Apprécié par les uns et sévèrement critiqué par d'autres, le discours qu'a prononcé jeudi dernier le président français devant le parlement réuni au Palais des Nations a propagé un sentiment de frustration sur la question du devoir de mémoire qui plombe les relations entre l'Algérie et la France depuis 50 ans.
« Frustration " parce que des Algériens pensent que "François Hollande aurait dû être plus clair sur son insistance sur toutes les mémoires ". Ou alors " le président français n'a pas dit que la France reconnaissait ses crimes en Algérie ". Le témoignage à ce propos a été recueilli auprès de Abdelghani Okbi, cet ancien commandant de l'ALN, qui a été l'adjoint du colonel Lotfi et qui a servi pendant la révolution dans la zone du Sud oranais. Il a tenu ainsi à rappeler à propos du devoir des mémoires évoqué par le président français que " chaque président français aborde la chose à sa manière, il y a eu Giscard d'Estaing, dans un discours magistral, il a déclaré que nous partageons les mêmes principes, les mêmes valeurs (…) mais en faisant comprendre que les Français restent les maîtres, François Mitterrand avait lui un passif, il a fallu qu'il trouve un moyen pour se faire pardonner pour ce qu'il a dit et pour ce qu'il a fait, alors il l'explique comme si nous étions, nous, les fautifs ". Pour ce qui est de François Hollande, notre interlocuteur pense qu' " il a un autre style ". Il a dit, rappelle-t-il, qu' "il faut reconnaître toutes les mémoires, c'est-à-dire qu'il ne faut pas avoir un esprit critique, il faut donc accepter les pieds-noirs et ce que disent les Algériens. Or, il y a des nuances. Quand vous me délivrez des informations qui me heurtent, je ne vais pas reconnaître la mémoire des pieds-noirs ! ". Le moudjahid évoque Oran pour souligner que " les Français parlent toujours des massacres des pieds-noirs à Oran, mais ils évitent de reconnaître qu'il y a eu des centaines pour ne pas dire des milliers de victimes parmi les musulmans de la ville. La population musulmane était sous les coups des mortiers de l'armée française. "
"LE PROBLEME EST POLITIQUE ET TRES PROFOND"
Membre du Conseil de la Nation au titre du tiers présidentiel, Okbi qui a été plusieurs fois ambassadeur et plusieurs fois wali dont " la 1re fois le 1er août 1962 ", refuse qu' "on dise qu'il faut apaiser les mémoires". Pour lui, " nos mémoires ne sont pas déchaînées. Il faut que les Français reconnaissent qu'ils ont commis des crimes en Algérie ". Il veut que le discours présidentiel soit traduit dans des faits pour, dit-il, que "le peuple algérien et le peuple français puissent constater que ce qui a été dit procède de l'intention de bien faire, de bien mener les choses, pour que les deux pays se respectent mutuellement". Un respect qui, selon lui, " ne doit pas se nourrir seulement de ce que ressentent les Français d'Algérie qui ne sont qu'une petite partie du peuple français, je dis non ! ".
Le moudjahid Tahar Zbiri a affirmé, pour sa part, que "le problème est politique et très profond, ils (les Français, ndlr) font le va-et-vient pour assurer leurs intérêts, ils balisent le terrain pour l'économie pour que les autres étrangers ne leur prennent pas la place, ici, en Algérie, c'est un chassé-croisé qu'ils font avec nous. A part ça, ils n'ont pas encore reconnu leurs crimes." Il pense quand même que "ce président est mieux que tous ceux qui l'ont précédé". L'ancien moudjahid retourne la question aux journalistes en leur lançant que "notre problème est avec vous, les jeunes doivent reconnaître le sacrifice des chouhada, vous devez préserver votre histoire, on demande une harmonisation de l'histoire". La moudjahida Zohra Drif Bitat, elle aussi, refuse que l'Algérie exige des excuses ou une repentance de la part de la France et l'a fait savoir aux journalistes. " On n'a pas besoin d'excuses, nous avons fait une guerre, nous en sommes sortis vainqueurs, nous avons arraché notre indépendance en 1962. " Elle encourage cependant un partenariat économique "d'égal à égal" entre l'Algérie et la France.
« JE NE VOIS PAS POURQUOI ON DEMANDERAIT UNE REPENTANCE A UN PERDANT »
Interrogé en tant que député RND, Abdesselem Bouchouareb a déclaré que " c'est un discours qui était attendu. Les termes de référence du discours étaient presque connus déjà à l'avance. Il a touché les principaux points qui étaient en suspens entre les deux pays, à savoir les problèmes liés à la mémoire où il y a une reconnaissance, le partenariat, la jeunesse, je note une position positive sur la position française sur le Sahel puisque maintenant il y a une jonction entre les deux pays ". Bouchouareb assure ainsi que " c'est un discours équilibré, c'est un bon discours pour la circonstance actuelle ". A propos du devoir de mémoire, le chef de cabinet d'Ouyahia qui, pour rappel, refuse qu'il soit demandé à la France des excuses ou une repentance, a dit que Hollande a dit " ce qu'il devait dire et je ne pense pas qu'il pouvait aller plus loin dans l'étape dans laquelle on est ". C'est donc une avancée ' l'interroge un journaliste. " Bien sûr ! " répond Bouchouareb.
Wahid Bouabdellah n'a pas hésité, lui non plus, à déclarer que " le discours est apaisant mais en tant que personne et en tant que député FLN, je condamne les demandes de repentance parce que nous avons été dans une guerre que nous avons gagnée, je ne vois pas pourquoi on demanderait une repentance à un perdant. " Pour lui, " ce n'est pas tant le passé qui m'intéresse mais c'est l'avenir ". Bouabdellah pense même que le président français a eu " quand même la délicatesse de ne pas reconnaître certaines violences de notre part, ils (les Français, ndlr) vont lui en vouloir, c'est certain ". Le député FLN pense que " François Hollande aurait pu parler franchement du devoir de toutes les mémoires ". L'écriture de la guerre devra être laissée, selon lui, aux historiens. " L'Algérie a beaucoup d'attentes, en France, il y a des pistes et des réponses intéressantes mais on connaît mal Hollande qui je pense qu'il a fait plus que ses prédécesseurs. " Mais, souligne-t-il, " ça a toujours commencé comme ça avec les socialistes, on est dans le bénéfice du doute, mais on doit se rappeler que depuis Guy Mollet en passant par Mitterrand, les socialistes ont toujours trahi, la vigilance est donc de mise ". Bouabdellah recommande que "les Algériens doivent rester sur leurs gardes".
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ghania Oukazi
Source : www.lequotidien-oran.com