Jamais, depuis 1929, les établissements financiers n'ont ressenti un choc aussi puissant que celui qui les a ébranlés ces derniers temps. La crise, qui a frappé de plein fouet, n'a pas manqué de secouer les gouvernements.
Aux Etats-unis, le plan Paulson constitue la plus grande et la plus forte intervention de l'histoire du gouvernement étatsunien alors que, en Europe, les appels succèdent aux appels et les annonces de mesures tombent à une cadence stupéfiante. Le montant engagé par les pays européens, pour enrayer la crise et permettre aux établissements financiers de tenir le coup, est tout simplement époustouflant. Il y a tellement de rebondissements et la vitesse à laquelle les évènements surviennent est si grande qu'on a peine à suivre alors que, d'un autre côté, le brouhaha médiatique ne peut que rendre plus difficile encore la visibilité. S'il peut être encore question de visibilité. Dans tout le vacarme qui envahit et couvre le quotidien des simples citoyens que nous sommes, on ne s'entend plus. On ne suit plus. Et à force d'entendre les argumentaires, plutôt non convaincants de pseudo-spécialistes, il devient difficile de savoir ce que veulent exactement les Etats et les gouvernements en procédant comme ils le font. Ni à quoi riment toutes ces innombrables mesures qu'ils ne cessent de porter à la connaissance du monde.
Que veulent finalement tous ces Etats à travers leurs actions, qu'elles soient communes ou séparées, coordonnées ou non ? Cherchent-ils à juguler la crise ou bien tentent-ils de sauver les établissements financiers ?
Certes, depuis le début, tous les discours officiels portent sur cette crise « maudite » qui est venue jeter l'effroi sur la planète et si objectif il y a, dès le départ, c'est de juguler cette crise d'abord. Bush, Sarkozy, Merckel, Brown et les autres n'avaient d'yeux que pour la crise. Leurs conseillers n'ont eu cesse de leur répéter que la priorité était de limiter, tout de suite, puis d'arrêter les effets de cette crise. A l'instar des médecins qui, devant une grande fièvre, s'empressent d'abord de faire baisser cette dernière avant de passer à autre chose, les décideurs de ce monde se sont donc empressés de diminuer de l'importance du symptôme.
A voir les dernières réactions des places boursières, on serait porté à croire que les choses rentrent progressivement dans l'ordre. Que l'eau est en train de reprendre son cours normal dans le lit de ces institutions financières qui ont fait trembler le monde. Pas moins !
Mais suffit-il de faire baisser sa température pour dire que le patient est guéri pour autant ? la thérapie de l'urgence, même dans le monde de l'économie, ne consistant qu'à parer au plus vite et par des moyens exceptionnels, à situation tout aussi exceptionnelle, il convient de reconnaître que ce genre de thérapie demeure insuffisant et que, pour être efficace, il doit nécessairement être accompagné par des actions complémentaires. Il reste maintenant à chercher la source du mal, en comprendre les mécanismes et le fonctionnement pour pouvoir éviter d'avoir à en subir les effets à l'avenir. Alors, où réside cette source du mal ?
Tous les regards sont tournés vers les banques auxquelles on reproche les faillites en cascade que nous avons eu à constater ces derniers temps. Or, nous savons bien qu'une faillite, qu'elle soit d'une banque ou de toute autre forme d'entreprise, n'est au fond qu'une forme d'expression de la loi du marché. N'est-ce pas que, à travers sa loi et ses mécanismes, le marché est appelé à réguler l'activité des hommes ? N'apprend-t-on pas aux étudiants des plus prestigieuses écoles du monde, et à longueur de lourdes années, que pour qu'une économie soit efficace, il est nécessaire qu'il y ait le moins d'Etats possible et plus de marché ? Mais après ce qu'on a vu de la part des Etats, des gouvernements et même des théoriciens de l'économie, on a plutôt l'impression qu'entre parler, du fond d'un fauteuil douillet, et parler les pieds sur la braise, il y a beaucoup de différences.
En reprochant ouvertement aux banques d'avoir été en faillite, on leur en veut simplement d'avoir eu à subir la loi du marché, cette loi pour le bon fonctionnement de laquelle on n'épargne pourtant pas un effort depuis qu'existe l'économie politique. Là est donc une grande contradiction dans le comportement des adeptes du système capitaliste actuel. Et, en procédant comme ils l'ont fait, c'est-à-dire en faisant tout pour que les banques ne tombent pas en faillite, comme l'a clairement et fièrement dit le président français d'ailleurs, les pays capitalistes et les théoriciens du capitalisme se sont, ni plus ni moins, soulevés contre le fonctionnement du marché sur l'autel duquel ils ont tout sacrifié. N'est-ce pas là une manière de boire leur contradiction... jusqu'à la lie ?
