N'en déplaise à
une certaine publicité. Volontairement ou à cause d'une quelconque adversité on
peut taire les envies les plus ardentes. Regardez ce qui arrive aux amateurs de
la zlabia.
Cette dernière
n'était-t-elle pas jusqu'à un passé très proche la reine indétrônable de nos
meidas ramadanesques pour laquelle on n'hésitait pas à faire de longues virées
et endurait héroïquement des chaines interminables et des cohues
indescriptibles afin d'arracher comme un trophée son quota quotidien auprès de
son marchand habituel. Elle avait même sa capitale : Boufarik, un haut lieu de
la gastronomie sucrée.
Le zlabji avait un statut social enviable et
on aimait le compter parmi ses alliances les plus recommandables, tant il
devenait un personnage incontournable en ce mois sacré.
Mais pour cette année la folle spirale de
l'inflation l'a déboulonné de son piédestal et versé son produit dans la liste
des articles prohibés pour les pauvres et le peu de vendeurs de cette fameuse
friandise populaire qui avaient résisté à la désaffection du consommateur
perceptible dés les premiers jours de carême ont fini par carrément chômer vers
la fin du mois sacré faute de chaland.
Ils sont combien
ceux qui ont fini par y renoncer à cause de la flambée des prix des matières
indispensables et des limites des capacités financières qui ont contraint les
pères de familles à réaménager drastiquement les priorités et passer même à des
choses autrement plus nécessaires.
Aussi impérieux
soient la pression sociale et le mimétisme aveugle des voisins plus avantagés
dans leur impitoyable persécution sur le citoyen pour sombrer dans la frénésie
des achats, la réalité enseigne chaque jour qu'on peut toutefois se passer de
pas mal de choses qui nous paraissaient fondamentales. La précarité pousse
l'individu à être plus vigilant et ne pas succomber facilement au chant des
sirènes pour peu que l'on décide de ne pas s'engluer dans l'endettement et
hypothéquer lourdement sa liberté de mouvement en échappant aux fourches
caudines des commerçants et surtout aux pièges de ses propres lubies.
Maintenant que le Ramadhan est fini et que la
fête de l'aid a consommé les derniers bouts de chandelles le réveil est à la
mesure de la perspective qui s'offre au pauvre quidam devant l'amoncellement
des dettes qu'il a contractées pour satisfaire aux caprices d'un jour. Ce jour
synonyme de joie et de bonheur à partager est un moment de grande sensibilité
on l'on effectue malgré soi un arrêt pour évaluer son propre parcours pas
toujours parsemé de roses. Une halte au bout d'un long chemin qui évoque le
plus souvent une foule de souvenirs altérés des fois par d'amères désillusions.
Aurait-il pu éviter telle faiblesse ou tel acte qu'il juge
aujourd'hui combien onéreux et préjudiciables après l'extinction des lampions
et la dissipation des brouillards de l'évènement. Le reproche de s'être laissé
glisser bêtement sur la pente des tentations et d'avoir foncé tête baissée dans
des dépenses inconsidérées remonte cruellement à la surface à la moindre
occasion et le poursuivra pour le reste de l'année surtout qu'il n'a aucune
chance de sortir la tête de l'eau avant longtemps avec la rentrée scolaire et
les dépenses somptuaires d'un autre Aïd en vue.Kebir celui là avec de grandes
cornes !
Il est
malheureusement vrai de constater que nos fêtes contrairement à la généreuse
manifestation des vertus morales qu'elles sont sensées véhiculer sombrent la
plupart du temps dans l'étalage insolent du clinquant avec toute sa panoplie
d'hypocrisie et parfois de comportements indécents à l'égard des plus
vulnérables que la société musulmane se devait de protéger et de faire
participer convivialement et surtout en toute discrétion à son allégresse .
Le cynisme
ostentatoirement religieux très en vogue ces derniers temps ne fait que les
humilier d'avantage en remuant le couteau dans la plaie par l'exacerbation de
la disparité qui s'élargit un peu plus chaque année entre les deux rives de la
chienne de vie.
C'est à croire que c'est le mercantilisme qui
détermine en exclusivité notre manière de vivre et que ni les lois organiques
et encore moins les prêches de nos imams n'ont d'effet sur la tyrannie du
marché et le manque d'humanisme de la société.
Réfractaire à toute contrainte morale ou
législative, le Bazard décide de ce nous devons acheter et aux conditions qu'il
dicte froidement sans aucun scrupule. Ajouter à cela les ravages de la
publicité qui s'engouffre dans tous les foyers et qui ferait regretter le temps
de « pas de nouvelle, bonne nouvelle » où le manque d'information participait
paradoxalement à la tranquillité des esprits d'une certaine manière.
