Vue de loin, de vraiment loin, il s'agit d'une histoirebanale et tribale : un homme puissant et riche réagit très mal à l'arrestationde son fils chez une autre tribu plus riche et plus puissante. Il entre encolère, menace et passe aux actes pour laver l'affront et sauver la face. Celapeut s'expliquer par l'amour, le sentiment filial, la solidarité. Mais là oùcela ne s'explique pas ou seulement par le ridicule, c'est quand on y utilisetout un peuple, les moyens de l'Etat et la scène internationale pour desdémonstrations de force et des chamailleries de paliers d'immeubles. L'épisode Kadhafi-Hannibal-La Suisse est passé, en trois jours seulement, du banalau sidéral. Pour punir les Suisses qui ont le malheur d'être blancs etoccidentaux, sans être puissants et américains, Kadhafi a coupé le pétrole, prisen otage quelques Suisses hommes d'affaires, refoulé le reste, interdit lesnavires et peut même revenir à ses anciennes manières à l'époque de sadélinquance internationale. Tout cela pourquoi ? Parce que son fils et la femmede son fils ont été arrêtés par la police suisse pour une histoire de violencessur domestiques. On sait les Suisses poliment racistes parfois, diplomatiquementxénophobes parfois, avec une police qui peut avoir la main lourde ou le gestegratuit, mais de là à impliquer tout un pays et pousser tout un Etat à seconduire comme des supporters de ring, il y a quelque chose d'affreux quis'offre à voir pour le reste des pays de cet univers. Comme tout bon Père, Kadhafiavait le droit de réagir pour sauver son fils mais ce qui choque et laisse voirà quoi servent les Etats arabes, c'est cet usage de toute une nation aux finsd'un problème familial. Ce qu'il y a de ridicule, c'est ce recours au moyen dela chamaillerie pour faire passer le message : prise d'otages, embargo, promessesde vengeance...etc. Les Suisses, et donc tous les Occidentaux moyens, ont làl'occasion rare de sentir ce que ressent un homme du peuple, un piéton arabe, unpolicier de circulation ou un chef de brigade, lorsqu'il a le malheur de tombersur le fils d'un ministre ou d'un chef d'Etat, de lui demander de serrer àdroite et de montrer ses papiers. Les Occidentaux ont là une occasionpédagogique de partager avec les peuples du tiers-monde arabe, la facture etles conséquences d'un simple geste de lèse-majesté et de comprendre que si, poureux, il s'agit de se faire couper les approvisionnements, pour le simplecitoyen piéton, de ce côté-ci du réel, il s'agit de se faire couper les jambes,et là on est dans la politesse. La nouvelle crise de Hannibal le fils contre lachocolaterie internationale démontre, on ne peut mieux, ce que sont les Etatspour nos chefs d'Etat et ce qu'est le pouvoir pour ceux qui le possèdent etnous possèdent avec lui. Car les Suisses ne savaient pas, de science certaine, ceque tout arabe sait dès l'âge qu'il faut : le pire dans un régime, ce ne sontpas ses dictateurs mais leurs progénitures, parents, proches et frères. Ceux-làont l'avantage d'avoir le pouvoir sans avoir de compte à rendre, et de pouvoirpunir sans se gêner, de consommer sans payer et de décrocher des marchés sansmême sortir de la crèche. Les hommes d'affaires arabes, les petits politiciensde secondes zones et les hommes d'affaires occidentaux peuvent vous en raconterdes histoires sur les histoires des fils de dirigeants, leurs caprices, leursjouets favoris, leurs scandales et leur méchanceté. Dans ces régimes clos etfamiliaux, les plus intelligents savent que le meilleur moyen d'approcher unleader du moment, c'est de faire rire et sourire ses fils et le meilleur moyen delui signifier son fin de règne, c'est de s'attaquerjustement à ses fils et parents. Et là, si les Suisses partagent rarement leurargent, ils ont au moins la chance de partager avec nous un peu de nos misèresd'âmes. Question donc : que vont devenir les Suisses ? Ils seront punis maisresteront en Suisse. Une chance que n'a pas le policier qui arrête le fils d'unministre pour excès de vitesse meurtrier dans des pays comme les nôtres.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com