
«Evoquer la violence de l'argent, c'est aussi insister sur ce qui me semble contraire à cette idée, à savoir la confiance au cœur des rapports sociaux qui suppose la clarté et la transparence dans l'échange.» C'est avec cette introduction que le professeur de sociologie, chercheur au GRAS, Université Oran2, M. Mohamed Mebtoul, a entamé, ce samedi, sa conférence sous le thème de «La violence de l'argent» dans notre société algérienne. Une rencontre organisée par la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme.Amel Bentolba - Oran (Le Soir) - Pour l'orateur, il est important de démontrer l'importance des rapports sociaux dans l'usage de l'argent. «Autrement dit, il s'agit d'évoquer les liens sociaux noués aux autres», aux institutions, à la famille, etc. Plus que le nerf de la guerre, l'argent nous fabrique socialement.»M. Mohamed Mebtoul ira loin dans sa réflexion, en abordant ce qu'il qualifie comme étant le nouvel ordre moral. «La violence de l'argent s'institutionnalise par le haut. Mais ces pratiques s'enracinent dans la société. Elles sont à l'origine d'un nouvel ordre moral.»Pour l'intervenant, le système des valeurs centré sur une mobilité sociale méritée, sur le capital culturel, sur la rigueur, sur l'effort, «est l'objet de dérision, de moquerie et d'étiquetages sournois qui signifient clairement que la personne n'a pas réussi à construire sa place dans la société».Il étayera cela par les réflexions en vogue dans notre société pour dire de quelqu'un qu'il n'a pas su atteindre le sommet de la réussite, s'entend par réussite : richesse. «Il ne sait pas s'y prendre», «il est en dehors du coup», «hors-jeu»”? autant d'expressions sociales pour stigmatiser la personne qui est, dira le sociologue, «incapable d'intégrer le jeu de la transgression». Dans la société algérienne au travers de ce nouvel ordre moral, le fonctionnaire est considéré comme pauvre, être enseignant à l'université vaudra au concerné la réflexion de «c'est tout». Seul le fait de «foncer dans les affaires» attire respect et considération. «Aujourd'hui, le métier le plus convoité est celui de douanier, pour y entrer ce n'est pas facile.» Par ces mots cruels, le système sociopolitique a incontestablement «réussi» à mettre en spectacle de nouvelles catégories «d'exclus sociaux et culturels» qui intègrent «la foule des muets», dira le conférencier.De nos jours, l'anormalité touche tout individu qui accumule du savoir, poussant ce dernier à construire son capital symbolique à la marge de la société, de façon honteuse et silencieuse, estime l'intervenant. Car l'usage de ce capital «est inconvertible en capital économique». Tout ceci induit une inégalité dans la répartition de l'argent dans la société et de ce fait, dira Mohamed Mebtoul, «l'identité professionnelle est abîmée. Le travail n'a plus de sens parce qu'il interdit d'accéder à la dignité de la personne. De façon plus extrême, quand le ''vide s'incruste dans les structures mentales des jeunes sans travail, la ''désaffiliation l'emporte». Cette réflexion sur la violence de l'argent ne pouvait passer outre «le rèle» de la corruption, qui contribue, dira l'intervenant, «àdéclasser de façon vertigineuse le mérite et le travail productif. «Tu travailles ou tu ne travailles pas, c'est la même chose.» Elle est enfin à l'origine de frustrations et d'indignations des personnes qui tentent de vivre de façon précaire de leur labeur». C'est ainsi que le système rentier favorise toute forme de transgression, estime le conférencier et ceci, dit-il, «parce qu'il fonctionne moins à la règle qu'aux affinités relationnelles, régionales ou familiales.Le décalage est important avec la rationalité capitaliste qui s'est autonomisée des contingences familiales et personnelles». L'argent n'épargne aucun secteur, même celui de l'éducation n'y échappe pas, dira l'intervenant. «Il s'incruste. La marchandisation difforme du savoir renforce les inégalités sociales. La course aux cours particuliers, aux meilleures professeurs, même s'il faut pour cela emprunter, s'endetter, au-delà de la réussite scolaire de leur enfant, relève aussi du prestige social.»Pour le sociologue Mohamed Mebtoul, la société subit une sorte de harcèlement qui l'a contrainte de réinventer mille et une tactiques et subtilités cachées, de jouer avec les normes plus profondément perverties par plus grand qu'eux. «La société se donne aussi à lire comme un ensemble d'arènes sociales et commerciales où l'argent, quel que soit son mode d'acquisition, est le moteur de son fonctionnement et de sa reproduction», conclut le conférencier.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A B
Source : www.lesoirdalgerie.com