Lorsqu'on atteint
un certain âge dans notre pays, le seul endroit où se rencontrent le plus
souvent les quinquagénaires et plus, demeure sans contexte le cimetière. Il ne
se passe pas un jour sans que l'on n'apprenne la disparition d'un compagnon,
d'un proche ou d'un ami.
Pour certains,
c'est lors de ces solennels cérémonials que l'on croise les gens perdus de vue
depuis assez fort longtemps. C'est devenu presque un rituel qui se répète à
l'infini. Ce sont des allers-retours avec d'incessantes processions. C'est ce
qui se déroule en assistant aux obsèques d'un collègue rappelé à Dieu la veille
d'une mort subite à l'âge d'à peine au dessus de la cinquantaine. Comptez
autour de vous les êtres de votre connaissance qui ne sont plus de ce monde.
Vous vous rendez compte qu'une ancienne génération en train de faire ses
adieux, qu'une autre est sur le point de la remplacer et qu'une troisième naît
telle une fleur qui hume les premières lueurs du jour.
De nombreux amis sont emportés par la
fossoyeuse à cet âge et parfois beaucoup plus jeunes. On est bouleversé et
abasourdi par la mauvaise nouvelle mais la réalité est présente, pour nous
rappeler que l'on est juste là pour assurer le lien de la continuité. Que l'on
doit un jour ou l'autre, peu importe notre volonté, quitter ce monde fictif
pour certains, pas assez durable pour d'autres. Le choc est là, on est ébranlé,
on commence à marquer le pas. Notre tour surgirait tôt ou tard quelles que
soient les circonstances et l'instant. Le moment ne serait jamais choisi, il
peut être brutal ou en douceur.
En abordant des
amis dont on n'a pas croisés les visages depuis plus d'une décennie, on se rend
effectivement compte que l'érosion est passée par là, en affaiblissant, par la
maladie rampante, celui qui estime être le plus intouchable. Tu as l'impression
de revivre le temps mais à l'envers. Tous les antécédents évènements vécus,
défilent dans votre tête à une vitesse vertigineuse. Le coin consacré à cela
dans votre cerveau est considérablement éprouvé. Il est difficile d'imaginer
avant de s'en apercevoir clairement le coup de vieux qui a peint en blanc
pratiquement tous les collègues et amis égarés de votre champ depuis des
lustres.
Le mal se
déclenche de partout en vous prenant le dessus et la souffrance commence à vous
envahir de tous les côtés. Les médicaments vous calment pour quelque temps les
douleurs mais servent juste à retarder l'avancée infernale et silencieuse du
péril. Vos cheveux sont devenus teintés en gris souris ou bien c'est la
calvitie qui vous dégarnit le crâne pour ne laisser parfois que quelques bribes
isolées, éparpillées ici et là et laissées au bon souvenir de votre jeunesse
détériorée.
Après les
émotions des premiers instants, vous vous rendez compte que les collègues, eux
aussi, vous découvrent étonnamment, d'un air ébahi par le poids de l'âge qui
vous déforme de l'extérieur et vous ronge de l'intérieur. C'est ainsi qu'est
faite la vie, vous diront les plus croyants. Les nostalgiques regretteront toujours
le bon vieux temps comme si celui-ci pourrait s'arrêter et vous faire remonter
illusoirement aux moments de votre enfance. Généralement, c'est à votre
adolescence que l'on désire tous y revenir, mais le temps ne peut faire marche
arrière. Il ne peut se compter négativement. Il est impitoyable avec tout le
monde qui filtre entre ses mains. Il est redoutable, il ne fait aucune
concession pour les bons comme pour les mauvais. Il n'attend que le moment
écrit pour vous entraîner vers le sort qui vous est réservé.
Avoir vingt ans,
c'est l'âge où tous les rêves sont permis, où tous les espoirs sont fondés mais
le facteur temps a fait son extraordinaire effet. Il est impossible d'y rester.
Les rides sont apparues et les jambes commencent à trahir votre démarche. C'est
la course effrénée pour reconquérir votre forme d'antan. On recherche par tous
les moyens à revenir à vos moments d'insouciance mais trop tard, vous avez déjà
atteint le sommet et le compte à rebours est inéluctablement enclenché. La
pesanteur due à la descente vous envoie terriblement dans le vide et plus
rapidement vers le bas.
