Parler de
«service public» de la presse en Algérie, c'est tromper son monde car dans
notre pays, cette notion reste encore ambiguë et impropre. Les journaux publics
ou privés ne semblent pas séduits par la fonction de salubrité publique.
Les titres privés
pourraient-être tentés, en bénéficiant de l'aide de
l'Etat, à fonctionner comme un service public (à ne pas confondre avec le
secteur public). Est-ce possible dans les conditions actuelles ? Les journaux,
ignorant très souvent les jeux éthiques se transforment généralement en espaces
de diffusion de tracts à tel point que les pages du journal, dépouillées de
toutes informations sont inondées par des états d'âme et des positions
politiques de journalistes qui n'informent plus, mais commentent l'actualité
sans une sérieuse interrogation des sources, d'ailleurs unilatérales, à sens
unique. Ce déni de l'actualité au détriment de l'info est symptomatique de
cette tragique absence de formation qui dénature fortement la communication
journalistique. Quand des quotidiens de large diffusion s'impliquent en usant
d'une pléthore d'adverbes et d'adjectifs qualificatifs participant de la
subjectivité du langage, en fustigeant la position du gouvernement algérien sur
la Libye sans
interroger la partie algérienne, soutenant explicitement les thèses du CNT
libyen, sans observer une quelconque distance ou une certaine prudence,
reproduisant uniquement El Jazira ou ce qu'on appelle
le conseil national de transition libyen, transformant des «probabilités» en
affirmations, publiant des «contributions» de personnalités ou de chefs de
partis en pages réservées à l'actualité ou défendant par procuration des télés
étrangères qui auraient déposé des demandes d'agrément sans vérifier
l'information auprès des concernés (Ministère algérien de la communication et
les directions de BBC Arabic et ABC). Ces pratiques
dénaturent sérieusement la fonction d'informer, décrédibilisent la presse tout
en mettant entre parenthèses la vocation de «service public» des journaux
privés, justifiant les attaques des politiques considérant les journaux comme
des espaces militants, incapables d'informer correctement leurs publics,
confondant actualité et commentaires. Toute information devrait-être
vérifiée et passée au crible de la critique des sources avant d'être publiée.
Il se trouve que qu'à côté de l'info existent d'autres genres comme le
commentaire ou l'édito pouvant prendre en charge les positions des uns et des
autres, sans oublier celle du journal, s'il en a une. Si les choses sont
quelque peu ambigües, sinon peu crédibles, du côté
des organes privés, qu'en est-il de la presse dite publique ?
C'est un
territoire gouvernemental. Ce n'est pas pour rien qu'on avait soutenu l'idée
que le Président était le rédacteur en chef de tous les journaux publics, de la
radio et de la télévision. Il aurait d'ailleurs mis en pratique cette idée en
rédigeant une dépêche pour l'APS à propos de l'affaire Reuter dans le but de démasquer
les «auteurs» d'une information «erronée». Ce qui n'avait nullement choqué les
responsables de l'agence officielle qui ont poursuivi le plus normalement du
monde leur mission.
Bouteflika avait eu
l'honnêteté de dire ce que faisaient tous ses prédécesseurs qui, aujourd'hui,
parlent continuellement d'ouverture du champ médiatique. Depuis l'indépendance,
les journaux reproduisaient le discours du pouvoir, avec souvent quelques voix
discordantes qui arrivaient à s'exprimer en profitant des conflits qui éclataient
entre factions au pouvoir. Même un ancien ambassadeur à Paris, aujourd'hui
recyclé dans l'opposition, avait dans les années 80 participé à la suspension
de Abdelkrim Djaad de la
direction de la rédaction d'Algérie-Actualité pour
avoir rédigé un article que n'avait pas apprécié Jean Daniel. C'était du temps
de Chadli. Tout le monde savait que Benyahia ne
s'entendait pas avec Taleb, que Bélaid n'aimait pas
spécialement Bouteflika… Certains journalistes
cherchaient à dire certaines réalités en faisant des contorsions incroyables.
Cette situation
n'était pas nouvelle. Avant l'indépendance, le journal El Moudjahid développait
deux discours idéologiques distincts dans ses versions arabe et française.
L'indépendance acquise, les dirigeants voulaient faire de la presse «une arme
au service de la révolution et du socialisme». Pour Hocine Zahouane
et Mohamed Harbi, l'information devait être une école
du socialisme. Les slogans avaient pignon sur chartes (de Tripoli, d'Alger,
Nationale double version) marquées par des restrictions insurmontables. Leurs
rédacteurs (Harbi, Rédha
Malek, Mostéfa Lacheraf,
Ahmed Taleb, Bélaid Abdeslam…)
changent aujourd'hui de ton et épousent l'idée de la liberté de la presse. Il
n'est jamais trop tard pour bien faire. Mais les dégâts occasionnés sont
presque insurmontables.
