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«Que reste-t-il de nos luttes '»



«Que reste-t-il de nos luttes '»
Quand il parle, comme un conteur ancien, il est capable de soulever des océans d'émotion et des tonnes de postures perplexes.Son discours est un dédale de connaissances qui s'emboîtent, qui vous oblige à une écoute soutenue. Sa présence, même lorsqu'il est immobile, dégage une énergie qui envahit mais n'étouffe rien.Affichant une décontraction totale, la crudité de ses propos nourris de mots simples tranche avec la langue de bois qu'il dit ne pas aimer. Il évoque son parcours mais dans ses dires en filigrane apparaissent toujours le spectacle catastrophe de la vanité des hommes, leur lutte égoïste pour le pouvoir, pour la domination par tous les moyens.Il était lycéen, puis officier pendant la guerre à laquelle il s'est frotté très jeune. Il est devenu commandant de l'ALN puis capitaine d'industrie grâce à sa rigueur, sa volonté et son opiniâtreté.Cette carrure, qui dissimule un trésor de sentiments bien gardés et d'idées généreuses, est aussi pleine d'émotions refoulées, sans doute la conséquence d'une époque marquée par la guerre et dont les stigmates physiques et morales ne s'estompent jamais entièrement.Mais Omar est aussi doté d'un tempérament de feu qui l'incite très jeune à aller au charbon, au moment où ses camarades chauffaient les bancs du lycée. Il nous raconte son itinéraire tourmenté.«Déjà très jeune, on était politisés au contact des Scouts musulmans algériens, des nadis et des medersas qui prospéraient à Miliana, ville millénaire et qui n'a été prise par les Français qu'en 1943 en raison de sa configuration géographique, mais aussi du fait de la résistance de ses habitants.» A ce propos, Omar, qui a fait des recherches dignes d'un historien obstiné, a rapporté dans une étude détaillée tous les événements qui ont émaillé cette belle et historique cité choisie par l'Emir Abdelkader pour être l'un de ses contreforts.Un lycéen dans le maquis«Miliana, ma ville, avait fait allégeance à l'Emir en 1835 qui en a fait un khalifa et où il a édifié une armoirie qui a été ressuscitée et reconstituée, fort heureusement. Sa demeure est devenue un musée sur la place de l'Horloge. Il faut dire que la population, qui lui était acquise, l'a bien accueilli, et elle n'a pas hésité à brûler la ville lorsque l'occupant français a tenté de l'investir. Ses soldats, évalués à près de 1200, ont été piégés par la population qui avait pris position sur les hauteurs. Le général Changarnier a essayé de sauver les siens mais s'est heurté à la vaillance de Ben Allal, un des lieutenants de l'Emir.Ces postures de la population ont eu un impact par la suite, puisque Miliana a été un foyer nationaliste avec une élite engagée, à l'image de Mustapha Ferroukhi, élu à l'Assemblée et moudjahid dès le déclenchement de la lutte de Libération. Il y avait le lycée et l'Ecole normale d'institutrices qui faisaient de la ville des Cerises un centre de rayonnement à l'échelle nationale.C'est dans cette atmosphère culturelle et engagée que j'ai grandi. J'ai assisté à l'accueil de Messali Hadj lors de sa visite ici en 1952. Je ne peux vous décrire l'engouement et l'enthousiasme qui ont envahi la population. J'ai toujours cette image du zaïm, vêtu de blanc avec son tarbouche, qui fascinait les foules comme envoûtées. Il a passé deux nuits au domicile de Mustapha Ferroukhi. C'était l'un des derniers déplacements de Messali dans son pays avant sa déportation, après avoir tenu un meeting à Orléansville qui s'est soldé par 3 morts.»Omar avoue que son frère Abdelkader ramenait à la maison un journal et le cachait après lecture. «J'ai fini par le trouver.C'était Algérie Libre qui a renforcé mon enthousiasme déjà à fleur de peau lors de mon passage au scoutisme, école de nationalisme qui a absorbé un grand nombre de militants dont plusieurs ont pris part à la Révolution en 1954, on peut citer Ali Amar (Ali la Pointe), natif de Miliana et que j'ai bien connu.» Omar abhorre la routine, il a horreur de l'immobilisme, véritable capitulation devant l'horloge biologique et pas seulement. Notre jeune homme ne pouvait rester passif face à l'insoutenable joug colonial. «Le jour des ??