Ô Véronique,
depuis que tu m'as envoyé ces photographies où mes yeux t'ont vue te relaxer au
bord de la mer, offerte aux rayons du soleil sans aucune fausse pudeur,
généreuse et libre, il m'arrive des choses étranges dans le corps. Dans un
bruissement qui me fait frissonner, des plantes me poussent maintenant en
abondance dans la chair, qui me chatouillent les nerfs, qui m'énervent
délicieusement, et des souris soyeuses et excitées batifolent dans mes reins,
et je ne désire désormais qu'une seule chose : que notre Créateur, le Clément,
le Misécordieux, nous réunisse dans un nid douillet et moelleux le plus vite
possible, le plus vite possible, ô Véronique !
Ô Véronique, je
l'avoue sans détours, jamais je n'ai connu pareilles sensations auparavant ! Pourtant,
depuis les vagissements de douleur et de colère que j'ai poussés lorsqu'une
lame aiguisée a coupé le cordon ombilical qui me liait à ma mère, sur les
chemins que ma carcasse de viande a empruntés en vingt-cinq années de vie dans
mon pays, mes yeux se sont posés sur une multitude de jeunes filles et de
femmes ! Mais la vérité doit être divulguée sans le moindre lambeau de honte,
sans un grain d'hésitation, courageusement, virilement, froidement, même si
elle est aussi horrible qu'une plaie purulente et sanguinolente : aucune de mes
compatriotes n'a provoqué en moi ces remous qui me tourmentent agréablement le
sang, qui me donnent le vertige, quand je contemple ta chair abondante se
prélasser sur cette magnifique plage, épanouie et ravissante, ô Véronique !
Ô Véronique, il
était écrit que tu serais la seule femme qui aurait le pouvoir d'éveiller et
d'animer ces millions d'asticots qui attendent en moi depuis si longtemps déjà,
couverts de moisissure, gras, engourdis, lourds, et inertes. Il était écrit
qu'un jour tu insufflerais la vie à ces créatures qui somnelaient en mes veines
et qu'aucune femme de ma patrie n'a pu réveiller, n'a pu vivifier, n'a pu
tonifier. En effet, trois évenements prouvent sans conteste que tu as été créée
pour moi, que j'ai été créé pour toi, que nous sommes faits pour vivre dans le
même nid, que telle est la volonté de notre Seigneur, le Tout-Puissant,
l'Omniscient, ô Véronique !
Ô Véronique, le
premier signe s'est manifesté à peine un mois après ma naissance. C'était pendant
une nuit d'été. Depuis que j'ai atteint l'âge de saisir le sens des faits
qu'elle a vécus, de temps à autre, ma mère me raconte ce qui s'est passé cette
nuit-là : «Je me préparais à dormir lorsque soudain des milliers de cigales se
sont mises à striduler en même temps, mon petit. Ces chants ont attiré mon
attention un instant, mais je me souviens que j'étais trop épuisée pour
accorder à la chose l'importance qu'elle méritait et exigeait. Aussitôt dans le
lit, ces insectes se sont tus et un sommeil profond s'est emparé de moi et m'a
engloutie. Alors, je t'ai vu en songe dans un jardin, un garçon fort et beau,
mais triste et tenant ta tête entre tes mains. Des filles brunes, jaillissant
d'une terre nue et désolée, échevelées, maladives, s'approchaient de toi
langoureusement, et chacune te suppliait de l'épouser, mais tu n'accordais
aucune importance à leurs prières enflammées, tu demeurais dans le silence,
indifférent, toujours triste et toujours tenant ta tête entre tes mains. Alors,
déçues par ton attitude, elles s'éloignaient, se lamentant, se griffant le
visage ou s'arrachant les cheveux avec la violence que donne aux mains une
attente frustrée. Elles hurlaient : «Nous sommes de sa chair et de son sang,
mais il ne veut pas de nous ! Qu'allons-nous devenir, il est si beau ? Mais
appartient-il vraiment à notre peuple ? Ne serait-il pas un étranger ? Rien en
lui ne rappelle nos frères ? Cette indifférence méprisante avec laquelle il
répond aux bouches affamées de nos corps éveille le doute ! Un des nôtres n'aurait
pas réagi ainsi, non ! Il aurait choisi une parmi nous, l'aurait déchiquetée
avec ses dents et ses ongles, et l'aurait dévorée goulûment depuis longtemps
déjà. Elle serait maintenant des os nus, éparpillés sur le sol et couverts de
fourmis déçues !» Cela a duré un bon moment, mon fils, puis j'ai vu apparaître
auprès de toi une jeune fille d'une beauté qui m'a coupé le souffle. Elle ne
ressemblait pas aux autres, elle était blonde, elle était belle et charnue,
comme une orange mûre et juteuse, et ses traits évoquaient une étrangère, elle
venait d'un autre pays. De jolies fleurs se sont mises à tapisser la terre
autour d'elle, et sans même qu'elle ait prononcé le moindre mot, tu t'es rendu
compte de sa présence, et tu as levé tes yeux vers elle. Alors une lumière t'a
enveloppé, tu as rayonné, et tes mains se sont tendues vers elle, pleines de
prières, et tu t'es approché d'elle, confiant comme une gazelle apprivoisée, et
des myriades d'oiseaux multicolores ont envahi le jardin à ce moment,
emplissant l'air de chants merveilleux. Elle a murmuré : «Veux-tu venir avec
moi, mon petit Arabe ? Veux-tu partir avec moi loin de ces filles malingres et
idiotes qui te harcèlent comme des mouches ?» Et tu as répondu : «Oui ! oui !