Les premières années de l'indépendance,
l'enthousiasme aidant, des journaux potables dirigés par des intellectuels
doublés d'une certaine «légitimité révolutionnaire» arrivent à séduire le
lectorat algérien. Il s'agit de Révolution Africaine (Mohamed Harbi), d'Alger ce soir et de Novembre (tous deux dirigés
par Mohamed Boudia assassiné par le Mossad en 1973 à
Paris) et d'Alger-Républicain (Abdelhamid
Benzine). Le Peuple, organe officiel, faisait vraiment pâle figure dans les
kiosques. Révolution Africaine qui avait de prestigieux collaborateurs (Charles
Bettelheim, Georges Arnaud, Mourad Bourboune…) avait,
en 1963-1964, ouvert un passionnant débat sur la culture nationale qui dérangea
sérieusement à l'époque Ben Bella qui ordonna à Harbi la mise en veilleuse de ce débat unique et original
qui partit d'un texte de Lacheraf et une réponse de Bourboune. C'était le premier cas flagrant de censure.
Ainsi, les présidents faisaient et défaisaient
les directions des journaux. La nomination des directeurs était toujours le
fait des appareils militaires et civils. Parfois, quelques malentendus
surviennent comme ce fut le cas de Merzoug et de Morsli, grands patrons qui quittèrent leurs postes sans
crier gare, c'est-à-dire dignement. Les chefs de bureaux à l'étranger de l'APS
se faisaient agréer par l'un ou l'autre cercle et, bien entendu, acceptés par
la police politique. Le responsable de la publication doit obligatoirement
obéir à la lettre aux consignes de ceux qui ont désigné l ‘ «heureux» élu.
Parfois, des divergences éclataient à propos de la nomination de telle ou telle
personne.
Boumediene lisait
souvent de très bon matin El Moudjahid, même s'il savait qu'il ne trouverait
rien de nouveau préférant ses «contacts» avec ses «amis» Paul Balta et Lotfi el
Kholi aux journalistes algériens. L'ancien président
du conseil de la révolution dédaignait les plumes algériennes, cette tradition
est toujours présente en Algérie. Le Monde était considéré comme le journal
«officiel» des officiels algériens et Paul Balta était surnommé par ses
confrères du quotidien parisien, «El Mondjahid».
La presse
«publique» ne pouvait qu'être médiocre, même si certains journalistes
possédaient de remarquables qualités. D'autres, non qualifiés et sans diplômes,
faisaient tout ce qu'on leur demandait. Certains s'étaient enrichis en se
faisant les porte-parole de tel ou tel ministre ou de tel ou tel wali. Ainsi,
des journalistes de Révolution Africaine furent sanctionnés en 1987 après avoir
fait un reportage sur la Wilaya
d'Alger, le wali d'Alger leur avait retiré les décisions d'attribution de
boutiques au sous-sol de la
Grande Poste. Dans les journaux gouvernementaux, on trouve de
tout, analphabètes, policiers, indicateurs, fonctionnaires khobzistes
et journalistes talentueux. Comme d'ailleurs dans les titres privés.
Les équipes de
direction changent en fonction de chaque ministre de l'Information et de la Culture. Ahmed
Taleb El Ibrahimi installe Nait
Mazi, un ancien responsable de la presse du MNA (il
rejoint le FLN en Allemagne en 1958) et Mohamed Said
à la tête d'El Moudjahid et d'Echaab. Dociles,
employés zélés, ils servent le maître du moment. Rédha
Malek, sans grands pouvoirs, ne put rien faire d'autre que de nommer un nouveau
directeur à la tête d'Algérie-Actualité, M. Zouaoui Bénamadi à la place du
discret et trop peu encombrant Mohamed Abderrahmani.
Cet hebdomadaire qui tirait avant l'arrivée de la nouvelle direction à 60.000
exemplaires triplait son tirage et ses ventes et atteignait le chiffre de
200.000. Ce n'est pas étonnant que Mostéfa Lacheraf, alors ministre de l'Education Nationale, fut
descendu en flammes dans la presse en 1977 sous la dictée de certains ministres
du gouvernement Boumediene. Lacheraf n'a jamais
compris ce qui lui était arrivé. Ce fut la première fois qu'on s'attaquait à un
ministre dans la presse. Ainsi, l'auteur d'Algérie, Nation et Société qui, lui
aussi, jouait le jeu du silence, comprenait à ses dépens qu'il n'était pas
intouchable, malgré la protection de Boumediene.
Ces jeux
rendaient la vie insupportable dans les rédactions où magouilles, manÅ“uvres, contre-manÅ“uvres battaient le tambour dans les couloirs.
