Chaque année, le
16 octobre, la FAO célèbre la Journée mondiale de l'alimentation, qui commémore
la date de sa création, en 1945. Le thème de cette année est «Unis contre la
faim».
En 2009, le seuil
critique d'un milliard de personnes souffrant de la faim dans le monde a été
atteint, en partie à cause de la flambée des prix des denrées alimentaires mais
surtout de l'égoïsme des pays développés et de l'incurie des gouvernants de
certains pays sous développés. 90% des personnes affectées par la famine se
trouvent en Asie et en Afrique subsaharienne. Dans cette dernière partie du
monde, 30% de la population souffrent de la famine, soit environ 200 millions
d'âmes.
En Algérie,
certes, grâce à Dieu, on ne meurt pas encore de faim, mais la sécurité
alimentaire n'y est pas pour autant assurée.
Les crises
alimentaires, de plus en plus médiatisées, ont fait de la sécurité des aliments
une préoccupation politique majeure. Durant les vingt dernières années,
l'industrie alimentaire est passée de l'examen traditionnel du produit fini à
la gestion de la qualité à travers les procédés de production. Deux expressions
clés sont devenues incontournables, à savoir : «HACCP», un acronyme anglais
signifiant «Hazard analysis and critical control point», et «de la ferme à la
table». Il s'agit, pour la première, d'une démarche de sept étapes mise au
point à la fin des années 60 pour lutter contre la contamination microbienne
des aliments utilisés dans le programme spatial américain. Quant à la seconde,
une stratégie «de la ferme à la table» suppose que la qualité se construit, non
seulement au cours du processus de transformation, mais également tout au long
de la filière, depuis les premiers stades de production de la matière première
jusqu'aux stades finaux de préparation des aliments pour la consommation.
Parmi les
tendances récentes, on observe don une orientation vers la normalisation des
procédures, en particulier le système HACCP. On observe également un
accroissement du rôle des règlements de sécurité sanitaire dans le commerce
international et un renforcement des normes. La mise aux normes de sécurité des
aliments devient une exigence du marché. Malheureusement, en Algérie, ces
normes peinent à se mettre en place. Chez nous, le tissu industriel agroalimentaire
est composé essentiellement de petites et moyennes entreprises. La crainte est
que l'actuel environnement réglementaire local (peu exigeant) empêche nombre de
ces entreprises de relever les défis de la qualité et de l'exportation. Il est
vrai que l'installation et le fonctionnement de systèmes de management de la
sécurité des aliments sont onéreux mais la qualité finit toujours par payer (cf
Le quotidien d'Oran du 14/10/09). Ceci a été vérifié dans le cas d'entreprises
qui ont pris la décision de montrer à leurs clients les preuves d'une meilleure
maîtrise de la qualité. Le dilemme est que si l'Algérie venait à introduire les
mêmes types d'exigences réglementaires européennes pour le marché local, ceci
aura pour conséquence de renforcer les avantages des grandes entreprises (dont
les multinationales installées en Algérie). Cela c'est déjà passé en Amérique
Latine où depuis les années 90, de grandes multinationales américaines et
européennes, capables de faire valoir leurs moyens à répondre aux exigences des
normes, ont pris de grandes parts de marché notamment dans les grands centres
urbains.
Un programme
national pour la mise en Å“uvre du système HACCP devrait être déjà en place en
prévision de l'entrée de l'Algérie à l'OMC. Le respect des normes de qualité et
de sécurité pourra, peut-être, aider l'industrie agroalimentaire algérienne à
endiguer la concurrence étrangère, dont les produits reviendraient certainement
moins chers que ceux de la production nationale si des droits de douane
venaient à être supprimés.
