En ignorant la
grimace de dégoût qu'il devine sur le visage de son épouse, l'homme se fourre
une pincée de tabac à chiquer entre sa lèvre supérieure hérissée de poils gris
et sa gencive plantée de dents jaunes et enchevêtrées, puis s'essuie
furtivement les doigts sur les genoux, un œil sur sa femme.
Après quoi, il
plonge ses mains dans ses poches, et après avoir farfouillé dedans avec
inquiétude pendant un bon moment, il en tire une cigarette qu'il glisse dans sa
bouche et allume, après l'avoir défroissée tendrement, des lueurs d'avidité
dans les yeux.
Encore une fois, comme d'habitude, son
épouse, qui en train de ravauder des chaussettes, fait entendre sa voix. Sans
un regard vers le nuage gris et le bonnet qui enveloppent la tête de son mari,
avec les mêmes mots et les mêmes soupirs qu'elle lui assène depuis de longues
années, elle dit: «Malgré la toux qui te fait cracher des lambeaux purulents de
tes poumons pendant toute la nuit, tu continues de sucer cette crotte de chat
et de fumer ces cigarettes puantes ! On dirait que tu es pressé d'être cousu
dans un linceul ! Mais ce n'est pas toi qui partiras le premier, c'est moi ! En
vérité, je ne sais pas par quel miracle je suis encore en vie ! Les gaz que tu
me souffles la nuit à la figure depuis trente ans sont capables d'étouffer un
mulet ! Ces saletés ont transformé ton ventre en un dépotoir rempli de cadavres
qui se décomposent sans fin ! Même mes robes n'ont pas été épargnées ! Je n'ose
plus sortir ! Qui supporterait la compagnie d'une femme qui sent le tabac à
chiquer et la cigarette ? Hein ! Dis-moi ! Aussitôt que je pose le pied quelque
part, des grimaces verrouillent les visages ! On me fuit !»
La femme se tait et un silence s'ensuit, rayé
par des bruits divers: Aboiements, pétarades de moto, coups de klaxon, cris,
grossièretés, vagissements, pleurs, lamentations, plaintes, grincements,
crissements, sifflements, détonations, craquements, effondrements, font vibrer
la maison à longueur de journée.
L'homme écrase son mégot dans un cendrier en
verre posé sur une table basse à côté d'un thermos, de deux tasses et d'un
morceau de pain, et dit, la voix mielleuse et l'Å“il rieur: «Évidemment, c'est
du parfum de jasmin qui s'échappe de ta bouche quand tu t'enfonces dans le
sommeil ! Tes lèvres inondent mon oreiller de fleurs qui vivifient ma chair et
la chatouillent délicieusement ! Jamais je n'oublierai les nuits merveilleuses
que je passe dans ton jardin depuis trente ans ! Les abeilles du monde entier
me jalousent ! »
L'homme
s'interrompe un moment pour s'éclaircir la gorge, puis, quittant le ton enjoué
qu'il a employé un instant auparavant, l'amour-propre égratigné, il poursuit: «
Chaque fois que je reste à la maison pour causer un peu, tu trouves le moyen de
m'insulter ! Tu ne peux pas t'empêcher de me planter dans la chair ces épines
vénéneuses qui hérissent ta langue ! Mais c'est moi le fautif ! Si je t'avais
cassé un bâton sur le dos la première fois où tu as osé piétiner ma dignité, tu
aurais appris à peser tes paroles avant de l'ouvrir ! Ce sont sûrement ces
acteurs efféminés que tu manges des yeux à longueur de soirée qui t'ont aigrie
de la sorte ! »
Levant ses yeux noirs vers son époux, d'une
voix triste, la femme dit: «C'est la peur qui me fait prononcer ces paroles !
Tu le sais ! Cette horrible toux qui lacère ta poitrine dès que tombe la nuit a
empoisonné ma vie ! Mais oublions la maladie et causons d'autre chose ! Il
n'arrivera que ce que Dieu a décidé ! Veux-tu encore du café ?»
Le mari hoche la
tête en signe de oui, et la femme saisit le thermos et lui sert un café, s'en
sert un aussi, puis reprend son ravaudage, plantant maintenant son aiguille
dans un pantalon râpé par les innombrables lavages qu'il a subis.