Parce qu'on ne peut pas demander au marché, au nom d'un prétendu intérêt général, de sélectionner les bonnes entreprises, celles compétitives et rentables, et d'éjecter les plus faibles et lui en vouloir, d'un autre côté et au nom du même prétendu intérêt général, lorsqu'il vient à le faire. C'est à travers les critères qu'il faut évaluer et non à travers l'évaluation que l'on mette en place les critères ! L'honnêteté intellectuelle voudrait tout bonnement que ces hommes, tous ces hommes, reconnaissent qu'il y a erreur quelque part. Soit le marché n'est qu'un mythe, soit la sélection des entreprises par ce marché est une aberration, soit le système capitaliste est un non-sens, soit alors ceux qui le défendent s'enfoncent le doigt dans l'oeil jusqu'au coude...
Maintenant que les sueurs froides sont passées et que le vacarme est tombé, il est des phrases et des discours que l'on est plus, et mieux, disposé à entendre. Le président en exercice de l'Europe n'a pas cessé de dire et répéter qu'il faut moraliser le capitalisme. Qu'entend-il (ou ceux qui l'ont conseillé) par-là ? Faut-il comprendre par-là que c'est le marché qui, à force d'avoir eu à décider pour les hommes, a fini par perdre les repères moraux ou bien que, à défaut d'avoir été érigé sur des principes, sinon moraux, du moins qui n'insultent pas la morale, le capitalisme n'a plus comment reconnaître ce qui est vice de ce qui est vertu, et qu'il ne saurait donc plus quoi promouvoir et quoi rejeter ? Le discours de Sarkozy n'est-il que la prise de conscience d'un homme, ou plutôt le retour à la raison de toute une frange de l'humanité ? Ces paroles, qu'on a senties sincères car prononcées au moment de la tourmente, n'engagent-elles qu'un politicien appelé, comme tous les autres à partir, ou bien expriment-elles les préoccupations de théoriciens de l'économie et qui vont donc durer quelques temps ? L'une des grandes nouveautés apportées par la crise financière est que les tenants du capitalisme, et les néoclassiques pour être plus précis, aient accepté de revoir leur copie.
Ceci n'est pas moindre lorsqu'on sait que depuis les années 20, et malgré les appels sans cesse répétés de célébrités (Robinson, Sraffa, Schumpeter...), c'est la première fois que ces gens-là daignent écouter. Mieux, c'est la première fois qu'ils admettent que l'économie doit d'abord être morale et qu'ils sont, pour leur part, loin de la ... morale.
Maintenant la question qui se pose est celle de savoir ce qu'ils comptent faire pour moraliser le capitalisme. Suffirait-il de moraliser le système existant en y introduisant quelques notions qui le rendraient mieux « buvable » ou bien faut-il changer carrément de système ? A notre sens, il ne faudrait pas trop se leurrer car si changement de système il y a, ce ne serait certainement pas l'oeuvre des tenants et des adeptes de l'actuel système. Ce ne sont certainement pas les néoclassiques qui abandonneront le marché et il ne faut surtout pas s'attendre à ce qu'ils condamnent ce qu'ils ont toujours vénéré. Dans la perception de ces gens-là, et combien même viennent-ils aujourd'hui nous chanter la chanson de l'intérêt général, il n'y a qu'un seul intérêt qui compte, celui de l'individu car il n'y a qu'une forme de propriété qui importe, celle privée.
De ce côté-là, on est donc rassuré; il s'agira pour eux de tenter d'introduire quelques concepts et notions. Ils nous parleront de moral et d'éthique (comme certains l'ont déjà fait) et puis, au bout d'une ou deux équations mathématiques savamment bricolées, le tour sera joué.
De leur côté, les socialistes, qui se sont pour la plupart bruyamment reconvertis au capitalisme, ne pourraient pas faire l'affaire car, dans leur déménagement précipité pour le marché, ils ont pris soin de brûler tous leurs repères et de retourner jusqu'à leur terre. L'engouement soudain pour les valeurs capitalistes n'est pas prêt de céder de la place à d'autres considérations que celles dont la presse nous fait part à partir de Cannes, de Las Vegas, ou des paradis fiscaux. Ni « socialisme du marché », ni « marché socialiste » ne pourront prétendre remplacer le système actuel pour la simple raison que c'est justement cette notion, ou plutôt ce concept de marché qui pose problème. Il n'est plus, dans les tiroirs de la théorie socialiste, que quelques slogans vides et il n'y a plus trace des idées jadis nombreuses et intéressantes car échangées, depuis quelque temps, contre deux bouchées de pain par ceux qui ont préféré, eux aussi, l'intérêt personnel à celui général.