Les «anciens», souvent non diplômés avaient, par endroits, mal vécu l'arrivée
de nouveaux journalistes, sortis tous frais de l'université, contestataires et
bien outillés. Beaucoup d'entre eux allaient connaître la censure,
l'interdiction de signature, le licenciement, le chantage au logement…Ils vont
contribuer à changer les choses. Mais déjà, certaines lueurs brillèrent à Oran
dans un journal dirigé par l'excellent Bachir Rezzoug, La République avant son arabisation et à Alger Echaab (1975, rubrique culturelle dirigée par Tahar Ouettar), Algérie-Actualité (1978
-1985) que l'ancien premier ministre, le colonel Abdelghani
considérait comme un journal d'opposition, Révolution Africaine (1963-1964 et
1985-1988). Ces deux journaux, Algérie-Actualité et
Révolution Africaine connu de forts moments de tension, à la suite de profonds
désaccords entre les deux équipes. Algérie-Actualité
soutenu, à l'époque par l'équipe de la présidence (Belkheir,
Hamrouche, Moggedem, Belkahla) développait un discours néolibéral, avec comme
collaborateurs extérieurs des gens comme Lotfi Maherzi
et Nourredine Boukrouh
alors que Révolution Africaine, forte de la présence de plumes prestigieuses
(Abdou B, Mouny Berrah, Bachir Rezzoug, Mostefa Lacheraf, Mourad Bourboune, Josie Fanon…)
défendait la nécessité d'un secteur public fort et de sérieuses réformes.
La censure était
et est toujours le lot quotidien de cette presse marquée par la médiocrité et
le manque flagrant de professionnalisme. A El Moudjahid, un rédacteur zélé a
même censuré la météo (il faisait chaud ce jour là) un certain 5 octobre 1988.
En 1984, le dessinateur Slim a osé caricaturer
Chadli, la police intervient pour bloquer le numéro en question et obliger la
direction à confectionner un autre journal. A El Moudjahid, en 1986, lors de la
discussion de la charte nationale, seconde version, le directeur faisait écrire
des «lettres de lecteurs» par ses journalistes qui signaient en utilisant des
noms fantaisistes. Des listes noires de journalistes, d'écrivains étaient
établies. Révolution et Travail est suspendue après le coup d'Etat avorté du
colonel Zbiri en 1967. Un journaliste de la
télévision qui, après avoir donné les informations nationales, avait utilisé
une expression quelque peu suspecte avant de passer aux nouvelles
internationales, «passons aux choses sérieuses», fut tout bonnement suspendu de
ses fonctions. Malika Abdelaziz et M.S.Ziad connurent le licenciement après avoir parlé de
«prince blanc» et de blancheur ; c'était du temps de Chadli. La presse publique
était instrumentée pour des raisons précises. L'affaire Merbah
en 1989 était un coup monté par certains barons au niveau de la Présidence. Au
bout de six mois, le directeur d'Algérie-Actualité de
l'époque fait un bilan négatif d'un exercice à peine entamé, sans compter la
fausse «pénurie» du tabac.
Les choses ne
semblent pas s'arranger dans le secteur «public» qui connaît des tirages très
bas et un niveau professionnel quelconque. Mais ce qui est certain, les luttes
d'un certain nombre de journalistes ont mené le pouvoir à reculer et à ouvrir
le secteur. Ces plumes, certes ne constituant pas la majorité, ont payé un prix
fort (brimades, humiliations, licenciement, interdiction de plume…) pour
arriver à cette nouvelle situation. Ils se démarquaient souvent publiquement
des lignes de leurs journaux (pétitions et A.G de 1980 60 journalistes et de
1988, environ 75 ; tables rondes organisées dans des lieux publics…). Certes,
Mouloud Hamrouche, prétendant au poste de chef du
gouvernement avait placé certains de ses pions qui, une fois, à la tête du
gouvernement, allaient être récompensés par des postes de D.G d'organes
publics. Aujourd'hui, les choses sont graves. Les journaux publics, malgré la
faiblesse de leurs tirages, bénéficient d'une manne publicitaire conséquente.
L'ANEP a la main légère quand il s'agit de journaux gouvernementaux dont la
fonction essentielle est de mettre en exergue les «activités» des membres du
gouvernement et du Président, comme si la société profonde ne l'intéressait
pas. Mal gérés, fonctionnant comme de véritables machines bureaucratiques, les
quotidiens publics, au nombre de six (El Moudjahid, Echaab,
An Nasr, El Joumhouria,
Horizons, El Massa) collectionnent toujours les invendus. Certes, leurs
journalistes sont plus stables que ceux exerçant dans le privé où de très
nombreuses plumes ne sont même pas déclarées à la sécurité sociale, gagnant,
pour beaucoup d'entre eux, moins que le SMIG, sans parler des correspondants
locaux du public et du privé, fonctionnant souvent comme la dernière roue d'une
charrette boiteuse, mais certains d'entre eux trouvent ainsi leurs comptes en
se débrouillant des «entrées» dans les espaces des responsables locaux, leur
permettant peut-être de bénéficier de certains privilèges au détriment de
l'éthique trop absente dans ce monde de la presse qui a grandement besoin d'un
conseil de l'éthique et de la déontologie, crédible et sérieux, en dehors d'une
loi sur l'information, inutile, dont la fonction serait d'embastiller les
journalistes ou d'un illusoire conseil supérieur de l'information qui,
peut-être était nécessaire dans les années 90.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed CHENIKI
Source : www.lequotidien-oran.com