Un instant plus
tard, la voix rauque de son époux parvient à ses oreilles cachées par un
foulard usé et pâle : «Tu sais, il y a quelque chose qui me casse la tête
depuis un bon bout de temps ! Dehors, tous les gens sont contents de ce qui est
arrivé au Président de la Tunisie, et tous, sans exception, prient pour qu'il
arrive la même chose à celui de l'Égypte. Jamais je n'ai vu les Arabes aussi
heureux que ces derniers temps ! C'est la fête ! Ils n'ont qu'un désir qu'ils
répètent sans souffler, pleins d'une haine sonore et gaie: « Le salaud égyptien
doit fuir comme l'autre et aller mendier un trou où cacher sa viande de tyran !
Il faut le pousser lui et toute sa famille à aller baiser des pieds pour se
procurer un abri !»
Voilà ce qu'ils
souhaitent, ces fous ! Ils se rassemblent dans la rue ou le café et vomissent
tout ce qu'ils contiennent de fiel contre les Présidents et les Rois arabes!
Même notre voisin l'éboueur fait de la politique à présent ! Lui qui d'habitude
ne brille que quand il parle d'ordures, lui qui rentre chaque soir avec un
grand sac bourré de trucs ramassés dans les poubelles, oui, ce fouineur dans
les déchets des autres, ose déchiqueter avec ses dents pourries des Présidents
et des Rois ! Quelle étrange époque !
Tu ne peux pas
deviner les châtiments qu'ils imaginent pour soi-disant punir ces chefs qu'ils
désignent par des mots épouvantables ! Cet éboueur qui a rempli sa maison de
chiffons a même inventé une torture qu'il n'arrête pas de retoucher ! Selon
lui, le gouvernant traqué par son peuple doit être enfermé nu dans une cage,
avec des chats ramassés dans un dépotoir et dressés à hurler et à griffer
chaque fois qu'ils entendent une sonnerie, en ajoutant l'âne que la sonnette
doit être déclenchée de préférence à intervalles irréguliers. Tu vois ce à quoi
rêve ce monstre qui sent la poubelle à des kilomètres !
Mais il n'est pas
le seul à radoter ainsi. Tout à l'heure, après la prière, sur le seuil de la
mosquée, sans aucune pudeur, chacun a vidé son sac de pus sur les dirigeants
des pays arabes, leurs propres frères. Puis, ils sont rentrés chez eux
rayonnant comme une plaie qui vient d'être nettoyée.
Mais d'où leur
vient toute cette haine ? Comment un être humain peut-il souhaiter de telles
choses à un Président ou un Roi ? Dis-moi - que Dieu soit clément avec ton père
dans la tombe où il repose- tu voudrais toi qu'un homme qui a vécu dans un
paradis soit expulsé aussi brutalement, aussi sauvagement, de ce paradis ? Tu
pourrais souhaiter qu'un Président soit jeté dans la rue par la populace, à
coups de pieds dans le derrière ?
«Mais je sens
qu'il faut que je t'explique la chose doucement. Quand tu plisses les yeux, ça
veut dire que tu ne me suis pas. C'est normal, tu es une femme. Et Dieu a créé
la femme pour enfanter et cuisiner, pas pour parler politique. Ves nerfs sont
fragiles et ne supportent pas ce genre de discussion. Ces choses-là sont très
compliquées et pourraient vous esquinter la cervelle définitivement. Verse-moi
encore du café, que Dieu éloigne de toi le malheur ! »
En silence, la
femme tend la main vers le thermos et sert son mari. Il fait un froid qui
pénètre l'os comme une aiguille glacée. L'homme est emmitouflé jusqu'au coup
dans une couverture et son épouse porte sur elle une grande partie du linge
qu'elle possède. Après avoir avalé deux longues gorgées de café, le mari
reprend la parole: «Voici ma pensée: un être humain, ayant dans la poitrine un
cÅ“ur et non pas une pierre, ne peut pas espérer voir un peuple chasser son
Président ou son Roi du Palais dans lequel il s'est épanouie pendant des années
et des années ! Seule une tête détraquée par la jalousie peut produire un désir
aussi impitoyable. Car il serait plus clément de pendre un homme que de le
priver du monde merveilleux, plein de choses fantastiques, qui lui appartenait.