Mythe de Sisyphe
des temps modernes, elle façonne insidieusement d'autres reflexes de
consommation à l' origine d'une farandole ininterrompue de demandes constamment
renouvelées à la poursuite d'un seuil de satisfaction toujours plus éphémère et
plus lointain.
Dans une société
échaudée par les promesses d'un système dont les services compétents n'arrivent
toujours pas à trouver la formule adéquate pour prendre en main les rouages de
notre commerce et qui accumule les ratages récurrents de ses missions de
protection du consommateur jusqu'à perdre irrémédiablement tout crédit, on
assiste peut être à l'abandon par dépit du sentiment d'assisté pour ne plus
compter que sur sa propre débrouillardise.
Que sont donc devenues les fameuses
associations de consommateurs qui avaient à un certain moment de l'histoire
essaimé à travers le territoire et brandi l'étendard de la lutte sans merci
contre les disfonctionnements du marché, entre autres la qualité, les prix, la
disponibilité et l'hygiène de la marchandise. Une pitoyable fumisterie. Comme
pour les partis politiques elles ont vite montré leur véritable nature et
prouvé qu'elles n'étaient qu'événementielles, tout juste pour nous gaver de
démagogie et gratter quelques subventions à l'état à détourner ou servir de
tremplin à quelques uns de leurs adhérents pour briguer d'autres mandats et
rejoindre le gotha.
Eternel dindon de la farce, le consommateur a
donc, sous les coups repétés, appris qu'il ne peut plus attendre aucune aide ou
protection des structures qualifiées en théorie pour le faire, il a fini par
comprendre la nécessité de se prendre en charge avec ses propres moyens et de
s'autoréguler quitte à brider ses envies et même à se délester de quelques unes
d'elles..
Nous ne sommes pas encore arrivés au stade
d'exiger du marchand de fruits de nous servir un quartier de pastèque comme
cela se fait le plus normalement du monde sous d'autres cieux, mais le
consommateur intervient de plus en plus fréquemment dans la qualité et la
quantité nécessaire du produit désiré. Il a surtout acquis le courage de s'en
passer volontairement jusqu'à ce que les conditions soient plus favorables ! On
ne meurt pas parce que l'on a raté un dessert tout de même ou…une boisson fut
elle… !
En observant le
comportement des ménagères on décèle les prémisses d'un reflexe d'auto contrôle
qui dicte une maitrise plus draconienne de la gestion du budget du foyer. Un
comportement très indiqué pour déterminer avec rigueur ses besoins
incompressibles et adapter sa politique d'achat à ses moyens disponibles c'est
de compter plusieurs fois ses sous avant de s'aventurer dans la jungle du
marché.
Le problème n'est
pas perçu de la même manière cependant par toutes les strates de la société. Il
y a évidemment d'abord les deux extrémités ; celle dont le garde manger se
trouve dans les décharges publiques qu'elle hante pour la subsistance parce que
incapable de se procurer autrement les choses les plus élémentaires .
Pourtant, malgré son calvaire quotidien fait
de privations de toutes sortes elle semble ne susciter aucun problème de
conscience pour l'autre qui vit dans sa bulle en dehors de « l'atmosphère
nationale».
Celle-là, dont les espaces sont
ostensiblement hiérarchisés et délimités peut s'offrir la moindre de ses
extravagances qu'un univers de boutiques et de magasins de luxe spécialement
achalandés pour la satisfaction de ses caprices propose sous différentes
griffes de renommée internationale.
Un monde vraiment
à part avec ses frontières ostensibles, un microcosme ou même la classe
moyenne, pourtant lieu privilégié de notre matière grise, se trouve quelque peu
dépaysée et parfois brocardée par le regard oblique des préposés à la caisse
pour son importune intrusion au royaume des cartes bancaires avec notre
indéfectible monnaie crasseuse et en piteux état fleurant les maquignons des
souks à bestiaux ou la tenancière de boui- bouis et autres hammams. On raconte
qu'une fois un de nos grands responsables est tombé en disgrace.Comme personne
n'était plus là pour le servir, il a été obligé d'aller au marché pour
s'approvisionner. Sur son chemin de retour, il paraissait revenir de l'au-delà
à tel point qu'il abordait, avec une mine offusquée, les passants pour leur
faire part de ce qu'il vient de découvrir comme une terrible révélation : la
pomme de terre à 3Da !... Ceux qui le connaissaient ont tout de suite compris
les raisons de cette douce folie. La dernière fois qu'il avait acheté des
patates remontait à une vingtaine d'années lorsque le kg valait à peine 0,50 Da
! A l'époque, il n'était pas encore responsable et collait encore à la réalité
du terrain. Mais depuis…..est-ce la solitude du consommateur ou du responsable
? s
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Amara KHALDI
Source : www.lequotidien-oran.com