oui !» Mais les cigales m'ont réveillée comme si Dieu les avait convoquées
cette nuit-là pour ouvrir et fermer mon rêve.» C'est là le premier évenement
qui liera indissolublement nos destins, ô Véronique.
Ô Véronique, je
vais déployer maintenant devant toi le deuxième fait qui montre que tu m'es
destinée. Un matin, inquiétée par mon manque d'intérêt pour les jeux de mon âge
et les gens qui m'entouraient, ma mère décide d'aller visiter une voyante pour
feuilleter ma vie future. J'avais dix ans. Dès qu'elle pénètre dans la pièce,
la voix de la tireuse de cartes s'élève et ces paroles atteignent les oreilles
de ma mère : «Reste debout ma sÅ“ur ! Je n'ai pas besoin d'étaler mes cartes, et
tu aurais dû te contenter du rêve qui t'a visité un mois après sa naissance !
Il n'est pas de notre race ! Dieu a voulu que ton ventre engendre un étranger !
Ne t'inquiète pas ! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour voir le destin
merveilleux qui l'attend ! Il épousera une étrangère belle comme la lune ! Elle
prendra l'avion et viendra frapper à la porte de ta maison. C'est toi qui lui
ouvriras. Tu t'évanouiras, prenant la jeune fille pour un ange, tellement elle
est jolie ! Quand tu reprendras tes esprits, elle t'annoncera qu'elle serait
ravie de devenir ta belle-fille ! Tu respireras difficilement, suffoquant de joie
! Quelques jours plus tard, elle se convertira à notre religion et épousera ton
garçon ! Le visage ruisselant de larmes, devant de vieux témoins débordant de
sagesse, ton fils lui pardonnera toutes les nuits torrides et mécréantes
qu'elle a connues dans son pays. Emu, il dira : «Comment aurait-elle gardé sa
virginité dans ce monde dépravé où elle a vécu jusqu'à maintenant ? Serait-il
sage et raisonnable de lui demander la pureté que j'aurais impitoyablement
exigée d'une fille de mon peuple ? Elle vivait dans l'ignorance ! Elle ne
savait pas ! Il est donc de mon devoir de lui pardonner ! je sais qu'il me sera
très difficile de lui arracher cette liberté débridée de sa tête, qu'elle sera
souvent tentée d'aller brouter dans les champs interdits, son corps est bourré
de mauvais souvenirs, mais je prierai Dieu sans répit pour qu'Il préserve mon
épouse des chuchotements envoutants de Satan !» L'imam en personne ne pourra
pas s'empêcher de verser des larmes en entendant ces paroles, ma soeur ! Va,
rentre chez toi et attends avec patience ce jour merveilleux ! La fête est pour
bientôt. » C'est là le deuxième événement qui liera indissolublement nos
destins, ô Véronique.
Ô Véronique,
voici maintenant le troisième signe. Sache d'abord que je joue merveilleusement
bien au football ! Tous ceux qui m'ont vu jouer te le diront. C'est à l'âge de
seize ans que j'ai commencé à taquiner le ballon rond. Mais je n'ai jamais
accepté de faire partie d'une équipe locale. Une force implacable m'a toujours
empêché de le faire. Et c'est dernièrement que j'ai compris qu'il était écrit
que mon destin de grand footballeur se réalisera ailleurs, sur des stades
étrangers, dans ton pays ! J'étais face au petit écran lorsque j'ai vu ces
merveilleuses images qui montraient notre Président recevant chez lui l'immense
Zidane et son père ! Alors, soudain, le rêve de ma mère et les prédictions de
la voyante ont surgi de ma mémoire, et tout est devenu clair devant mes yeux,
j'ai vu mon avenir comme je vois ces mots que fait jaillir du clavier l'enseignant
universitaire de français qui écrit cet émail sous ma dictée. J'ai pris
conscience subitement que tu portes le même prénom que la femme de Zidane !