Suis-moi ! Je vais t'expliquer !
Tout d'abord, un
Président possède un avion garé jour et nuit sur le seuil de son Palais, avec
dedans au moins sept pilotes chevronnés. Tu sais qu'un Président voyage
beaucoup. Il est presque tout le temps dans le ciel. Mais cet avion est surtout
son ambulance ! Au moindre signe de fatigue ou de malaise détecté sur son
corps, ses serviteurs l'embarquent rapidement et l'appareil décolle et vole
vers les mains miraculeuses des meilleurs médecins étrangers. Là-bas, il est
vite requinqué et revient à son Palais, éclatant de santé. L'argent prolonge la
vie !
Ensuite, le
Président a à son service des cuisiniers qui te préparent des plats qui te
feraient saliver pendant toute ta vie ! Nous ne savons pas ce que mangent les
Puissants, mais ce sont sûrement des mets succulents garnis de gros morceaux de
viande, du pain croustillant qui sent bon, du fromage rouge, des boissons
délicieuses, des monceaux de fruits, des gâteaux aux amandes ruisselant de miel
pur, et d'autres merveilles que nous ne saurions même pas nommer.
Ses armoires sont
remplies de très beaux costumes que les meilleurs tailleurs du monde lui
confectionnent, et de chaussures en cuir confortables qui reposent les pieds.
Comme il n'est pas obligé de quitter son Palais pour haleter derrière un
morceau de pain, son corps vit à l'intérieur de pyjamas multicolores et doux
comme les mains d'une reine, qui excitent la peau et lui donne envie de vivre.
Il dort dans un
lit vaste et moelleux qui sent le jasmin. Les draps sont soyeux comme les
pétales d'une fleur. Le parfum qui émane de l'oreiller pénètre dans sa tête et
répand des roses sur ses rêves. Quand le sommeil tarde à venir, des infirmières
étrangères le massent doucement pour faire disparaître les soucis qui auraient
contaminé sa chair.
Il n'a jamais
froid, il n'a jamais chaud. Son Palais rempli d'appareils extraordinaires le
protège des caprices du temps. Les pluies torrentielles et la boue, les vents
violents et la poussière, le soleil implacable et les moustiques, il ne connaît
pas.
Il est aussi
entouré de ministres et de flatteurs qui rampent devant lui pour ne pas le
contrarier. Qui sont prêts à tout pour continuer à ramasser les miettes qui
tombent de sa table.
Tu vois
maintenant dans quel paradis se délecte un Président ? Alors dis-moi la vérité:
est-il humain de saccager un tel bonheur ? Qui parmi nous accepterait d'être
arraché à ces délices ? Reste-t- il encore du café chaud ? Mes os sont glacés !
»
En vidant le
thermos dans la tasse de son mari, le front soucieux, la femme dit : « Tu vas
sûrement me prendre pour une folle, mais tes paroles m'ont tourmentée. Comment
te dire la chose ? Il y avait dans ta voix comme une musique qui m'a troublée.
C'est la première fois que je t'entends me parler ainsi. Ne ris pas, mais à un
certain moment j'ai eu l'impression que ce n'était pas toi qui parlais. Ce n'était
plus l'homme pelotonné dans une couverture, mais un homme debout, habillé
élégamment, éclatant de santé et parfumé. Je sens que je vais bientôt vivre un
événement extraordinaire ! Et je vois clairement ce qui va se passer ! Le
peuple va se soulever et fera de toi son Président ! Mais je veux que tu
retiennes une chose ! Tu ne dormiras pas seul dans un lit vaste et moelleux qui
sent le jasmin, et il n'y aura pas d'infirmières étrangères pour te masser !
C'est moi qui m'occuperais de toi jusqu'à la fin de ta vie ! Ce corps que tu as
délabré te poursuivra partout où tu mettras les pieds ! Maintenant, extirpe-toi
de cette couverture et lève-toi pour faire tes ablutions. Je vais te chauffer
un peu d'eau. Le muezzin appelle à la prière. »
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed *
Source : www.lequotidien-oran.com