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Signes avant-coureurs



Signes avant-coureurs
«Ce n'est pas le sang qui fait une famille. Ce sont les rituels. Ces rendez-vous que l'on se donne et durant lesquels chacun est sûr du rôle qu'il a à jouer» Catherine LocandroIl y a des symptômes qui ne trompent pas. C'est toute une enfilade de signes qui s'affichent tout au long du parcours du combattant qu'est le consommateur. On a beau se frotter les yeux et se dire que le moment n'est pas encore venu, que les jours sont encore assez longs, que la cigarette du matin juste après le café noir est toujours aussi délicieuse, mais cela ne suffit pas: il y a des signes précurseurs qui ne trompent pas, mais qui avertissent que le mois de vérité est arrivé et qu'il est temps de tenir les promesses faites il y a juste onze mois, quand le budget conséquent consacré aux agapes du soir s'est révélé insuffisant. L'année prochaine, on fera attention, se dit-on, oubliant la formidable pression sociale qui guide le consommateur vers les étals des spéculateurs. Chaque année, c'est la même chose: d'abord, il y a le boucher du coin de la rue: son attitude a changé brusquement. Lui qui, depuis l'introduction de la viande congelée sur le trottoir parallèle au sien, passe le plus clair de son temps à maugréer contre tout le monde, les chevillards, les maquignons, les clients infidèles, les responsables du commerce et de l'économie informelle, les mouches qui tournoient en bourdonnant autour du morceau de boeuf à l'allure suspecte, enfin, il en voulait à toute la terre et tout dans sa personnalité et sa boutique trahissait totalité son apathie pour le monde qui l'entoure: la saleté des étals, l'état de son tablier et surtout un visage fermé.Mais depuis une semaine, il a retrouvé le sourire. Son tablier est plus blanc, sa boutique est plus propre, elle est même parfumée à l'«ambi-pur» et déjà les voisins ne passent pas devant sa boutique sans le saluer et lui demander des nouvelles de sa santé! Et c'est un signe qui ne trompe pas: il leur répond d'une façon distraite et il aiguise ses couteaux avec un sourire sadique qui semble vouloir dire: «Vous allez y passer», «Je finirai par vous avoir». L'autre signe qui ne trompe pas, c'est que j'ai trouvé le rémouleur dans le quartier: toutes les panoplies des bouchers y sont passées. Il faut ce qu'il faut. Il n'y a que deux semaines fastes pour les rémouleurs chaque année. Et cela, c'est un signe qui ne trompe pas. Un autre signe, c'est la multiplication des vendeurs d'herbes aromatiques et de pois chiches trempés: leur nombre a doublé sur le trottoir de la cité. Et puis, ce grave symptôme qui affecte toutes les sociétés sous-développées, ces sociétés où rien n'est planifié et où on assiste chaque année à la même répétition des mêmes phénomènes à la même époque. C'est la même disparition brutale du marché de l'huile de tournesol, d'arachide et de colza des boutiques et des entrepôts publics et privés: elle a atterri (en douceur) chez les incontournables fabricants de zlabya qui ont ouvert boutique ou l'ont transformée en un quart de tour. Déjà, les odeurs aigres de friture commencent à dominer dans l'atmosphère.Certains vieux accueillent avec philosophie et les pénuries et les courses au trésor menées par les amateurs de raretés. Cela les a replongés dans l'époque glorieuse où il fallait faire une chaîne de deux heures dans un souk el fellah. C'était à l'époque héroïque de Boumediene et Chadli. La pénurie, c'est aussi un signe. L'autre signe, c'est la soudaine frénésie qui s'est emparée des consommateurs: tout y passe! Pruneaux secs, raisins secs, jus d'ananas, rondelles d'ananas, olives noires et violettes, câpres, anchois...Tout ce qui donne l'eau à la bouche avant, mais qu'on dédaigne juste après la première cuillerée.Ce matin, le chauffeur de bus qui avait l'habitude de traiter les usagers comme de la volaille, a mis une cassette de versets du Coran pour bercer les voyageurs. Ça y est! On est en plein Ramadhan.


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