Dans un tel
contexte, le rôle des professionnels et des consommateurs dans la gestion de la
sécurité alimentaire reste tributaire du rôle du premier acteur : l'Etat. En
fait, l'aide de l'Etat pour l'amélioration de la salubrité des aliments reste
indispensable. Plusieurs exemples d'Etats qui ont été les catalyseurs du succès
remporté par les programmes d'amélioration de la salubrité des aliments de
leurs pays sont cités dans la littérature spécialisée : la Thaïlande pour les
produits de la mer, le Costa Rica et le Vietnam pour les fruits et légumes et
le Sénégal pour l'arachide. L'aide des Etats à ces programmes, notamment pour
le financement de la participation de consultants-qualité, a été décisive. Ces
programmes ont créé des marchés pour des aliments plus sains, grâce aux points
de vente au détail rattachés aux projets, et aux labels de qualité accordés aux
produits. Ces programmes ont permis d'ouvrir la voie à la généralisation de
normes de qualité supérieures et obligatoires et donc à des garanties minimales
de sécurité.
L'Etat doit déléguer une part de
responsabilité aux professionnels du contrôle de qualité de l'industrie et la
réglementation doit être plus rationnelle. Il faut passer de la logique
actuelle basée sur les contrôles répressifs et les sanctions très peu
dissuasives à un système de maîtrise moderne fondé sur des mesures préventives
et un dialogue permanent entre les représentants des pouvoirs publics et les
professionnels.
Cette approche pourrait offrir une occasion particulière
aux directions de commerce -qui ne disposent pas toujours des moyens
nécessaires- d'être plus efficaces dans leurs missions, qu'il s'agisse de leur
portée géographique ou de la gamme des produits qu'elles doivent contrôler .
Les fonctionnaires de ces directions qui interviennent dans le domaine
alimentaire doivent également acquérir de nouvelles qualifications pour être
plus efficaces.
Le rôle des
consommateurs est double : ils sont d'une part le dernier maillon de la filière
et, d'autre part, les défenseurs et les gardiens de la réglementation. La
participation de la société civile est indispensable pour compléter le rôle de
l'Etat et des professionnels. Les associations de consommateurs doivent être
plus actives dans la lutte contre les maladies d'origine alimentaire,
malheureusement, la nature des ces associations dans notre pays fait qu'elles
sont incapables de mobiliser un nombre suffisant d'adhérents pour influencer la
politique.
Par conséquent, les services publics se
devenus de fait le moteur d'actions de promotion de la sécurité des aliments et
le gouvernement a pris pour lui-même le rôle de protecteur du consommateur qui,
théoriquement, devrait être celui de la société civile. A cet égard, il est
intéressant par exemple d'observer que l'Algérie a bien légiféré sur les OGM en
1987 déjà et ce sans la moindre mobilisation de l'opinion publique ni pour ni
contre les OGM.
Cependant, nous pensons qu'il serait préférable
que l'Etat apporte un soutien logistique et financier aux associations de
protection des consommateurs afin d'en favoriser le développement. Des nouveaux
besoins ont été créés, dans ce domaine, par l'urbanisation et le le changement
des habitudes alimentaires. L'éducation sanitaire devient alors essentielle.
S'il est un
domaine d'intervention où l'Etat peut être utile pour améliorer la sécurité
sanitaire des aliments c'est bien celui de la recherche scientifique. Dans ce
domaine, les besoins en recherche sont énormes et couvrent la totalité des
activités de management du risque alimentaire, d'amélioration de la sécurité
sanitaire des aliments et des méthodes de contrôle de la qualité. Il s'agit
-entre autres- de mieux comprendre les dangers relatifs à la consommation des
aliments (leurs nature, leur fréquence, leur sévérité) et de voir comment les
éliminer ou les réduire. Les moyens d'optimisation des méthodes de détection de
prévention et de traitement à faible coût sont autant de thèmes de recherche.
Dans cette optique, les programmes de nationaux de recherche (PNR) initiés par
la direction générale de la recherche scientifique et du développement
technologique (DGRSDT) peuvent être cités en exemple (du moins en ce qui
concerne leur objectif principal). L'objectif principal des PNR est de répondre
aux préoccupations de l'environnement socio-économique. Cet objectif est
d'autant plus judicieux que dans ce cadre beaucoup de résultats peuvent être
obtenus à partir d'expériences éprouvées de certains pays plus avancés dans ces
domaines.