Ce ne sont donc pas les socialistes fortunés qui tenteront de changer un système qui leur va autant, sinon mieux, qu'aux capitalistes eux-mêmes et ce ne sont pas les autres non plus, gavés aux utopies analgésiques, qui feront mieux. Les poches de la pensée humaine sont vides. Depuis plus de trente ans que débats et séminaires se succèdent sans que l'on ait pu déboucher sur quelque chose d'intéressant. En économie, on tourne en rond comme jamais car tout le monde veut changer le point de vue de l'autre et chacun campe sur ses positions. Comme s'il s'agissait de défendre un territoire contre des ennemis, les économistes tirent leurs armes à la moindre critique et se dressent à la moindre insinuation. Au point où, entre écoles, il devient difficile de s'entendre. Dans cet inconfort généralisé qui plombe le monde économique, il n'est pas de substitut visible au système actuel. Et même dans cet état de dénuement total, les réactions de (faux) principes que l'on veut nous faire prendre pour des théories respectables, n'ont pas manqué d'envahir la presse et les tribunes lorsque quelqu'un a parlé d'économie islamique. Oui, d'aucuns ont pris l'habitude de rire à la prononciation de cette expression, d'autres de prendre des airs comme s'il s'agissait de balivernes, d'autres de faire un geste de la main comme pour dire « laissez tomber, ces bêtises ! », et pourtant... Ils ne sont pas rares ces conseillers (occidentaux) qui penchent depuis des années sur la finance islamique. Ils ne sont pas rares non plus ceux qui ont carrément pris le pari (et le parti) d'intégrer le produit « islamique » dans leur offre et, de l'aveu même d'un haut responsable d'Etat français, la France aurait beaucoup perdu en tournant le dos à cette forme d'économie qu'est l'économie islamique alors que nombre de pays ont commencé à la prendre au sérieux. N'ayons crainte, tant que ce sont des Occidentaux qui parlent d'économie islamique, les oreilles des nôtres s'ouvrent et les esprits deviennent réceptifs et mieux capables de comprendre. Alors que si c'est El-Kardhaoui ou quelqu'un d'autre, du même monde, qui le dit, les mêmes oreilles se ferment, les mêmes esprits deviennent imperméables et les mêmes personnes retirent violemment leur sourire si doux pour le remplacer par un rictus des plus prononcés. De l'autre côté de la rive, il suffit que l'épithète « islamique » soit prononcé pour que, s'extasiant à l'extrême, au point de risquer de perdre connaissance, certains se mettent à hurler toute leur crise de religion. « Ne vous a-t-on pas dit, s'enorgueillissent-ils comme s'ils étaient dépositaires de brevets quelconques, que la solution est islamique ? Le monde sans l'approche islamique, ajoutent-ils d'un air grave, est voué à la perte ». Mais quitte à choquer ceux-ci et à contrarier ceux-là, la solution islamique, dans le domaine économique du moins, ne doit pas venir de l'Occident, tout comme elle ne peut venir pas des foukaha. Il appartient aux seuls économistes musulmans, qui défendent un tel point de vue bien sûr, de présenter leur théorie. Or, et c'est là le plus grand problème de ces économistes, en oubliant de théoriser et de formaliser une pensée qui, loin d'être la leur, date de quinze siècles, ces économistes ont pris le parti de ne rien faire. Et ce n'est pas en parlant qu'on pourrait aboutir à quelque chose. Que l'on compte ou pas parmi ceux qui prennent au sérieux l'idée d'une économie islamique, tant que cette économie n'est pas déclinée sous forme de théorie, concepts et notion, on ne sait pas exactement de quoi il retourne et l'on ne sait pas alors de quoi on parle.
En attendant, une chose est sûre, le système capitaliste dominant se rapproche de ses limites. Il étouffe sous le poids de ses propres contradictions et il souffre de ses propres fondements. Si lorsque ce système éternue, c'est toute la planète qui tombe malade, qu'arrive-t-il alors au monde si ce système est gravement atteint ? Pour l'instant, l'heure est à l'écoute... écoutons donc, même les nôtres !
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Aïssa Hirèche
Source : www.lequotidien-oran.com