Le discours
rhétorique sur la prévention se transforme parfois en dogmes qui occultent la
réalité sociosanitaire complexe vécue par les patients qu'il s'agit au
préalable de comprendre et de décrypter avant de greffer des normes médicales
et diététiques. Qui ne connaît pas aujourd'hui l'importance du régime
alimentaire ou de l'activité sportive ou du suivi scrupuleux du traitement ? La
pratique quotidienne de la prévention consiste à reproduire à l'identique ces
normes dans une société identifiée rapidement et faussement à une cruche vide
qu'il s'agit de remplir de connaissances et d'attitudes dont seuls les
professionnels de santé auraient le monopole. On oublie pourtant que les
premiers actes de santé et de prévention sont assurés par la mère dans l'espace
familial (laver son enfant, le protéger contre le froid, le veiller, etc.).
Comment rester
silencieux quand le discours sur la prévention devient unique et standardisé
pour toutes et pour tous, comme si les patients dans leur diversité et leur
complexité, disparaissaient, pour ne faire émerger que la pathologie en soi ?
On prône une idéologie de la prévention immuable, universelle et mécanique,
parce qu'il faut que les personnes soient plus «sages», plus «disciplinées» et
surtout qu'elles n'oublient pas qu'on veut leur «bien» mais sans jamais leur
demander leurs contraintes et leurs attentes, leur façon de penser leur mal dans
leur vie quotidienne, faisant fi de leur langage et des métaphores utilisées
pour objectiver leurs symptômes.
Nous avons pu
constater durant ces vingt ans d'investissement sur le terrain, le peu
d'engouement pour une prévention adaptée, respectueuse et scrupuleuse de
«l'autre», mais surtout qui se construit avec la personne et sa singularité. A
contrario, la prévention se transforme en une vérité unique et parfois
silencieuse, devenant une simple gesticulation sans mots. Les consultations de
contrôle se limitent à une remise rapide et mécanique d'une ordonnance qui
permet aux patients chroniques d'acquérir les médicaments. Nous étions souvent
conduits à noter cette observation : «Le médecin remplit et remet en silence
l'ordonnance au patient».
Quand on parle de
prévention, il semble que la prudence doit être de mise, car elle est
faiblement ancrée dans nos différentes structures de soins qui y consacrent en
réalité peu de moyens. La prévention ne peut pas se réduire à réciter
unilatéralement le discours médical aux familles et aux patients, loin d'être
passifs, sont au contraire porteurs de représentations sociales,
d'interprétations et de savoirs d'expériences sur leur propre souffrance. Une
prévention sans prise en compte de la parole de «l'autre», de ses perceptions
et de ses contraintes sociales, à l'égard du mal, n'aura en réalité aucune
efficacité pratique ou symbolique.
Les logiques de
la dramatisation, de la culpabilisation ou de la peur déployées par certains
professionnels de santé face aux risques liés aux maladies chroniques, peuvent
aussi produire des effets contraires à ceux qui sont souhaités. Combien
d'aliments sont continuellement imposés ou proposés par les praticiens de la
santé, sans qu'ils se traduisent par une application stricte auprès de beaucoup
de patients. «Je continuerai à manger tel ou tel aliment, mais si je sais qu'il
y a des risques sur ma santé», disent-ils. Le médecin tente de rationaliser le
comportement du patient chronique, alors que la question de l'éducation pour la
santé doit être nécessairement repensée à partir des déterminants sociaux et
psychologiques des différentes conduites ayant une influence sur la santé.
L'alimentation
est indissociable des habitudes fortement incorporées dans l'histoire des
familles, sans oublier l'importance de la construction sociale du plaisir, du
goût de tel ou tel plat qui dépassent la stricte norme diététique. En outre, la
médecine est impuissante, à elle seule, à donner sens aux «bonnes pratiques»
que ce soient celles de l'hygiène ou de l'alimentation face à l'hégémonie d'un
environnement qui opère comme un acteur collectif destructeur, mettant à nu ses
multiples dérives : saleté, pénurie d'eau, absence de toute sécurisation
sanitaire et alimentaire, production quotidienne d'un stress qui recouvre une
dimension sociologique et politique indéniable.
Voila pourquoi,
il est important de retravailler dans une optique plus sociale et collective,
la notion de prévention, en remettant sérieusement en question la
responsabilité individuelle face à la maladie. Le sociologue, comme les malades
qu'il observe, sait que la cause de leur mal n'est pas toute entière en eux.
*Sociologue,
directeur du laboratoire de recherche en anthropologie de la santé (Université
d'Oran).
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Mebtoul*
Source : www.lequotidien-oran.com