
Sans jamais
répondre, le directeur du FMI a réussi à briller sur la scène médiatique tout
en entretenant le mystère. Il est vrai que ses prestations ont été facilitées
par l'actuel passage à vide de Nicolas Sarkozy, qui est aujourd'hui talonné
dans les sondages par Marine Le Pen !
Mais pour
Dominique Strauss-Kahn, tout n'est pas joué au sein du PS. Longtemps considéré
comme candidat improbable, François Hollande s'impose dans le jeu des primaires
comme le challenger surprise.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Pierre Morville
Source : www.lequotidien-oran.com