Le secteur agro-alimentaire algérien dans sa
globalité, ne dispose pas des moyens nécessaires pour réaliser ou financer des
travaux de recherche. En effet la plupart de nos PME agro-alimentaires n'ont
même pas de carnets de commande d'analyses suffisants pour faire vivre un
laboratoire de contrôle de qualité et justement un nouveau contexte s'installe
et commence à exercer une pression sur les laboratoires d'analyse impliqués
dans la sécurité des aliments, pour les tendre vers l'accréditation. Cette
pression est d'ailleurs ressentie également dans les laboratoires de recherche
de l'université algérienne. Dans les pays développés, il est exigé que les
laboratoires d'analyse et de contrôle soient accrédités. L'accréditation est
perçue comme une garantie de la qualité d'analyse : elle est obtenue lorsque
sont respectées les conditions d'un cahier de charge spécifique d'accréditation
tel que ceux de l'Organisation internationale de normalisation (ISO).
Pour répondre à cette
situation, une collaboration Etat - secteur économique est indispensable pour
que des travaux de recherche et/ou de contrôle puissent s'effectuer dans de
meilleures conditions. On devrait encourager et accompagner matériellement
l'accréditation des laboratoires universitaires pour ensuite les inciter à
lancer des programmes de collaboration avec les PME agroalimentaires. Cette
collaboration comprendrait la formation aux bonnes pratiques d'hygiène, aux
bonnes pratiques de fabrication, au système HACCP, et aux SMSDA. Ces
laboratoires prendraient en charge l'analyse des produits alimentaires
fabriqués par les entreprises et réaliseraient des expériences in situ au sein
des entreprises. Ainsi l'utilisation des données du terrain pour effectuer des
travaux de recherche ne serait plus un exercice de haute voltige.
D'autre part, la
collaboration entre les équipes de recherche locales et des équipes provenant
de pays ayant une plus grande expérience dans les sciences et technologies
alimentaires pourrait contribuer à relever le niveau et la qualité de nos
laboratoires de recherche et de contrôle. Les laboratoires nationaux de
contrôle doivent intégrer des réseaux de laboratoires afin d'en favoriser la
viabilité et l'accréditation éventuelle.
Les laboratoires
constituent des outils essentiels au sein du système de gestion de la sécurité,
ils devraient donc en principe bénéficier de l'aide de l'Etat. A l'évidence,
nous n'avons pas des difficultés à trouver les ressources nécessaires. Il
s'agit juste de savoir à quel niveau se situe la sécurité des aliments parmi
l'ensemble des préoccupations de nos gouvernants ?
En investissant
dans la sécurité des aliments, l'Etat investit dans un des facteurs essentiels
de santé publique et de développement économique. On peut sauver des vies ou
réduire le nombre de jours de maladie, juste en jouant sur le levier de la
sécurité des aliments.
Ce que l'Etat
investit dans la sécurité des aliments, il le récupérera dans le développement
économique. Il est intéressant, ici, de comparer les bénéfices (en termes de
maintien de marchés ou d'ouverture de nouveaux marchés) qui découlent des
dépenses liées à la sécurité alimentaire (par unité de coût évidemment), aux
bénéfices tirés de projets économiques bénéficiant de l'aide de l'Etat (telle
la promotion des exportations, développement des investissements industriels ou
la construction d'infrastructures.)
Dans ce contexte,
nous ne comprenons pas pourquoi, dans le domaine de la sécurité des aliments,
l'attention est portée uniquement sur les secteurs à vocation exportatrice.
L'Algérien n'a-t-il pas droit lui aussi à une bonne bouffe ? Pourquoi les
algériens seraient-ils plus exposés à des produits alimentaires contaminés que
les citoyens d'autres pays aussi développés soient-ils ?, En effet, en réponse
à la demande des consommateurs pour une alimentation saine, les réglementations
des pays développés ont élevé le niveau des obligations que doivent respecter
les fournisseurs de produits alimentaires souhaitant vendre sur leurs marchés.
Ainsi les normes concernant les pesticides, les résidus de médicaments
vétérinaires, les mycotoxines, les allergènes ainsi que les agents de
contamination microbienne ont toutes été renforcées.
