
Au fronton du quotidien El Moudjahid l'on devrait inscrire le nom de Mohamed Abderrahmani, son directeur assassiné il y a de cela 22 ans. Moment tragique que ce jour du 22 mars 1995, à Oued Kniss (Ruisseau), juste au bas du ministère de l'Education. 9h50, c'est l'heure où la circulation est exécrable, les voitures avancent à pas de tortue, et c'est ce moment précis que les criminels ont choisi pour accomplir leur sale besogne. Ils avaient tout préparé, tout planifié. Le choc provoqué par cet assassinat fut à la hauteur du personnage au sein de la corporation où il était aimé, respecté. Mohamed Aberrahmani savait pourtant qu'il était inscrit sur la liste des personnalités à abattre, mais il n'en avait cure et préférait continuer à vivre avec ses habitudes, ne rasait pas les murs, n'avait pas déménagé dans une résidence de sécurité”? ne changeait pas son itinéraire, de Kouba où il habitait en famille à la rue de la Liberté, adresse du journal. Et ce, malgré les nombreuses mises en garde de ses collègues, de ses amis.En vain. Il ne pouvait faire faux-bond à son destin, après Saà'd Mekbel, directeur du Matin, et 32 journalistes qui avaient déjà payé de leur vie leur choix du métier de journaliste, leurs convictions contre tous les obscurantismes. De nombreux autres collègues les rejoindront, malheureusement. Si le mal fait est profond la douleur l'est encore plus et reste aujourd'hui encore vivace. Malgré les massacres quasi quotidiens, contre vents et marées, Mohamed Abderrahmani fait comme si de rien n'était. Si certains pouvaient ne voir là qu'obstination du fonctionnaire rivé à ses habitudes proches du rituel, c'était oublier en lui le militant nationaliste qui avait tôt fait de rejoindre la Fédération de France du FLN lors de son séjour pour des études supérieures à l'Ecole de journalisme et de sciences sociales de Paris. Paradoxalement, Mohamed Abderrahmani ne s'est jamais prévalu de ses diplômes au sein du journal, passant presque pour un fonctionnaire de l'Etat coopté à la tête du porte-parole officieux du gouvernement.Et ce rèle, il tenait à l'assumer totalement et n'avait cure des critiques du personnel rédactionnel, les grosses gueules et autres tire-au-flanc. Venant de l'hebdomadaire Algérie Actualités, aujourd'hui disparu, il fera les preuves de son inflexibilité dans les situations politiques sensibles, sous la houlette de l'autre grand disparu, son directeur, et lui en tant que rédacteur en chef. Cela n'excluait toutefois pas en lui une grande qualité d'écoute de points de vue contraires, de négociateur patient de l'article de journaliste tout le temps qu'il faut malgré la pression inhérente au bouclage de 20h au risque de soulever l'ire des cols blancs de l'imprimerie, le plomb à l'époque. Et cela, il le savait fort bien. Aussi il n'avait pas de complexe à user de ses prérogatives de rédacteur en chef -comme dans tous les quotidiens - en recourant au scalpel. Tant pis si l'on crie à la censure, leitmotiv en ces périodes troubles de sourds combats idéologiques et politiques. Facile d'imaginer l'énorme pression sur les épaules de Mohamed Abderrahmani qu'il assumait, stoà'quement au demeurant, quitte à payer de sa santé toutes ses heures (l'essentiel des 24 heures) passées à arpenter les couloirs de la rédaction, courant à l'imprimerie et même aux rotatives pour prendre le numéro du jour et pourvoir enfin rentrer chez lui. Mais chez lui, c'était trop dire puisque sa vie, c'était le journal. Sa fille Meriem Abderrahmani (qui lui ressemble trait pour trait) témoigne, l'émotion dans la voix, à l'occasion de l'hommage qui lui a été rendu ce samedi 14 janvier, à la librairie de l'Anep, sur l'avenue Pasteur, à Alger : «C'était un homme humble et assez secret par rapport à ses activités, un travailleur que nous ne voyions pas. Il sortait de la maison alors que nous étions déjà sortis depuis longtemps. Il rentrait quand tout le monde était couché. Par contre, nous avions droit à nos croissants tout chauds tous les matins. La sortie du journal était pour lui sacrée, il attendait de l'avoir en main avant de rentrer à la maison.»Meriem Abderrahmani ne découvrira l'autre aspect de la personnalité de son père qu'une fois mort et nous par sa bouche qu'il a fréquenté l'école coranique, qu'il a grandi entre Béjaà'a et Aà'n-El-Kebira, à Sétif, où il avait fait ses études secondaires. Quelques-uns de ses collègues ont fait le déplacement à la librairie pour évoquer, devant une assistance nombreuse, le parcours de ce natif de Melbou (Béjaà'a) qui ne laissait pas indifférent et qui imposait le respect à ses détracteurs. Dévoué, assidu, il a tenu la barre du navire El Moudjahid dans une période trouble et mouvante, jusqu'à la fin. Il avait 57 ans ! Salut Abder !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Brahim Taouchichet
Source : www.lesoirdalgerie.com