Continuant son
«casting», l'Echevin, à force de patience et d'obstination, a fini par
convaincre quelques anciens co-animateurs de circonstance, de participer à un
entretien qui n'engage à rien.
Le coryphée (1)
de l'ancienne troupe, qui le seconde, a tenté de réveiller l'avidité d'un
public volontairement absent, en tentant une maladroite «mise en abyme»(2).
Le premier arrivé
des invités lui avoue avoir perdu toute dextérité dans la manipulation des
mannequins depuis qu'il est accaparé par ses affaires, ajoutant sur le ton de
la plaisanterie, qu'aujourd'hui, il excelle plutôt dans le maniement des
liasses de billets qu'il compte plus vite qu'une machine.
Le second
n'arrive plus à obtenir que des sons trop graves de sa voix encombrée par les
dépôts adipeux et ne peut, par conséquent, interpréter d'autres sentiments que
celui de la satiété ; ce qui limite grandement son registre artistique et
handicape sérieusement son retour sur les planches.
Le troisième
souffre d'une grave surdité totalement incompatible avec les exigences d'un
spectacle qui repose essentiellement sur l'instantanéité et la vivacité des
répliques, plus que sur leur pertinence ou leur sincérité. Le troisième lui
montre une main grasse et boudinée dont les doigts peuvent difficilement
s'écarter les uns des autres et qui, très visiblement, ne peuvent s'introduire
avec l'aisance indispensable, dans les accoutrements des figurines.
Tout comme le
dernier arrivé qui a tellement pris de poids qu'il suffit de le voir pour
comprendre qu'il ne peut manifestement partager avec aucune autre personne
l'espace réservé aux manipulateurs, derrière le rideau de la petite scène.
Même la
pétillante soubrette qui égayait les prestations et émoustillait le public,
n'est plus qu'une matrone aigre et suspicieuse à la féminité inexpressive. Le
prospecteur dépité est sur le point de plier bagages quand trois individus dont
il ne se souvenait plus s'approchèrent à pas hésitants de son Diwan.
Le premier grand
au corps sec et noueux se présente comme celui qui a toujours fait le gendarme,
avec beaucoup de succès, laisse-t-il entendre et manifeste son désir de
reprendre du service, mais à condition de changer de rôle et de camper le
personnage du maître d'école. Pendant sa longue retraite il a tellement lu et
échangé qu'il se sent prêt à donner des leçons et beaucoup de leçons.
Son deuxième
compagnon rappelle avoir été le boucher dans la plupart des spectacles de
l'époque et désire désormais jouer l'imam. Depuis son retrait de la scène il
fréquente assidûment les mosquées et pense avoir accumulé des connaissances
qu'il aimerait exploiter au bénéfice d'un futur public.
Le troisième,
enfin, aspire obtenir des fonctions plus valorisantes que les utilités dont il
s'est toujours acquittées dans les coulisses.
Lui, qui de par
ses charges, a eu à assister tous les acteurs, du choix des mannequins à la
répétition des textes, en passant par la miniaturisation des accessoires, peut
se prévaloir aujourd'hui d'une expérience discrète et silencieuse pour assurer
le plus délicat des rôles.
A l'issue des
entretiens le préposé du chef qui a failli céder à la panique dans un premier
temps, a repris confiance en lui-même et en ses congénères.
Les vertus qui
fondent depuis toujours la «guidance» de sa cité n'ont pas disparu.
Paradoxalement
elles ont tout juste été affaiblies par leur propre succès. Le confort qu'elles
ont engendré a émoussé le zèle traditionnel des acteurs qui doivent reprendre
leurs séances d'échauffement avec plus de vigueur et de persévérance. Malgré la
défaillance de bon nombre de ses anciens camarades ou peut-être même grâce à
elle, il se voit reprendre le flambeau pour redonner vie à un art majeur dans
la vie de la cité.
Un art capable
d'offrir du rêve à des yeux bien éveillés, de dissoudre leurs réserves, leurs
réminiscences et même leurs souffrances dans sa magie. Un art à même de les faire participer, à distance, à l'illusion de leur
propre vie, de leur donner la parole à travers leurs champions, d'assouvir
virtuellement leur besoin de justice, de les émouvoir, de les bouleverser,
d'épuiser leurs «mauvaises» énergies jusqu'à la prochaine prestation.
A la seule pensée
de cette capacité de créer l'illusion, l'Echevin exulte. Il va pouvoir, de
nouveau, déployer ses talents, générer ombres et chimères et faire d'un drame
historique une dramatique petite histoire.
«Quand
les trois coups retentissent, une vie parallèle commence».
1)-
Le Coryphée dirige le chÅ“ur et parle en son nom.
2)-
La «mise en Abyme» est l'insertion d'une intrigue secondaire dans l'action
principale d'une comédie.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohammed Abbou
Source : www.lequotidien-oran.com