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Les noces de la cruauté



Les noces de la cruauté
El ors el moutawahich (Mariage sauvage), du Jordanien Abdelkrim Al Jarrah, soulève la question des libertés à travers la symbolique du viol.Le dramaturge irakien, Fallah Chaker, a écrit en 1993, dans un climat de guerre, un texte sombre d'après Les noces barbares, roman du Français Yann Queffélec (paru en 1985), dans lequel il ranconte l'histoire d'une adolescente violée par un soldat américain durant la deuxième guerre mondiale. Fallah Chaker a «irakisé» l'histoire européenne pour évoquer les drames personnels qui peuvent être cachés par les tourments d'un grand conflit qui laisse encore ses traces noires.«J'ai modifié quelque peu ce texte pour qu'il exprime une certaine présence humaine, essayé de changer ses codes pour l'adapter à ce qui se passe actuellement dans les pays arabes et sortir de la localité irakienne», a précisé le metteur en scène jordanien Abdelkrim Al Jarrah, lors d'une rencontre avec les journalistes à Oran, pour présenter sa pièce El ors el moutawahich (Le mariage sauvage), en compétition au 9e Festival du théâtre arabe qui s'y déroule jusqu'au 19 janvier. Farid (Zayd Khalil Mustapha), fruit d'un viol, souffre de la crauté de sa mère (Chafika Al Tal). «Pourquoi tu ne veux pas m'aimer '» interroge-t-il.La mère lui rappelle qu'elle est tourmentée autant que lui et qu'elle ne peut pas l'aimer parce que cela lui rappelle les douleurs du viol. «Lorsque les soldats sont venus à la maison, mon père a préféré chercher sa liberté. Il m'a laissée entre leurs mains. Ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu», lui explique-t-elle. Farid est né en prison, n'a pas connu la lumière du jour, a même assisté parfois aux séances de viol de sa mère «J'entendais tes cris», lance-t-il, mettant les mains sur les oreilles. Plus loin, il accuse sa mère de mentir avant de le chanter sous les airs de Mawtini.Et si la mère n'était que la patrie. Cette patrie tant de fois violée, martyrisée, humiliée par le refus des libertés. Le metteur en scène, qui a beaucoup travaillé ses lumières et les nuances colorées, a eu recours à la balançoire pour symboliser l'instabilité des êtres soumis au diktat de la terreur et du désamour. Dans Le mariage sauvage de Abdelkrim Al Jarrah, il n'y a pas de joie. Farid et sa mère sont embarqués dans un navire à la dérive. «Quittons ce navire, il va couler à tout moment. Lorsque nous serons en lieu sûr, tu pourras exprimer tes sentiments comme tu veux», prévient la mère. «Je t'aime!», lance Farid. «Mais pourquoi tu ne veux pas bouger, pourquoi tu veux qu'on meure ' Ne veux-tu pas qu'on vive ensemble'», réplique-t-il. Le spectacle, marqué par un rythme lent, parfois ennuyeux, est relancé, appuyé par les chants interprétés par Amel Ibrahim et Ahmed Al Kourdi, sur des compositions de Maher El Helou.La musique et les chants sont exécutés en live. Abdelkrim Al Jarrah, qui a longtemps travaillé sur le théâtre en milieu ouvert, préfère la musique vivante. «Tout doit être vivant au théâtre», a-t-il dit. La scénographie, conçue par Yazen Salman, est en vertical, avec l'utilisation des cordes et des échelles. Les voiles du navire sont dessinées avec de grosses cordes. L'idée du suicide est suggérée par ces éléments scéniques. «Le viol ligote la victime et peut la mener à une fin dramatique.El ors el moutawahich est une dénonciation franche de la violation de liberté de l'autre et de l'appropriation de sa vie», a relevé Abdelkrim Al Jarrah lors du débat qui a suivi le spectacle au théâtre régional Abdelkader Alloula. Il n'a pas donné de géographie à sa pièce, sans doute pour renforcer l'idée de la dimension humaine et pour éviter «les spécifications» qui, parfois, tuent l'imagination. Comme il a eu recours à des silences suggestifs, qui ont grandement contribué au drame vécu par des personnages habillés en noir et en blanc.La mère porte un costume qui ressemble à un filet de pêche. Le metteur en scène a donc su bien envelopper son texte par une démarche visuelle et sonore plutôt réussie. Il n'a donc pas totalement raté son retour à la salle obscure. «Je suis revenu avec El ors el moutawahich à la boîte italienne, une manière d'évaluer mon expérience en dehors des murs. Celle de se rébeller contre le silence du public dans l'espace fermé. En Jordanie, nous sommes influencés par le théâtre expérimental.Cela peut être nocif. Je considère le théâtre comme un être sacré, vivant. Aussi, ne peut-on pas se moquer de lui. J'ai choisi l'espace ouvert pour construire une architecture, une atmosphère particulière, des angles de vue particuliers à chaque spectacle», a-t-il souligné. Selon lui, le spectacle en salle intimide le spectateur. «La salle, les chaises confortables, la climatisation, le silence conditionnent le public. Aller vers l'espace ouvert fait que c'est le spectacle qui s'impose aux spectateurs par ses propres forces», a-t-il noté. Abdelkrim Al Jarrah a créé la célèbre troupe théâtrale Tokous et a fondé plusieurs festivals en Jordanie, comme celui du théâtre amateur.
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