Oran - A la une

Rachid et Djamel



La disparition des artistes Rachid Taha et Djamel Allam ont suscité des réactions plutôt rassurantes. Enfin, «rassurantes», si le terme n'est pas trop mal venu dans des circonstances aussi douloureuses. Personne ne doit savoir «comment on faisait avant» face à la mort de nos célébrités. Parce qu'avant, il n'y avait pas de réseaux sociaux pour exprimer les douleurs personnelles. Mais la douleur est toujours personnelle, n'est-ce pas, même quand elle est partagée par beaucoup de monde, même si la notoriété d'un créateur fait qu'il n'appartienne plus à personne. Tant mieux, que les deux artistes appartiennent à beaucoup de monde.Tant mieux surtout qu'ils n'appartiennent pas à tout le monde. Personne ne sait comment on faisait avant mais tout un chacun doit savoir comment on fait maintenant. Il y a Facebook, il y a Twitter, il y a Instagram et plein d'autres espaces encore où tout le monde puisse dire qu'il a mal.
Rachid Taha n'appartient plus à son village de la Vallée de la Soummam d'où est parti son père vers une autre terre d'Algérie qui fasse mieux bouillir la marmite. Il n'appartient pas à Sig, la petite ville de l'Oranie où il a découvert un autre goût et un autre calibre à l'olive. Il n'appartient pas à ses escales d'exilé où il a défriché tant de champs à sonorités et une certaine idée de la vie.
Djamel Allam n'appartient pas à sa Bougie chérie même si elle a façonné ses entrailles. Il n'appartient même pas à ses premières amours musicales qu'il a réintégrées un peu comme Julien Sorel est reparti vers Madame de Rénal. Il n'appartient pas à Paris qui lui a ouvert les yeux sur le monde parce qu'aucun oripeau n'est assez ample pour contenir sa grosse tête. Il n'appartient pas à Alger qu'il aimait jusqu'à l'enivrement.
Rachid et Djamel n'appartiennent à personne et à nulle part et ne leur faites pas l'affront de chercher pourquoi : ils appartiennent à la musique, à tous les lieux qu'ils ont foulés, même là où ils n'ont pas eu de pied à terre. Ne leur faites surtout pas cet affront-là : appartenir à tout le monde. Appartenir à tout le monde, c'est n'appartenir à personne. Et on a vu dans le sillage de leur mort qu'ils peuvent dormir du sommeil du juste. Ils ont eu la reconnaissance des humbles, l'hommage des connaisseurs et l'affection des plus proches. Ceux qui n'aiment pas leur musique ou n'apprécient pas leur parcours d'homme ont observé le silence digne de ceux qui respectent la différence.
Rachid et Djamel partis, il nous reste d'eux l'image d'artistes à bout portant et de terriens viscéraux. Ils auraient pu être tentés par tant d'appels des sirènes, ils ont préféré une motte de terre sous le pied. C'est sans doute d'être de ce cru que personne ne peut en revendiquer la possession. Ils aimaient trop la musique, ils aimaient trop la vie pour se fondre dans un moule. Standing ovation, les artistes.
S. L.
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