Oui, elle aussi s'appelle Véronique ! Ce signe divin, à lui seul, aurait dû
attirer mon attention depuis belle lurette ! Mais il était écrit que notre
Président jouerait un rôle fondamental dans ma vie ! C'est Son Excellence qui a
dirigé mes regards vers le sentier que je suis condamné à suivre désormais.
J'ai bien fait de voter pour lui ! Sans cette idée extraordinaire qu'il a eue,
jamais je ne me serais rendu compte de la merveilleuse coïncidence ! Imaginons
par exemple qu'il ait décidé de recevoir ces enseignants ou ces médecins qui
n'arrêtent pas d'aboyer, ç'aurait été une catastrophe, je n'aurais jamais
découvert les fils qui nous lient tous les deux à Zidane et son épouse ! Par
ailleurs, je ne suis pas le seul à avoir profité de cette judicieuse
invitation. En effet, des centaines de milliers d'élèves ne rêvent maintenant
que d'une chose : jouer au football ! Nos rues grouillent de gamins courant
derrière des ballons en hurlant comme des diables ! Que veux-tu qu'ils fassent
? Réviser leurs leçons ? Lire des livres ? Si la science avait une quelconque
importance, crois-tu que le Président aurait reçu un footballeur et laissé les
médecins poireauter pendant des mois, criant des slogans et brandissant des
banderoles dans une indifférence totale ? Non, bien sûr ! Ce troisième signe
t'a-t-il persuadée que nous sommes faits l'un pour l'autre, ô Véronique ?
Ô Véronique, tu le voies bien que Dieu n'a
pas voulu que je lie ma vie à celle d'une fille de mon pays. Le rêve de ma
mère, les paroles de la tireuse de cartes et l'invitation du Président ne
souffrent aucune obscurité, et désormais, s'est enracinée en moi la certitude
que la jeune fille blonde qui m'a appellé «mon petit Arabe» il y a plus de
vingt ans, c'est toi ! Mais si tu décides de ne pas répondre à mon appel, si tu
refuses d'être mienne, je voudrais que tu saches que jamais je n'épouserais une
autre femme. Je ne suis pas fou pour me jeter entre les mains diaboliques d'une
sorcière de chez nous ! Je n'ai pas envie d'être envouté par les saletés
qu'elles font avaler à leur mari pour les aplatir et les transformer en
limaces. Ce n'est pas un hasard si ici les hommes sont mous comme une éponge et
ont toujours la bouche ouverte. C'est ce qui est arrivé à un de mes amis ! Il
ressemble maintenant à un pneu dégonflé. En une année de mariage, il a vieilli
d'un siècle ! On dirait un épouvantail ! Quand tu frapperas à notre porte, je
te le présenterai, et tu verras de tes propres yeux les dégâts que peut faire
subir une femme de chez nous à l'homme qu'elle épouse ! Ô véronique, je sais
que tu ne permettras pas qu'une de mes compatriotes s'empare de moi et m'assassine
à petit feu, ô Véronique !
Ô Véronique,
sauve-moi, je t'en supplie ! Je ne veux pas rester ici ! Je suis fait pour être
un grand footballeur marié à une princesse étrangère nommée Véronique ! Viens,
je partirai avec toi, je te suivrai partout, mais ne m'abandonne pas ici ! Je
ne suis pas comme eux, je ne leur ressemble pas ! Je t'ai tout pardonné ! Tu ne
savais pas ! Tu ne pouvais pas savoir ! Je ne te poserai aucune question sur
ton passé que je devine rempli de flammes et de frissons. Mais tu es innocente
! Tu n'es pas comme une femme de chez nous qui patauge dans la débauche en
catimini alors qu'elle sait que nos coutumes lui interdisent ces écarts ! Viens
à mon secours, ô Véronique !
Ô Véronique, un
jour, nous serons reçus par le Président de la République, maman sera invitée
aussi, et les caméras de la télévision nous montreront en compagnie de Son
Excellence, et l'on parlera de nous partout dans le pays. Le Président me
demandera d'entraîner l'équipe nationale algérienne, et j'accepterai son offre,
et tu voyageras partout avec moi, car il me faudra parcourir le monde à la
recherche de joueurs dignes de ce nom. Encore une petite chose ma princesse :
en attendant de te convertir à notre religion, prie en la tienne pour que le
Président de mon pays soit encore de ce monde le jour où je serai désigné comme
le plus grand joueur de tous les temps ! Mais il est temps que tu prennes
l'avion que la voyante a dévoilé sans consulter ses cartes, ô Véronique ! Maman
brûle d'impatience et n'arrête de répéter ton prénom pour se le graver dans la
mémoire. Tout en vaquant à ses occupations, elle t'appelle : «Ô Véronique, ô
Véronique !».
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com