Les exigences du
marché algérien étant moindres, l'aspect de la sécurité alimentaire n'y
bénéficie pas de la même priorité. L'urbanisation avec le recours à des
aliments préparés hors-domicile a aggravé cette situation. Certes les acquis
techniques et managériaux dus aux exportations pourraient favoriser l'émanation
d'une culture de la qualité au sein de l'industrie agroalimentaire locale, mais
comme il n'existe aucune relation entre les deux types de marchés, cet effet
positif espéré pourrait ne jamais devenir réalité. Les effets des améliorations
apportées pour les produits à l'exportation peuvent même être néfastes pour le
marché local si l'entreprise exportatrice procède à un tri des produits
destinés à l'exportation en laissant les autres (de qualité inferieure ou
contenant un taux supérieur d'agents de contamination) pour la consommation
locale.
Le gouvernement
se doit de savoir comment il peut favoriser des relations entre les entreprises
performantes exportatrices et les producteurs fournissant le marché local par
des activités de formation et autres mécanismes d'appui. C'est l'un des
objectifs de l'ex Ministère des PME PMI, (aujourd'hui ayant fusionné avec le
ministère de l'Industrie) qui a commencé à encourager les PME agroalimentaires
à adopter un programme de mise à niveau.
En Europe, Les
autorités ont été sensibles à l'évolution de la notion de contrôle de qualité
au sein de l'industrie et sont, en fait, partiellement à l'origine de
l'adoption massive de programmes HACCP par le secteur agroalimentaire. Ces
autorités accordent de moins en moins d'importance aux règlements concernant
les produits finis (niveaux maximaux de tolérance pour les agents de
contamination, par exemple) et de plus en plus à ceux visant les procédés de
production. Ceci a débouché, logiquement, sur une politique d'adoption obligatoire
de l'HACCP, notamment dans certaines filières (produits à haut risque tels que
les produits d'origine animale). Les réglementations concernant les procédés
font passer la responsabilité principale de la sécurité aux professionnels. Il
s'agit de passer d'une approche d'un « juge et partie » unique : l'autorité à
une approche faisant répartir les responsabilités entre plusieurs parties :
Etat, professionnels et consommateurs.
Nous pensons
qu'il faut rechercher dans les approches de gestion de la sécurité des aliments
inspirées de la démarche HACCP. Nous ne disons pas qu'il faut introduire des
programmes comprenant ce système dans toute sa rigueur (avec la documentation,
la tenue des archives et les audits internes, etc..), mais plutôt d'utiliser
simplement l'approche HACCP comme guide pour définir des problèmes et des
solutions pour améliorer la sécurité des aliments.
L'optique filière
doit être privilégiée pour l'identification des dangers compte tenu de la
multiplicité des sources de contamination, il est, peut être, préférable de
travailler avec les professionnels pour limiter les risques, plutôt que
d'imposer des sanctions répondant à des réglementations strictes mais sans
rapport avec la réalité de l'environnement.
En résumé, nous
pouvons retenir ce qui suit:
Des problèmes
éthiques se posent chez nous lors du processus de la mise à la consommation des
denrées alimentaires. L'éthique implique qu'une alimentation saine doit être un
droit pour tous. La sécurité alimentaire doit être garantie par l'Etat et quel
que soit le coût de cette garantie, il doit être supporté par la société.
L'amélioration de
la sécurité sanitaire des produits destinés à l'exportation pourrait avoir des
retombées positives, en boostant les marchés locaux.
L'adoption du
système HACCP ne peut être que rentable. Cette rentabilité s'entend tant en
termes d'amélioration de la sécurité que sur le plan financier.
L'Etat doit jouer
le rôle qui lui est approprié : celui d'acteur majeur mais partageant la
responsabilité avec les autres acteurs.
Le niveau de
priorité qui doit être accordé à la sécurité des aliments par l'Etat doit être
revu à la hausse parce que dans ce domaine, Il ne s'agit pas de choix
individuels, mais de contraintes individuelles, ceci milite en faveur de
garanties publiques des normes de sécurité.
Des pays voisins
ont réussi leur transition complète aux méthodes HACCP, l'un pour son marché
local, l'autre pour son marché à l'exportation. Pourquoi pas nous ?
*Directeur du
LAMAABE Université Aboubekr Belkaïd Tlemcen
hi
hamada - etidon - meskaina, Algérie
25/01/2011 - 10656
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Dr B MOUSSA BOUDJEMAA*
Source : www.lequotidien-oran.com