Au bout, c'est
l'au-delà qui vous attend. Vous ne pouvez pas y échapper quels que soient votre
statut et votre renommée. Que vous avez été roi, président, chômeur, pauvre,
riche ou P.dg, vous y trépasseriez. Chaque personne y
passerait par là, des plus petits jusqu'aux plus grands, des nantis aux
fortunés. C'est le chemin obligatoire pour tous les humains. Aucun être ne
serait épargné. Le trépas ne lâcherait aucun individu qui espérait vivre
au-delà des cents ans. Les plus faibles sont parfois les moins éloignés mais
rien n'est prévisible avec la faucheuse. Elle peut ôter la vie à celui qui
pense être le moins probable.
Le destin vous
attendrait toujours au tournant. Il guette tranquillement l'heure de votre fin
pour vous envoyer dans l'autre monde sans le moindre possible retour, le plus
définitif où seul compteraient vos bienfaits dans ce bas-monde
qui ne serait en dernier ressort qu'un furtif passage pour préparer l'irrévocable.
On a tendance à
oublier vite ces instants imminents mais la lourdeur des années et la
constatation de ses amis, hier vivants, aujourd'hui enterrés vous rappelleront
toujours à l'ordre. Vous n'êtes pas loin de la fin. Soudain, elle surgirait de
nulle part. Votre dernier souhait à exaucer est de vivre les derniers instants
entourés des siens pour se parler mutuellement et s'excuser. Chaque mot et
chaque phrase sont transcrits à jamais. En moins de vingt quatre heures, vous
seriez sous terre pour de bon. Vous serez seul à regretter le temps perdu
parfois pour rien et ne pas marquer votre court passage dans cette vie qui ne
dure qu'un temps très court par rapport à l'humanité, comparé aux habitants qui
nous ont précédés depuis des millions d'années.
Après
l'accomplissement de la prière sur votre corps et le départ de vos
accompagnateurs à votre dernière demeure, c'est juste quelques mottes de terre
jetées à la va-vite sur votre tombe en moins d'un quart d'heure pour faire
pointer l'endroit par quelques pierres, arrosé d'un jerrican d'eau où vous
seriez enseveli pour l'éternité.
Le lendemain, la
vie reprend le plus normalement son cours pour faire gratter les images du jour
d'avant. On viendrait se recueillir sur vous fréquemment les premiers jours
pour vous accompagner puis hebdomadairement les vendredis. Ensuite, les visites
s'allongent, s'étirent pour ne devenir qu'occasionnellement les jours de l'aïd,
puis plus rien.
En moins de
quelques jours, le deuil est estompé de la mémoire des restants jusqu'au
prochain. Ainsi va la vie, c'est un sempiternel recommencement. Demain et après
demain, on évoquerait vos souvenirs et vos photos seront agrandis, mis dans des
cadres et collés au mur pour ne plus bouger. Vous resteriez perpétuellement
figés, vous n'êtes plus qu'une image sans âme devenue une icône pour les
survivants et l'annonce de votre décès amplifiée en page de nécrologie d'un
journal. Vous feriez désormais partie de la légende de la famille et des amis.
On parlerait de
vous dorénavant au passé après avoir vécu au présent durant au moins deux
générations si ce n'est beaucoup moins. Le futur ne vous concerne plus. Tout
juste après, une première commémoration avec une pierre tombale plantée au
dessus de vous et où seront inscrits vos noms et prénoms, vos dates de
naissance et de décès, précédés d'un verset coranique, mais qui seront vite abimés par le climat qui va régner. Le vent, la pluie, le
chaud, le froid et les saisons scelleront à jamais les séquelles qu'ils vont
graver.
En moins de
cinquante ans et voilà vos traces complètement gommées de cette vie qui a vu
des milliards d'êtres humains dérouler. Dans peu de temps, vous ne serez qu'un
lointain souvenir de cette terre qui a vu transiter des prophètes, des
pharaons, des Phéniciens, des Babyloniens, des Romains jusqu'à une période très
lointaine, les hommes de l'âge de la pierre, d'Adam et Eve ou celle plus
récente des colonisateurs de notre pays. Seuls subsisteraient encore leurs
vestiges mais pour combien de temps ? Rien n'est immortel, tout a un début et
un terme. C'est ainsi le sens de la vie.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohammed Beghdad
Source : www.lequotidien-oran.com