événements'', on a vu la mobilisation inhabituelle de la police qui a barré des routes. On ne savait pas ce qui se passait.Ce n'est que le lendemain qu'on a appris à travers l'affichage habituel des journaux. Je me rappelle de la carte de l'Algérie avec en gras les points de tension. On s'était dit qu'enfin, après nos voisins, voilà notre tour de dépoussiérer l'histoire. Mais l'année qui suivit a été calamiteuse avec l'arrestation de Bitat en mars 1955, de Ben Boulaïd, la mort de Didouche et l'absence de Benkhedda au Caire et de Boudiaf au Maroc.Le frémissement a en fait commencé en 1956 à la faveur de la grève et contrairement à tout ce qui a été dit, c'est la section d'Alger des étudiants qui en est l'initiatrice et qui nous a informés. J'ai activé sous les ordres d'un grand militant, Hamdane Batel (cousin de Sadek) et de Kouachi, j'étais le 3e responsable de Miliana et de la région.»En décembre 1956, Omar rejoint le maquis du Zaccar. «On était 13 lycéens. On a eu la chance de rencontrer Laroui Salah et Bougara qui revenaient du Congrès de la Soummam. Ils nous ont fait assister à la réunion où il a été question du découpage en zones. Ils venaient mettre en place les structures. Nous y avons rencontré Hassan Khatib et Bouamama.Au cours de cette réunion, Si M'hamed nous a invités à aller dans la zone de notre choix. Nous étions trois à opter pour les unités : Meliani Kadi, Dellouci Djillali et moi. Je suis le seul rescapé. Il y avait un commando de la Zone 3 appelé commando Djamel qui voulait être la copie du fameux commando Ali Khodja, composé de l'élite des djounoud. C'était une compagnie d'élite en même temps qu'un creuset où les régions venaient y puiser des éléments.La katiba a pris le nom de Djamel. Jeune lycéen imam, Lyès, qui avait l'avantage d'être un champion en 53/54 sélectionné aux JO de Melbourne. Après la grève, il a choisi le maquis. Il est mort en octobre 1957 au-dessus d'El Abadia.Je l'ai vu mourir dans une embuscade à la tombée de la nuit.On traînait nos blessés pour les mettre à l'abri et Lyès nous couvrait. On lui faisait signe de nous rejoindre mais il refusait. Il était doté d'un courage exceptionnel. Il est mort à 20 ans.»Omar a gravi tous les échelons pour devenir commandant en 1959 dans l'Atlas saharien où Bellounis s'est réfugié dans la région du Sud-Titteri. «Le MNA disputait des territoires au FLN.La Wilaya 6 a demandé de l'aide. C'est comme ça que la Wilaya 4 a envoyé des commandos pour exterminer ces traîtres. On les a pourchassés et obligés à se retirer au fin fond du Sahara.Quand de Gaulle arrive au pouvoir, il pensait nous écraser ou négocier en position de force. Il a lancé l'opération Challes qui a mobilisé des forces spéciales de 5600 hommes. Un véritable rouleau compresseur. On a été surpris au départ et on s'interrogeait sur le rôle du MALG qui était censé prévenir les événements.Bouamama a décidé l'éclatement des unités. Ce qui nous a sauvés. En 1962, Omar se trouve dans la région Zone 4. Le cessez-le-feu le surprend à Médéa où il rencontre les camarades commandants Bouregraâ et Bousmaha «Ce n'était pas un moment de joie. L'ambiance qui n'était pas à l'euphorie était annonciatrice de doutes et que les choses allaient mal se passer. Le pouvoir était à l'étranger et l'exécutif provisoire à Rocher Noir n'avait aucune emprise sur les événements. On était dans l'ignorance totale des intentions des décideurs.»Miliana, ville millénairePuis vint la fameuse crise de l'été 1962. «C'était une crise d'autorité quand il a fallu désigner l'équipe qui gérerait le pays une fois la mission du GPRA terminée. Ben Bella avait fait montre de provocation pour saboter la réunion. Son objectif, c'était le pouvoir à lui seul.En avril 1962 déjà, il est parti au Caire pour voir Nasser dont il était le seul interlocuteur algérien. Il a fait d'autres déplacements en solo sans en référer à ses camarades.Le coup d'Etat contre le GPRA a été mortel. Nous en subissons les conséquences jusqu'à aujourd'hui. Je me rappelle que mon ami le moudjahid Dr Arezki Hamouche avait dit à Ben Bella en ma présence : «Il est malheureux que nous inaugurions l'exercice du pouvoir de notre pays au prix d'énormes sacrifices, par un coup d'Etat.» Ben Bella au lieu de répondre s'est lancé dans une violente diatribe contre ses camarades codétenus de prison en les traitant de tous les noms. Puis il a bizarrement changé de sujet en désignant Boumediène. Celui-là, c'est moi qui l'ai recruté au Caire. C'est en fait moi qui l'ai fabriqué...»Pendant cette période, j'étais député à l'Assemblée constituante jusqu'en 1964 puis à l'Assemblée nationale (1964/1968).» Omar a fait partie de la commission préparatoire du 10e Congrès du FLN qui s'est tenu en avril 1964. Il en est devenu membre du comité central. «Au Congrès des moudjahidine du 14 au 17 mai 1965, tenu