
A Saïda, une jeune fille s'approche de moi après la conférence et me murmure timidement : 'C'est vrai ce que vous avez dit sur votre façon d'écrire '". Je réponds par l'affirmative. Ce que j'avais dit ' Que l'écriture est pour moi une passion qui ne me coupe pas des autres. Quand j'écris, je ne m'enferme pas à double tour dans une pièce, je ne vis pas en reclus fermant la porte à toute vie sociale. Bref, que je ne suis pas un ours mal léché, mais un être humain, vivant parmi ses frères humains. Et qu'aucune activité, aussi noble soit-elle, ne m'oblige à vivre en retrait. Même les grands philosophes rejetaient les retraites. Sénèque était le précepteur de Néron, ce qui ne l'empêchait pas de vivre en philosophe, car la seule philosophie qui vaille est celle qu'on partage avec ses frères : un art de vivre et un art de mourir. La fille m'a écouté avec attention. Et puis je vois sa mine passer de la crainte au soulagement. Mais quoi ! Elle avait si peur des écrivains ' Ai-je une tête de monstre ' Elle m'explique, enfin rassurée, qu'un écrivain qui m'a précédé leur a dépeint l'acte d'écrire comme un acte terriblement difficile et mutilant. Il coupait le téléphone, coupait avec sa famille, coupait avec ses amis, coupait la télévision, coupait l'aspirateur, et s'il pouvait, il aurait, le farceur, coupé sa respiration. Il avait mis la barre très haut le collègue, je veux dire très bas : en enfer. En l'écoutant, la fille qui aspirait à devenir écrivain est tombée malade de peur. Elle s'est dit, la pauvre enfant, que l'écriture c'est la mort. Et qu'elle ne voulait pas mourir en écrivant, l'écriture étant la mort. J'écris, je meurs.Ce collègue qui s'astreint à ce régime à dissuader tous les aspirants écrivains sait-il que Paul Morand, l'un de mes écrivains préférés, un maître du style jazz, ficelait un roman entre deux voyages, deux femmes et deux cigares. Et Camus, hein, Camus que les Algériens aiment détester au point de ne pouvoir se détacher de lui, et bien Camus écrivait debout dans sa pièce. Et quand sa fille, Catherine, alors âgée de 14 ans lui rendait visite il s'arrêtait d'écrire pour plaisanter avec elle. Est-il dérangé par elle ' Non. Il aimait ces interruptions tendres qui oxygénaient sa vie et ses poumons de grand tuberculeux. Le seul écrivain qui souffrait en écrivant, est le perfectionniste Flaubert qui vivait en solitaire à Croisset. Point pour se détacher des humains, mais plutôt pour cacher son épilepsie. Et quand Maupassant ou le fielleux Maxime du Camp pointaient le bout de leur museau pour le déranger, il ne poussait pas les cris d'une vierge attaquée par une katiba de terros. Si écrire nous coupe du monde, je préfère couper l'écriture.
H. G.
hagrine@gmail.com
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Hamid GRINE
Source : www.liberte-algerie.com