au Foyer civique, j'étais membre.C'était la première fois que moi, issu de la Wilaya 4, travaillait avec l'équipe de Boumediène. J'avais des relations courtoises avec Cherif Belkacem, un gars subtil et très intelligent. Pour la date commémorative de la Journée du moudjahid, il a été proposé la date du 19 mars.J'ai moi-même proposé la date du 20 août qui est symbolique et comporte deux aspects : l'aspect combattant avec le 20 août 1955 et l'aspect politique avec le 20 août 1956. Cette proposition n'avait pas plu à Ben Bella qui nous a appelés à la villa Joly.Il était avec le Dr Nekkache : «Vous voulez disputer le rôle du FLN.» On voyait qu'il se méfiait des moudjahidine qui avaient boycotté son invitation au Palais du peuple. Finalement, ma proposition a été adoptée.En 1965, je me suis dit que pour être libre, il fallait être indépendant matériellement. J'ai repris quelques mois après mes études. J'étais au seuil du bac avant la Révolution. J'ai pris des cours accélérés et j'ai passé le concours d'entrée à la fac de droit où j'ai été admis parmi les 19 sur les 122 qui s'étaient présentés.»Le faux départ de 1962Mais Omar est contraint d'interrompre ses études en 1968. Accusé d'être un opposant, il est emprisonné durant près d'une année. Après sa libération, il reprend ses études et obtient en 1972 une licence en droit. Dans le cadre des mesures décidées par l'Etat en faveur des anciens officiers de l'ALN, il obtient un prêt et crée en 1970, avec deux anciens compagnons, sa première entreprise spécialisée dans la construction (EGECO).Viennent ensuite cinq autres sociétés. Il est le premier président élu de la Chambre nationale de commerce (1988/1991). Fondateur et premier président de la Confédération algérienne du Patronat (1990/1991), fondateur en 2000 du Forum des chefs d'entreprises (FCE), il en est le premier président et est réélu jusqu'en 2006. En 2007, il en est le président d'honneur. En 2010, il est sénateur.De toutes ces années, Omar en a gardé le goût du travail et de la réussite. «La Chambre de commerce était un nid d'abeilles. On a lancé des entreprises au moindre coût. Ça a déplu, car on a touché beaucoup d'intérêts sans le savoir. Nous étions des producteurs mais pas des marchands et leaders dans nos branches. Au début, on était 112 au FCE.Quand j'en suis sorti, ils étaient plus de 800. Aujourd'hui, je m'interroge encore : pourquoi pas des banques privées, alors que BNP Algérie est la plus rentable du monde selon ses bilans... L'Etat soutient les ménages et pas les produits, car en fin de compte, ce sont les plus riches qui en profitent. Je suis sénateur, le seul à ne toucher aucun sou. Je l'ai fait de ma volonté. Je suis froissé quand j'entend tout ce qui se dit autour du patronat.Le FCE a toujours refusé les approches dogmatiques et idéologiques. Il a clairement établi, dans ses statuts mêmes dès sa création, qu'il se veut uniquement une plateforme de dialogue et de concertation et une force de proposition dont les objectifs restent en permanence centrés sur les efforts pour un meilleur fonctionnement de notre économie pour créer davantage de richesses et d'emplois. Le FCE n'aura jamais à défendre des intérêts catégoriels... Sur l'histoire de la guerre, dont c'est un fervent lecteur mais aussi un défricheur, Omar ne lésine pas sur la recherche pour tenter d'apporter sa contribution en tant qu'acteur, même si souvent il est décontenancé par des dérives inacceptables. Dans une de ses réflexions, il avait mis à nu tous les imposteurs.- «Le 1er Novembre, c'est moi», s'est écrié une haute personnalité peu avant sa mort (Allah yarahmou).- «Dans la nuit du 1er Novembre, les hommes de Ben Boulaïd portaient sur leur poitrine un écusson à l'effigie de Messali.»- «Krim Belkacem a fait le 1er Novembre au nom de Messali», jurait une escouade de nostalgiques en quête de réhabilitation.Lire et entendre pareils mensonges relève Omar n'a pas dérangé la conscience des nombreuses instances et organisations en charge de l'histoire et de la mémoire. Elles n'ont pas daigné intervenir comme elles en ont le devoir, pour balayer ces balivernes, dénoncer les impostures et rétablir les faits afin d'éviter à des générations de jeunes de douter, de se poser la question légitime : «QUI croire et QUE croire '»Pour Omar, les acteurs de la guerre de Libération encore en vie n'ont pas, eux aussi, réagi, vraisemblablement par pudeur, mais aussi par lassitude, face à tant de tricheurs et de faussaires.


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